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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-7 décembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-04 7 décembre 2011

 [153d] [23f] [73d] [151f]

14.

Je pince les lèvres. De la salive perle à l’idée d’un bonbon. Je le cueille. Je suce. Il se coince entre deux molaires. J’appuie. La salive afflue. J’ingère. Elle dégouline vers l’estomac et y rencontre une douleur qui gît derrière le plexus, une douleur de vide, un point creux.
J’ouvre la bouche. Le point grossit et crée un appel d’air. Une lame aussitôt me fend, du dedans jusqu’au dehors. La salive forme d’âpres bouillons. Elle déborde et passe le coin des lèvres. Je déglutis. Le point rengaine son épée. [72f] Je soupire d’aise et en avale le bonbon. Je bois un peu d’eau. La salive est en pleine ébullition. Le point se dilate derechef. Que faire ? La vis sans fin qui mène au vide appelle l’aliment. Du sucre. Du gras. De la saveur. J’ai besoin d’une nourriture qui comble et qui console. Le vide est si béant !
Je choisis un biscuit. Il croque en laissant quelques miettes mais il est trop prompt à se dissoudre. Il ne sait pas affronter la lame ; il l’aiguise. La douleur est plus forte encore. Je panique. Je fais un pas de côté. J’aperçois une pomme. Je veux la croquer, entendre la matière partir en morceaux, gros d’abord, de plus en plus fins ensuite, aussi fins que je prendrai le temps de les mâcher. Les incisives s’y plantent d’un coup sec. La langue rattrape le suc qui s’en échappe. Je mastique. La salive s’en mêle. Le point sort de nouveau son épée. J’envoie la pulpe en contre-feu. Touché ! La douleur disparaît, pas longtemps. Je reprends une bouchée. Les incisives coupent. Les molaires écrasent. La salive se mélange. Le gosier sort la grande échelle. Je m’accroche à la lance et balance la pulpe aussi loin et aussi fort que déglutir peut. La lame se retranche. Troisième bouchée. Nouveau quartier. La pomme s’achève. Le point n’a pas bougé. Le vide appelle plus qu’une pomme, tellement plus. J’aurai essayé.
Je tente le chocolat. Une autre douleur se forme, plus bas. Ce sont les cellules adipeuses qui dropent sous la peau du ventre telles des araignées qui tissent leur toile au milieu des chairs. Elles courent, tissent, et courent, courent, courent si vite qu’entre ma gorge et le deuxième bourrelet, l’estomac n’a pas le loisir d’en profiter. Elles grouillent. La peau se tend. Le ventre se démultiplie. Il est énorme. Et le point qui marque l’endroit du vide demeure exempt. [21f] [22f]
J’avale un quatrième carré de chocolat. La nausée s’en mêle. Je dois reprendre le contrôle. Le creux est toujours là, le vide, le point, la lame. Je perds espoir. Le point me nargue. Une crampe me saisit le mollet. J’apprécie la diversion. Je grimace. Mes amygdales me soutiennent. J’ai la gorge serrée. Je contrôle.
 [74d]

15.

On a envie de sucer quelque chose. On choisit un bonbon dans le panier. On aurait pu choisir… Ce sera réglisse. C’est un hypertenseur mais au vu de l’état du cœur, on ne risque plus rien.
Mourir.
C’est déjà fait.
Sortir.
C’est en cours. On retire le papier. Il colle au bout des doigts. On le jette dans une poche. Une phalange part avec. On glisse le bonbon entre les lèvres. On rejoint la cuisine. On a soif. On boit à même le goulot de la bouteille en plastique. On fait demi-tour. On perd l’équilibre. On se rattrape au dictionnaire. C’était moins une. On repose la bouteille. On visse le bouchon. Comment est-ce possible ? On ne comprend pas. On attrape le couteau suisse. On coupe une pomme en deux, puis encore en deux.
Cela fait quatre.
Où a-t-on trouvé la pomme ? Le paradis est encore loin et l’épicerie toujours fermée. L’étal est vide. La tarte ne comprend que des fraises. Et pourtant, on épluche une pomme. Pour preuve, on enlève à l’instant le cœur. On porte le quartier à la bouche. On croque.
Les dents claquent dans le vide.
On avise une tablette de chocolat. Non, ce sont les abdominaux. On en avait tant que cela ? Il faut croire. On casse la tablette. Les viscères apparaissent. Ce n’est pas si moche qu’on ne craignait. Ce doit être parce que l’on ne craint plus rien. On sort de la cuisine. Et le corps ? Il gît dans la boîte, bien habillé, les paupière close, les mains posée sur le ventre. Il sourit, on dirait. Quel idiot ! Sourit-on d’être mort ? Pourquoi pas, finalement.
On fouille l’espace capitonné. On dégote une coupure de presse entre deux couches de papier peint. On sort la spatule. On gratte. On détache la coupure. On lit. [153f]


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[153dDébut-2011:12:07

[23fFin-2011:02:11

[73dDébut-2011:05:23

[151fFin-2011:12:04

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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