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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-8 décembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-04 8 décembre 2011

 [154d] [150d] [149d] [12f] [67d] [17d] [62f] [146f]

8.

On tue le temps.
On laisse tomber la Bible.
— Boum !
On a eu peur.
On la ramasse. Elle est solide. Elle a résisté au choc. On la repose sur le lutrin, ouverte au hasard.

« Psaume 22 (30). Devant sa face, se couchent tous les moribonds : il ne les a pas laissé vivre. »

Qui croit encore au hasard ? On oublie. On ne veut plus avoir peur. Plus jamais, même pas du bruit sourd que fait une Bible qui se fracasse au sol. La peur opprime le désir et plombe l’espoir.
Sortir.
On doit y travailler, ne pas relâcher l’effort.
On évalue de nouveau ce dont on aurait besoin même si l’on n’a aucun moyen de le savoir. On récapitule. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon et une tarte aux fraises. On se souvient que l’on préférait les tartes aux pommes. On va devoir réviser la liste ou réformer nos faiblesses. La seconde option paraît plus difficile même si elle colle mieux aux circonstances. On doit peser le pour et le contre.
Plus tard.
On se repose.
Encore une question ?
On sourit. On se lave le nez avec de l’eau de mer sous pression. Ça coule de partout. Le corps suinte. Il n’en a pas fini de se liquéfier, on dirait. Il pète aussi. De plus en plus fort. Cela nous rappelle un homme en salle de réveil, la fois où l’on s’est fait opérer le cœur. L’homme semblait se dégonfler et pourtant, il était vivant. C’est à se demander si ce n’est pas la vie qui nous attend, dehors, au-delà, au dedans. On l’ignore. On attend. On a de quoi voir venir et nous occuper longtemps. Très longtemps. Entre deux questions plus ou moins philosophiques, on a trouvé une lettre d’amour. C’est une lettre de rupture. L’amour est en rupture de ban. Si seulement !
Sortir.
On attend. [5f]
Écrire.
Lire.
On peut tout faire à présent.
On attrape le dictionnaire. On l’ouvre au hasard. Le nez coule à flots. Une goutte s’aplatit sur la page. La définition de « billot » s’efface. Un mot de moins. C’est triste, une telle perte. On épluche des pommes avec le tire-bouchon. On lit la lettre aux amours perdues. On pleure. On se ressaisit. On se gratte les pieds. [9f] N’est-ce pas étrange que l’on puisse encore éplucher des pommes, lire, pleurer, se ressaisir ou se gratter les pieds dans la position qui est à présent la nôtre ? Ça l’est. Mais c’est écrit : « On égraine des cordes à linge avec le dictionnaire. On pleure la couette aux merguez grillées. On lit. On se caresse. On se tartine les pinces. » Cela suffit à établir la réalité même si les mots, toujours, ne disent pas forcément ce qui se passe, ce qui est, ce que l’on ressent ; surtout ce que l’on ressent. [14f]
C’était déjà le cas, avant. Les mots ne disaient rien, ou en disaient trop, pas assez, pas ce que l’on voulait, jamais vraiment. Il y avait toujours un défaut, une sorte d’écart, une feinte. On s’emmêlait les termes. On bricolait des phrases. On s’y perdait. On se taisait. Et l’amour reculait.
Alors, quand on dit aujourd’hui que l’on se gratte la Bible ou que l’on déplume des fraises avec des écailles du poisson déglacées d’un jus de citron, c’est vrai, et on ne doit pas le discuter. Ici, ce qui est vrai est ce que l’on éprouve et ce qui est écrit, car voir n’est pas voir, entendre n’est pas entendre, lire n’est pas lire, penser n’est pas penser, etc. C’est complexe, en effet, mais on se comprend. C’est l’essentiel. On est seule, à présent. On n’a pas de comptes à rendre, ni sur les mots, ni sur leur sens, ni sur ce qui serait vrai, faux, sur ce qui serait.
Sortir.
Va-t-on alors rencontrer du monde et devoir à nouveau engager la conversation, tergiverser, débattre ? Quel monde ? On n’a plus rien à dire, à personne. On est seule, face à…
Éprouver.
On est seule.
Parler. [63f]
Dire.
Bien sûr, il y a Dieu, le fameux. Où est-il ? On racontait, dans certains cercles, qu’on ne le rencontrerait pas forcément, ou qu’il faudrait marcher puis négocier avec le portier, le mériter, souffrir, beaucoup, pendant le temps que durait la vie et que, si ce n’était pas le cas, il nous faudrait expier. Faire pénitence, du plaisir. Quelle absurdité ! On disait tant d’inepties, avant. Et maintenant ? On dit vrai. On n’a pas le choix ; on doit faire confiance aux mots : ce sont les seuls à être encore en mesure de dire. On n’a plus qu’eux. Les mots, moins « billot », que l’on vient de perdre. Et Dieu.
Lequel ?
Aurait-on perdu « Dieu » ?
Non, juste « billot ». « Dieu » n’est pas à la même page. Il est par contre assez proche de « diable » et de ses fournaises qui embrasent la littérature depuis que littérature il y a. On ignore à quand cela remonte. On sait si peu chose, même pas si le diable est l’ami de la rose.
Dieu non plus.
Mitterrand, oui, lui, l’était. On sort du sujet.
On y revient.
On éternue.
On se mouche.
Il faut bien que cela surgisse de quelque part, que cela sorte. Cela. On. Les pronoms sont interchangeables. Seule la vérité compte, celle qui s’écoule avec les tempéraments. Les mots transpirent. Ils suintent, comme le corps. Ils pètent. Parfois, ils puent. Peu nous chaut ! On a de quoi s’occuper longtemps. Très longtemps. On l’a dit il y a un instant. On se moque de se répéter. La folie n’est pas là. Elle serait de se murer dans le silence et de se laisser enfouir dans les terres éternelles.
Sortir.
Lire une lettre d’amour.
On éternue. C’est moins compromettant. Et on se gratte les pieds.
On ne lit plus. On écoute.
On se fige.
On s’étire.
On se ferait volontiers un café. On cherche une épicerie. Mais qu’est-ce cela vient faire au milieu de ce fatras de chair et de pensées en décomposition ? On baisse le rideau. On reprend la lettre qui attend sa réponse. On s’installe. On relit. On écoute encore. On se concentre. On a vraiment envie d’un café. On retourne à l’épicerie. Elle est fermée. On devra faire sans. D’aucuns devaient bien le savoir que l’on trouverait porte close ! Ils auraient pu le dire plutôt que de se taire, ceux qui savent. Les fous. Les poètes. L’idée est simpliste. On sait. On aime se l’entendre dire. « L’amour, l’amour, l’amour ». C’est une rengaine qui construit la chanson. On la veut douce. Elle enivre. « Je veux trouver… » La sortie.
L’amour. Un café. Une épicerie.
On tue le temps.
On attend la réponse. On ne sait pas si l’on en aura une un jour, quand. Alors on lit encore. La lettre n’est pas aimable. On n’est pas aimable. On se plaît, on s’est plu, on s’est dit oui et voilà. L’amour s’arrête avant que la mort ne survienne, un jour, comme ça. Était-ce le bon moment ? La question est idiote. C’est le moment. C’est tout. Et la réponse qui ne vient pas. On attend encore. On n’a que ça à faire, attendre, lire, se gratter les pieds, observer les mots s’effacer du dictionnaire, éplucher des pommes, vider le poisson, laver le couteau suisse…
Éprouver
Sortir.
Le corps est toujours chaud. Les fractions de seconde sont figées dans le sang, les humeurs ont pris la place du temps. Ça fouette.
On relit un texto. C’est un moyen comme un autre de patienter. On a trouvé un téléphone portable au fond d’une poche avec trois cure-dents et un bonbon. Est-ce que la carte Sim est valide ? Et le réseau ? Y a-t-il du réseau ? Voilà qui nous occuperait, envoyer des textos. Toujours au chaud du corps qui pue, on se croirait dans le métro, voleur à la tire en moins. Ne jurons de rien ; le corps est plein de surprises, bonnes ou mauvaises. Un texto.
On cherche quoi écrire à qui.
On s’étonne. On sent comme l’objet entre nos mains. Il n’y a pas d’objet, pas de mains. Sont-elles déjà décomposées ? Ce n’est pas ça ; tout le monde l’aura compris.
Comprendre.
C’est le nerf de la guerre. De la vie. La vie n’est pas la guerre. Ah bon ? [6f] Qu’est-ce que c’est, alors ?
Qu’est-ce c’est d’autre ? [18d]
Sortir.
La réponse y sera-t-elle ?
Où ?
Il va nous falloir comprendre cet outre-monde, comprendre pourquoi on se gratte les pieds, pourquoi on se mouche, pourquoi on envoie des textos qui n’ont ni objet, ni destinataire. Pourquoi on lit. Pourquoi on savoure une gorgée de café adossée au rideau de l’épicerie en épluchant des pommes pour confectionner une tarte aux fraises, le pied posé sur une Bible, la tête tranchée par un dictionnaire devenu muet à force que le nez y déverse ses humeurs. Et qu’en est-il du tire-bouchon, du poisson qui pue et de l’oreiller ?
Pourquoi on crie.
Pourquoi on pleure.
Pourquoi ça fait si mal, parfois.
Et pourquoi on rit, aussi. On rit, en dépit de tout. On rit.
Sortir.
Qu’est-ce que l’on attend ? La réponse, on l’a dit.
Et après ?
Sortir.
On y est. On y va. Entre deux, on tue. On éternue. Le temps. L’amour. La vie, elle, déjà n’est plus. C’est vraiment compliqué cette histoire, surtout si l’on rajoute le couteau suisse, la tartine et la couette. Quel équipage ! Le cœur est muet. On s’en va. On n’en peut plus. [21d] On doit trouver, vite. On ne va tenir longtemps, à ne rien y comprendre. On doit trouver. Il y va de…
 [68d] C’était quoi, le bon verbe ?
— Éprouver. [7f]
Merci. Ça nous intéresse. [19d]
Y croire.
Y aller.
Et ne pas éternuer pour que le verbe reste dans le dictionnaire. [69d] [151d]

9.

Un point se forme au coin de mes yeux. Une larme va jaillir. Je gaine. J’emplis mes poumons d’une large goulée d’air frais. Je pince les lèvres. Je serre les dents. Mes paupières drainent l’humidité qui cherche à se faire goutte. Je relève la tête. Je bande les épaules. La larme s’éloigne. Le point passe au centre du front. Je veux l’expulser d’un revers de main, d’une giclée de sueur, d’un effet de souffle, que la souffrance jaillisse ailleurs le corps que dans les sanglots.
Plus jamais, je ne veux pleurer. Pas aujourd’hui, en tout cas. Je veux être libre, légère et que ma chair m’enveloppe de sa douceur. Le mot suffit à appeler une nouvelle larme tant le corps est en manque d’attention. Cela se passe à droite. L’œil gauche reste sec. Je respire, aussi dense que je le peux. Je caresse ma joue. Je sens mon odeur dans le creux de ma paume. J’inspire, fort, fort. L’effluence chasse le mal. Le point se dissipe. Il s’évapore, sans que je ne sache le chemin qu’il a suivi. Je souris. Il était temps. J’ai bien cru que cela allait arriver. Plus jamais je ne veux pleurer. Plus jamais, souffrir, sauf si cela ne fait pas mal. Sauf si.

 [70d] [147f] [148f] [149f]

10.

Partir.
Non.
Sortir. [67f]
Partir, c’est quitter. Sortir, c’est y aller.
Et aimer, qu’est-ce que c’est ?
On va trouver.

« JF, 47 ans — on était encore jeune à cet âge — cherche âme éclairée pour l’aider à aimer. »

Cela n’a pas de sens. Personne n’aide à l’amour et, à l’exercice, on n’a jamais été trop aidée. On rit. On se trouve bête. L’annonce est sans objet. On doit y renoncer.
Oublier.
Aimer.
On passe à autre chose.
On reprend la liste. On l’égraine. Le corps s’écoule et les mots changent d’objet. On ne saisit pas tout. Mais est-ce si important de comprendre ce qui est au-delà du terme utilisé, l’amour, la liste qui s’efface du dictionnaire, les tartes aux pommes à base de fraises, les poissons en couette que l’on tranche avec un tire-bouchon, les bibles qui puent du couteau suisse sous l’oreiller, les petites annonces qui n’ont pas d’objet, pas de sens, aucune portée, les lettres d’amour, celles que l’on n’a pas reçues, celles que l’on n’a pas lues, celles qui arrivent trop tard, celles que l’on n’a pas postées, celles que l’on n’a pas encore écrites, celles que l’on n’écrira jamais, toutes les autres ? Et le soleil qui demande à Dieu pourquoi le sang se fige quand le cœur cesse de battre ?
Sortir.
Attendre.
Cela suffit, maintenant. On doit agir : on n’est pas là pour se reposer ; c’est le corps, qui s’y colle.
Bouger.
Déplacer la pensée.
Oublier ce que l’on sait.
Renoncer.
Sortir.
Est-ce la même chose, un lien de cause à effet ou juste une figure ? C’est une piste. Il nous faudrait un chien, pour la suivre. On n’en a pas. C’est dommage. C’était peut-être une bonne piste. Si c’est le cas, on ne peut pas la perdre, avec ou sans chien. De toute façon, on n’aime pas les chiens. On n’aime pas. On n’aime plus. On se gratte les pieds. Cela nous détend. Cela nous apaise. Dans la liste, on a oublié la corde à linge. Et la pince, pour que le nez cesse de couler. L’estomac vient d’imploser. Il a dû se fendiller d’abord ; on n’a rien entendu, pas même un bruit sourd. On se bouche le nez avec le tire-bouchon. Une bouillie proche de l’idée que l’on se fait de l’immonde se repend.
— Il y aura pire !
Qui parle ?
On reprend la lettre que l’on n’a pas encore écrite. On la déchire. On glisse les morceaux entre les pages du dictionnaire pour l’alimenter. C’est vorace, un dictionnaire. Une Bible, ça l’est moins. Le texte est définitif, mort, en quelque sorte, comme ce corps que l’on habite et qui se délite. On s’assoit. On a de nouveau besoin de se reposer, la tête sur l’oreiller, le cœur au chaud de la couette et les mains qui caressent la tartine. On a envie de dormir. On ferme les yeux. Un éclair apparaît. On les rouvre aussitôt. On fatigue à force de serrer les dents sur le poisson qui pue.
Et ce n’est rien. Cela vient d’être dit. Le plus difficile est à venir.
On en ignore la raison.
On ne sait toujours pas grand-chose de ce qui est, de ce qui sera.
Sortir.
On ne sait pas.
On imagine que l’on devra en passer par un bilan, accepter, renoncer, pardonner, faire d’autres listes peut-être. Cela nous rappelle le jour où l’on a décidé de changer d’orientation professionnelle. On vendait des poules vivantes sur les marchés et, sans prévenir, cela nous a dégoûtée, un peu comme l’odeur de l’estomac nous dégoûte à présent, même le nez bouché avec le tire-bouchon et l’œsophage serré par la corde à linge.
Alors on est allée au Pôle emploi, sans C.-V.. Au vu de notre expérience dans la volaille, on nous a proposé un travail dans un abattoir spécialisé dans le poulet industriel. Comment imaginer tuer ces pauvres bêtes, à la chaîne, partout du sang, partout des plumes ? Et pourquoi pas du goudron ? On n’était pas au bord de la mer ; on ne savait pas comment provoquer une marée noire et mazouter les poulets pour les endormir avant de leur trancher la tête d’un coup de dictionnaire, ne plus les entendre piauler.
On a renoncé, très vite, et on a choisi d’être boulangère : pain blanc : jolies miches. On a toujours aimé les poules à jolies miches.
On est vulgaire. Tant pis. Cela nous arrive. C’est une manière comme une autre de se détourner des émotions. C’est facile. On sait. On biaise. On fait parfois juste ce que l’on peut, même coincée dans ce corps dont il nous faut nous extraire avant que les portes du paradis ne soient définitivement fermées. Foutaise ! Le paradis est un conte pour enfants, comme l’enfer. Les poules y cuisent en rôtissoire. Leur jus dégouline sur des patates. Les lettres d’amour aboient. Et les fraises poussent en ligne sur les lames aiguisées de tire-bouchons importés de Suisse par couette express.
Sortir.
Il nous faudrait des clés. Elles sont posées sur l’étagère, dans l’entrée.
Il nous faudrait une canne à pêche, ou un aimant avec une ficelle, une épuisette, un parapluie, une canne anglaise, un harpon, une main, une tapette, une idée, pour les attraper.
Il nous faudrait une nouvelle liste. On aimerait qu’elle contienne une lettre d’amour. Un facteur serait nécessaire. Un timbre. Une adresse.
Il nous faudrait.
Un chien aboie. On se terre. [71d]

11.

On reprend.
Aimer.

« JF, 47 ans — on était encore jeune à cet âge — cherche âme éclairée pour la guider vers l’amour. »

La « guider vers l’amour » ? Cela ne veut rien dire. [16f] La bonne expression nous manque. On creuse. On tergiverse. On se gratte les pieds. En vain. Ce que l’on cherche ne vient pas. On a échoué. C’est agaçant, et fatiguant, usant, cette difficulté permanente à trouver les phrases comme si le nez avait coulé si fort que les mots nécessaires à la pensée s’effaçaient à l’envi du dictionnaire. Il nous faut à chaque instant aller les quérir, loin, loin dedans, au plus profond ou tout à la surface.
Laisser surgir.
Frémir.
Comment se fait-il ? On ne sait pas. On éternue. Un nouveau mot disparaît. Pourvu que ce ne soit pas « sot-l’y-laisse » ; c’était un morceau que l’on aimait. « Fugace ». Celui-là résiste. L’air frais manque. Où ? Dans le corps ? À la liste ? On se croirait dans un abattoir pour poulets élevés en batterie. Il paraît qu’ils ne courent jamais. C’était pourtant si bon, de courir. Les jambes moulinaient au gré de l’esprit qui décollait. On serrait les fesses. On gainait. La foulée s’allongeait. On savourait la vitesse. On perdait le souffle. On le recouvrait. L’eau coulait dans le gosier. On réclamait encore de l’air. C’est une image.
Éprouver.
On se jette dans le vide.
Sortir.
Voler.
Pauvre petit poulet confiné. L’annonce est à refaire. [68f] Et l’amour ?
On va y arriver.

« JF, toute sa vie — on le restera, jeune — cherche âme douce et éclairée pour aimer à sa place. » [18f]

C’est idiot cette idée que l’on pourrait aimer à la place de l’autre ! Vraiment, idiot. Bête à manger du foin. Imbécile. Sot. Stupide. Nouille. Crétin. Tarte. Niquedouille. Noix. Serin.
On arrête là. On ne va pas se refaire le dictionnaire. Cela donne faim et les bons mots ne sont pas très utiles. Qui le dit ? Personne ne l’ose. Là où l’on est, on a désormais tous les droits, s’amuser, rire, et même écrire des petites annonces sans objet et décapiter des poulets à la chaîne. C’est un peu la même chose. Ça saigne et ça crie. Ça souffre.
Aimer.
Pâtir.
Ce ne doit pas être la même chose.
Ici tout est envisageable. Qu’est-ce que c’est chouette ! Foutaise ! Le paradis est en grève. La lettre est coincée dans un centre de tri bloqué par un piquet composé de gros bras de la CGT associés à des ultras de chez SUD. Ils sont là jour et nuit. Ils mangent des merguez, sans arrêt, et chantent l’Internationale, la bouche pleine. On les envie même si on ne l’aura jamais, notre lettre, et même si « tant pis » a été effacé par une goutte de sécrétion nasale qui n’a jamais rien connu de la révolution prolétarienne et pourtant en décide.
Misère ! Désespoir ! Quoi de plus ? [23d]
Il nous faudrait une chanson pour remettre un peu de joie dans tout ça, un peu d’espoir. L’équipe à Jojo ? C’est parfait. [3f] On chaloupe. On grillerait volontiers une cigarette avec la bande. On roule des plumes dans une page de la Bible. On badigeonne de moutarde l’intérieur de la baguette avant d’y glisser deux merguez presque brûlées mais dont un peu de jus coule encore.
C’est bon.
Sortir.
Autant faire simple.

« JF cherche âme pour aimer. »

« Pour », « à » ? C’est toute la question. [71d]

« JF cherche. »


— Cherche ! Cherche ! Bon chien. Cherche !
Qui parle encore ? Qui parle ainsi ? [29d]
C’est déplaisant. Blessant. [152d]
Attention à ne pas balancer derechef la tarte aux fraises ! On a deux merguez dans le pain. [30d] [26d] [22d] [70f] [150f]

12.

J’engage un pied, l’autre. Le jean passe les jambes et recouvre les genoux. Les cuisses [69f] l’arrêtent. Je force. Je tire. Ça coince. J’insiste. Ma chair gonfle le tissu plus sûrement que l’hélium et pourtant je ne m’envole pas. Je suis rivée à mon corps, lourde, pesante. Je tire encore. Les cuisses grippent puis s’enchâssent, enfin. Les fesses, c’est pire. Les hanches. Le ventre. Ça déborde.
J’étrécis mes chairs sous le nombril. Je boutonne. Un bourrelet jaillit. Un second s’y empile. Un troisième par ricochet cogne contre mes seins. Je respire le plus délicatement que je le peux. Le tissu va craquer. Les viscères souffrent sous la pression. Le sciatique se comprime dans sa gaine sacrée. Je me contracte. Je m’avachis et la chair se boursoufle avant d’étarquer les vêtements. Je suis flétrie. Je suis flasque. Je me sens comme vautrée dans ma propre chair, à deux doigts d’étouffer sous son poids. Mes seins dégoulinent. Une auréole apparaît près de l’aine, à droite. Est-ce le lard qui suinte ? Cela se pourrait bien tant la peau ne peut tout contenir. Je veux fondre, que les cellules adipeuses s’écoulent goutte à goutte et que glisse le pantalon afin que je puisse me couler dans la touffeur de mon lit.
 [72d]

13.

On s’ennuie.
On patiente.
On tourne en rond. Assis. Debout. Couché. Un vrai truc de…
— Judoka.
Merci. [19f] On aurait pu craindre pire.
Assis. Debout. Couché. On s’ennuie.
Sortir.
On doit encore attendre. On s’occupe.
Lire.
Faire la vaisselle. Écrire, un mail, un texto, une ouverture. Payer le loyer. Tricoter une écharpe multicolore. Se demander à qui l’offrir. Tondre la pelouse. Dégraisser le rosier. Caresser le chien.
Balayer.
Mettre le couvert. Partager en quatre la tarte aux fraises. Ou en six. En huit. Cueillir un coquelicot. L’effeuiller.
Repasser.
Éternuer.
Dire « je t’aime » sans savoir.
On ne sait jamais. On peut essayer. Non. C’est trop compliqué.
Peindre.
Croire.
Arrêter le feu sous la tisane de thym. Couper des jonquilles. Les mettre dans un vase. Reculer de quelques pas. Admirer la perspective. Partager un verre. Avec qui ? Il n’y a personne par ici.
Marcher.
Boucler sa ceinture. Tuer le jardinier. Rendre la monnaie.
Prier.
Bâiller.
Construire un mur en pierre sans que l’on ne voie de ciment. Frotter la tache au fond de la culotte. Examiner le contenu de l’estomac. Déplier la lettre d’amour qui s’y trouve. Verser une larme. Une autre.
Tout un flot.
On se mouche. On se frotte les yeux. On se gratte le nez. Que faire d’autre ? Brancher l’aspirateur. Le laisser tourner.
Courir.
Regarder passer les trains. Traire les vaches. Gagner au loto. Se battre. Rêver qu’une main se porte jusqu’au clitoris et néglige les seins. Croquer une envie. Se couper les ongles à la suite. Soupirer d’aise. Rentrer le bois pour l’hiver. Éteindre une bougie. Griller une cigarette à la fraîcheur d’une nuit d’été. Remplir la bouillotte d’eau très chaude, sans se brûler.
Flâner.
Pétrir.
Taquiner le goujon. Reluquer les filles. S’enduire le visage de crème exfoliante.
Rincer. [71f]
On découvre un bouton juste à la base de la narine gauche. On insiste. Pas de pus. Pas de sang. Pas de lymphe. Le privilège de l’humeur est sans relâche à l’estomac, qui se répand. Les viscères ne vont pas tarder à suivre. Ça pue. C’est infect, nauséabond. On se bouche le nez avec la pince. C’est plus efficace que le tire-bouchon. On s’essuie les doigts sur la corde à linge. On pose sa tête sur la tartine. On essaie de penser à autre chose. On aimerait que le dictionnaire nous souffle une histoire. N’est-ce pas plutôt le rôle de la Bible ? On réclame une pause.
Sortir.
On doit encore attendre.
On décide de s’inventer une chimère pour passer le temps. On est présidente de la République. Ou maire. C’est peut-être mieux, d’être maire. Encore faudrait-il que l’on sache si l’on peut toujours voter. Ce n’est pas le moment. On chasse le rêve. On doit se concentrer, retenir les mots qui s’effacent du dictionnaire. Manger les merguez. Étendre le linge. Se laver les dents. Ronger son frein. Chanter la Marseillaise. Jouer au bridge. Scanner un article de Que Choisir pour maman. Allumer la télé. Danser une valse dans les bras audacieux d’une fille en joie puis lui conter fleurette. « Il était une fois… »
Dormir.
Sortir.
On épluche une pomme. On fait le ménage un plumeau à la main. On sort la serpillière. Le temps passe plus vite quand le carreau est propre. La ville s’ouvre. On respire. On navigue. On a loué un hors-bord. On met les gaz. Non ! c’est le corps qui pète. [28f] On ne sent plus rien. On flotte entre deux eaux. La mer est bleue. Le ciel est rouge. Un nuage de sang cache la vue. On brise le miroir. Peut-on sortir maintenant ?
Non. Forcément non.
D’accord.
On reprend.
Nourrir le chat. Établir une nouvelle liste. Arroser les plantes grasses.
Jouir.
Cuire des poires avec des pruneaux, des noix et de l’anis vert. C’est une recette que l’on avait inventée à partir du péréveck, un gâteau de Noël préparé par Marguerite. Elle est morte en 1968 d’un cancer. C’est ce que l’on nous a dit. On croit souvent ce que l’on nous dit, un peu trop, parfois. On croit surtout ce que l’on aime s’entendre dire. C’est logique.
On sourit encore. On se détend.
C’est agréable de se souvenir, de Marguerite, de l’appentis ouvert sur un jardin tout en longueur avec des arbres fruitiers, de l’humidité tenace, du piano, de l’odeur de poire en cuisson, du petit grain d’anis resté coincé entre les dents. Il y avait aussi, chez le voisin, des bêtes ; la mémoire peine. Des moutons, peut-être, des chèvres, des poules, des lapins ? Des bêtes qu’il fallait apercevoir. Ou des bêtes qui faisaient peur. On ne sait plus. Un fumet de lisier remonte. On revoit un escalier vermoulu qui menait à l’étage et que l’on n’empruntait jamais, une grande table, carrée, un buffet en bois noirci par les générations, une boîte en fer avec on-ne-sait-quoi à l’intérieur, une clé. Des choses comme ça. Le sourire de Marguerite. Sa bonté.
On recouvre des images que l’on croyait effacées. Cela nous fait du bien. [29f] Il y a encore tant de saveurs dont on doit se souvenir.
Engranger.
Sortir.
« Si je reste… » dit une dame en anglais ; il n’en est pas question ; on ne parle pas sa langue ; on ne peut pas lui répondre que l’on n’est pas là pour ça. On se tait.
Sortir.
Cela va venir.
On ne doit pas s’ennuyer.
On doit juste trouver le moyen, le moment, l’objet.
Renoncer.
Réfléchir.
Assis. Debout. Couché.
On monte. On descend. On remonte. On ne prend pas l’escalier. On reste assise à la table. On écoute les conversations. On a envie d’aller jouer dehors. Aller au cinéma. Pêcher un poisson. Mettre du beurre sur la tartine. Ouvrir la boîte en fer. Courir dans le jardin. Cueillir des cerises. Crier de joie. Tomber à plat ventre sans se faire mal. S’écorcher le genou. Pleurer pour le principe. Prendre une échelle. Monter au ciel. Descendre sous terre. [25d] Le panier est plein. On a égaré le texte de la petite annonce entre deux humeurs qui suintent ou deux pages du dictionnaire. C’est égal. On écrit une nouvelle version.

« On cherche. »

C’est court. Cela ne sera pas très efficace.
Assis, debout, couché. Ça craque. C’est une côte qui s’affaisse. On l’a échappé belle. Ça fait mal, un coup de côte dans les omoplates.
Ferions-nous dos au sein ?
Il faut croire. [153d] [23f] [73d] [151f]

14.

Je pince les lèvres. De la salive perle à l’idée d’un bonbon. Je le cueille. Je suce. Il se coince entre deux molaires. J’appuie. La salive afflue. J’ingère. Elle dégouline vers l’estomac et y rencontre une douleur qui gît derrière le plexus, une douleur de vide, un point creux.
J’ouvre la bouche. Le point grossit et crée un appel d’air. Une lame aussitôt me fend, du dedans jusqu’au dehors. La salive forme d’âpres bouillons. Elle déborde et passe le coin des lèvres. Je déglutis. Le point rengaine son épée. [72f] Je soupire d’aise et en avale le bonbon. Je bois un peu d’eau. La salive est en pleine ébullition. Le point se dilate derechef. Que faire ? La vis sans fin qui mène au vide appelle l’aliment. Du sucre. Du gras. De la saveur. J’ai besoin d’une nourriture qui comble et qui console. Le vide est si béant !
Je choisis un biscuit. Il croque en laissant quelques miettes mais il est trop prompt à se dissoudre. Il ne sait pas affronter la lame ; il l’aiguise. La douleur est plus forte encore. Je panique. Je fais un pas de côté. J’aperçois une pomme. Je veux la croquer, entendre la matière partir en morceaux, gros d’abord, de plus en plus fins ensuite, aussi fins que je prendrai le temps de les mâcher. Les incisives s’y plantent d’un coup sec. La langue rattrape le suc qui s’en échappe. Je mastique. La salive s’en mêle. Le point sort de nouveau son épée. J’envoie la pulpe en contre-feu. Touché ! La douleur disparaît, pas longtemps. Je reprends une bouchée. Les incisives coupent. Les molaires écrasent. La salive se mélange. Le gosier sort la grande échelle. Je m’accroche à la lance et balance la pulpe aussi loin et aussi fort que déglutir peut. La lame se retranche. Troisième bouchée. Nouveau quartier. La pomme s’achève. Le point n’a pas bougé. Le vide appelle plus qu’un fruit, tellement plus. J’aurai essayé.
Je tente le chocolat. Une autre douleur se forme, plus bas. Ce sont les cellules adipeuses qui dropent sous la peau du ventre telles des araignées qui tissent leur toile au milieu des chairs. Elles courent, tissent, et courent, courent, courent si vite qu’entre ma gorge et le deuxième bourrelet, l’estomac n’a pas le loisir d’en profiter. Elles grouillent. La peau se tend. Le ventre se démultiplie. Il est énorme. Et le point qui marque l’endroit du vide demeure exempt. [21f] [22f]
J’avale un quatrième carré de chocolat. La nausée s’en mêle. Je dois reprendre le contrôle. Le creux est toujours là, le vide, le point, la lame. Je perds espoir. Ils me narguent. Une crampe me saisit le mollet. J’apprécie la diversion. Je grimace. Mes amygdales me soutiennent. J’ai la gorge serrée. Je contrôle.
 [74d]

15.

On a envie de sucer quelque chose. On choisit un bonbon dans le panier. On aurait pu choisir… Ce sera réglisse. C’est un hypertenseur mais au vu de l’état du cœur, il n’y a pas de danger.
Mourir.
C’est déjà fait.
Sortir.
C’est en cours. On retire le papier. Il colle aux doigts. On le jette dans une poche. Une phalange part avec. On glisse le bonbon entre les lèvres. On rejoint la cuisine. On a soif. On boit à même le goulot de la bouteille en plastique. On fait demi-tour. On perd l’équilibre. On se rattrape au dictionnaire. C’était moins une. On repose la bouteille. On visse le bouchon. Comment est-ce possible ? On ne comprend pas. On récupère le couteau suisse. On coupe une pomme en deux, puis encore en deux.
Cela fait quatre.
Où a-t-on trouvé la pomme ? Le paradis est encore loin et l’épicerie toujours fermée. L’étal est vide. La tarte est à base de fraises. Et pourtant, on épluche une pomme. Pour preuve, on enlève à l’instant le cœur. On porte le quartier à la bouche. On croque.
Les dents claquent dans le vide.
On avise une tablette de chocolat. Non, ce sont les abdominaux. On en avait tant que cela ? Il faut croire. On casse la tablette. Les viscères apparaissent. Ce n’est pas si moche que ce que l’on aurait pu craindre. Ce doit être parce que l’on ne craint plus rien. Et puis quoi encore ? La peur est toujours là. Elle n’a pas changé d’objet.
Aimer.
On sort de la cuisine. Et le corps ? Il gît dans la boîte, bien habillé, les paupières closes, les mains posées sur le ventre. Il sourit, on dirait. Quel idiot ! Sourit-on d’être mort ? Pourquoi pas, si cela lui fait plaisir. On fouille l’espace capitonné. On dégote une coupure de presse entre deux couches de papier peint. On sort la spatule. On gratte. On détache la coupure. On lit. [153f]

« La querelle de voisinage a tourné au drame hier soir dans la cité Berthelot de Nanterre (Hauts-de-Seine). Un résidant de ce quartier difficile a poignardé ses voisins, deux hommes de 17 et 39 ans. Le plus âgé est mort quasiment sur le coup, l’adolescent est décédé une demie-heure plus tard, poignardé lui aussi à de multiples reprises. Hier soir, rien n’expliquait encore ce qui a déclenché la folie meurtrière… » [*] [31d] [25f]

C’est quoi cette histoire ? Serait-on mort ainsi ? On ne s’en souvient pas. Et on n’était pas un homme par plus que l’on n’habitait à Nanterre. On est mort comment alors ? Dans un lit, peut-être. En faisant l’amour.
Fantasme ! On s’était fait opérer le cœur pour que cela n’arrive pas.
Dans un lit.
Dormir.
Aimer.
Doit-on se faire opérer le cœur pour que cela arrive ? C’est une idée. On la cache sous la coupure de journal. Il ne faudrait pas que quelqu’un nous la vole, surtout pas la lettre d’amour. On la connaît, c’est une pie, noire, qui fonce sur tout ce qui luit.
Piquer.
Et gratter la piqûre de moustique jusqu’à ce que la peau démange. [152f] [154f]


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[*Le Parisien, 10 février 2011.

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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