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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-6 décembre 2011



Cy Jung Feuillets — V04-6 décembre 2011

 [152d]Attention à ne pas balancer derechef la tarte aux fraises ! On a deux merguez dans le pain. [30d] [26d] [22d] [70f] [150f]

12.

J’attrape un pantalon. J’engage un pied, l’autre. Le jean passe les jambes et recouvre les genoux. Les cuisses [69f] l’arrêtent. Je force. Je tire. Ça coince. J’insiste. Ma chair gonfle le tissu plus sûrement que l’hélium et pourtant je ne m’envole pas. Je suis rivée à mon corps, lourde, pesante. Je suis grasse. Je dois entrer dans ce foutu pantalon. Vite !
Je tire encore. Les cuisses grippent puis s’enchâssent, enfin. Les fesses, c’est pire. Les hanches. Le ventre. Jamais je ne pourrai boucler la ceinture. Ça déborde. J’étrécis mes chairs sous le nombril. Je boutonne. Un bourrelet jaillit. Un second s’y empile. Un troisième par ricochet cogne contre mes seins. Je respire le plus délicatement que je le peux. Le tissu va craquer. Les viscères souffrent sous la pression. Le sciatique se comprime dans sa gaine sacrée. Je me contracte. Je m’avachis et la chair se boursoufle avant d’étarquer les vêtements.
Je suis flétrie. Je suis flasque. Je me sens comme vautrée dans ma propre chair, à deux doigts d’étouffer sous son poids. Mes seins dégoulinent. Une auréole apparaît près de l’aine, à droite. Est-ce le lard qui suinte ? Cela se pourrait bien tant la peau ne peut tout contenir. Je veux fondre, que les cellules adipeuses s’écoulent goutte à goutte et que glisse le pantalon afin que je puisse me couler dans la touffeur de mon lit.
 [72d]

13.

On s’ennuie.
On patiente.
On tourne en rond. Assis. Debout. Couché. Un vrai truc de…
— Judoka.
Merci. [19f] On aurait pu craindre pire.
Assis. Debout. Couché. On s’ennuie.
Sortir.
On doit encore attendre. On s’occupe.
Lire.
Faire la vaisselle. Écrire, un mail, un texto, une ouverture. Payer le loyer. Tricoter une écharpe multicolore. Se demander à qui l’offrir. Tondre la pelouse. Déplumer le rosier. Caresser le chien.
Balayer.
Mettre le couvert. Partager en quatre la tarte aux fraises. Ou en six. En huit. Cueillir un coquelicot. L’effeuiller.
Repasser.
Éternuer.
Dire « je t’aime » sans savoir.
On ne sait jamais. On peut essayer. Non. C’est trop compliqué.
Peindre.
Croire.
Arrêter le feu sous la tisane de thym. Couper des jonquilles. Les mettre dans un vase. Reculer de quelques pas. Admirer la perspective. Partager un verre. Avec qui ? Il n’y a personne par ici.
Marcher.
Boucler sa ceinture. Tuer le jardinier. Rendre la monnaie.
Prier.
Bâiller.
Construire un mur en pierre sans que l’on ne voie de ciment. Frotter la tache au fond de la culotte. Examiner le contenu de l’estomac. Déplier la lettre d’amour qui s’y trouve. Verser une larme. Une autre.
Tout un flot.
On se mouche. On se frotte les yeux. On se gratte le nez. Que faire d’autre ? Brancher l’aspirateur. Ne rien en faire.
Courir.
Regarder passer les trains. Traire les vaches. Gagner au loto. Se battre. Rêver qu’une main se porte jusqu’au clitoris et néglige les seins. Croquer une envie. Se couper les ongles à la suite. Soupirer d’aise. Rentrer le bois pour l’hiver. Éteindre une bougie. Griller une cigarette à la fraîcheur d’une nuit d’été. Remplir la bouillotte d’eau très chaude, sans se brûler.
Flâner.
Pétrir.
Taquiner le goujon. Reluquer les filles. S’enduire le visage de crème exfoliante.
Rincer. [71f]
On découvre un bouton juste à la base de la narine gauche. On insiste. Pas de pus. Pas de sang. Pas de lymphe. Le privilège de l’humeur est sans relâche à l’estomac, qui se répand. Les viscères ne vont pas tarder à suivre. Ça pue. C’est infect, nauséabond. On se bouche le nez avec la pince. C’est plus efficace que le tire-bouchon. On s’essuie les doigts sur la corde à linge. On pose sa tête sur la tartine. On essaie de penser à autre chose. On aimerait que le dictionnaire nous souffle une histoire. N’est-ce pas plutôt le rôle de la Bible ? On réclame une pause.
Sortir.
On doit encore attendre.
On décide de s’inventer une chimère pour passer le temps. On est présidente de la République. Ou maire. C’est peut-être mieux, d’être maire. Encore faudrait-il que l’on sache si l’on peut toujours voter. Ce n’est plus la question. On chasse le rêve. On doit se concentrer, retenir les mots qui s’effacent du dictionnaire. Manger les merguez. Étendre le linge. Se laver les dents. Ronger son frein. Chanter la Marseillaise. Jouer au bridge. Scanner un article de Que Choisir pour maman. Allumer la télé. Danser une valse dans les bras audacieux d’une fille en joie puis lui conter fleurette. « Il était une fois… »
Dormir.
Sortir.
On épluche une pomme. On fait le ménage un plumeau à la main. On sort la serpillière. Le temps passe plus vite quand le carreau est propre. La ville s’ouvre. On respire. On navigue. On a loué un hors-bord. On met les gaz. Non ! c’est le corps qui pète. [28f] On ne sent plus rien. On flotte entre deux eaux. La mer est bleue. Le ciel est rouge. Un nuage de sang cache la vue. On brise le miroir. Peut-on sortir maintenant ?
Non. Forcément non.
D’accord.
On reprend.
Nourrir le chat. Établir une nouvelle liste. Arroser les plantes grasses.
Jouir.
Cuire des poires avec des pruneaux, des noix et de l’anis vert. C’est une recette que l’on avait inventée à partir du péréveck, un gâteau de Noël préparé par Marguerite. Elle est morte en 1968 d’un cancer. C’est ce que l’on nous a dit. On croit souvent ce que l’on nous dit, un peu trop, parfois. On croit surtout ce que l’on aime s’entendre dire. C’est logique.
On sourit encore. On se détend.
C’est agréable de se souvenir, de Marguerite, de l’appentis ouvert sur un jardin tout en longueur avec des arbres fruitiers, de l’humidité tenace, du piano, de l’odeur de poire en cuisson, du petit grain d’anis resté coincé entre les dents. Il y avait aussi, chez le voisin, des bêtes ; la mémoire peine. Des moutons, peut-être, des chèvres, des poules, des lapins ? Des bêtes qu’il fallait apercevoir. Ou des bêtes qui faisaient peur. On ne sait plus. Un fumet de lisier remonte. On revoit un escalier vermoulu qui menait à l’étage et que l’on n’empruntait jamais, une grande table, carrée, un buffet en bois noirci par les générations, une boîte en fer avec on-ne-sait-quoi à l’intérieur, une clé. Des choses comme ça. Le sourire de Marguerite. Sa bonté.
On recouvre des images que l’on croyait effacées. Cela nous fait du bien. [29f] Il y a encore tant de saveurs dont on doit se souvenir.
Engranger.
Sortir.
« Si je reste… » dit une dame en anglais ; il n’en est pas question ; on ne parle pas sa langue ; on ne peut pas lui répondre que l’on n’est pas là pour ça. On se tait.
Sortir.
Cela va venir.
On ne doit pas s’ennuyer.
On doit juste trouver le moyen, le moment, l’objet.
Renoncer.
Réfléchir.
Assis. Debout. Couché.
On monte. On descend. On remonte. On ne prend pas l’escalier. On reste assise à la table. On écoute les conversations. On a envie d’aller jouer dehors. Aller au cinéma. Pêcher un poisson. Mettre du beurre sur la tartine. Ouvrir la boîte en fer. Courir dans le jardin. Cueillir des cerises. Crier de joie. Tomber à plat ventre sans se faire mal. S’écorcher le genou. Pleurer pour le principe. Prendre une échelle. Monter au ciel. Descendre sous terre. [25d] Le panier est plein. On a égaré le texte de la petite annonce entre deux humeurs qui suintent ou deux pages du dictionnaire. C’est égal. On écrit une nouvelle version.

« On cherche. »

C’est court. Cela ne sera pas très efficace.
Assis, debout, couché. Ça craque. C’est une côte qui s’affaisse. On l’a échappé belle. Ça fait mal, un coup de côte dans les omoplates.
Ferions-nous dos au sein ?
Il faut croire. [23f] [73d] [151f]

14.

Je pince les lèvres. De la salive perle à l’idée d’un bonbon. ’e, prends un. Ma langue le cueille. Je suce. Je le coince entre deux molaires, côté gauche. J’appuie, sans le casser. La salive afflue. Je l’ingère. Elle dégouline vers l’estomac et y rencontre une douleur qui gît derrière le plexus, une douleur de vide, une sorte de point creux.
J’ouvre la bouche. Le point grossit d’un coup et crée un appel d’air. Une lame aussitôt me fend, du dedans jusqu’au dehors. La salive forme des bouillons, chauds et âpres comme du sang. Elle déborde et passe le coin des lèvres. L’index de ma main droite l’étanche pendant que la langue rattrape le bonbon. Ouf ! c’était moins une qu’il vole jusqu’au milieu de la pièce. Elle le planque dans la joue ; je déglutis. Le point ravale sa lame. Il attend la prochaine respiration pour tenter un nouvel estoc. [72f]
J’esquive. J’en avale le bonbon. Je bois un peu d’eau. La salive est en pleine ébullition. Le point se dilate. Vite, maintenant, il me faut quelque chose à offrir à la chaîne gastro-œsophagienne afin d’apaiser la douleur et faire bouclier à la lame. Un yaourt ? Une orange ? C’est trop mou ; cela va glisser, noyer le vide un instant puis s’y perdre aussitôt. La vis sans fin qui mène au point creux n’aura pas son compte ; elle a besoin que la chair mastique, croque, s’emplisse, se vautre dans l’aliment. Du sucre. Du gras. De la saveur. Une nourriture qui comble et qui console. Le point est si béant ! Que faudrait-il pour lui plaire ? Un biscuit ? Du chocolat ? Les deux ensembles ? Cela croque d’abord, puis cela fond, en laissant quelques miettes. Le sucre appelle le sucre. Le fondant donne envie de croquer de nouveau mais le biscuit est trop prompt à se dissoudre. Il ne sait pas affronter la lame ; il l’aiguise sans lui opposer une véritable résistance. La douleur est plus forte encore. Je panique. Je fais un pas de côté. J’aperçois une pomme. Je veux la croquer, entendre la matière partir en morceaux, gros d’abord, de plus en plus fins ensuite, aussi fins que je prendrai le temps de mâcher.
Les incisives s’y plantent d’un coup sec. La langue rattrape le suc qui s’en échappe, sucré, acide. J’ai les doigts qui collent. Je mastique. La salive s’en mêle. Le point sort de nouveau sa lame. J’envoie la pulpe en contre-feu. Touché ! La douleur disparaît, pas longtemps. Je reprends une bouchée. Les incisives coupent. Les molaires écrasent. La salive se mélange. Le gosier sort la grande échelle. Je m’accroche à la lance et balance la pulpe aussi loin et aussi fort que déglutir peut. La lame se retranche. Troisième bouchée. Nouveau quartier. La pomme s’achève. Le point n’a pas bougé. La lame attend que je respire pour surgir à nouveau.
Le vide appelle plus qu’une pomme, tellement plus. J’aurai essayé. Je reviens à l’idée du chocolat mais sans le biscuit. Je croque un carré. Une autre douleur se forme, plus bas. Les cellules adipeuses dropent sous la peau de mon ventre telles des araignées qui tissent leur toile au milieu des chairs. Elles courent, tissent, et courent, courent, courent si vite qu’entre ma gorge et le deuxième bourrelet, l’estomac n’a pas le loisir d’en profiter. Elles s’installent. Elles grouillent. La peau se tend. Le ventre se tord et se démultiplie. Il est énorme. Et le point qui marque l’endroit du vide demeure exempt. [21f] [22f] Le creux devient gouffre. J’attaque un second carré. C’est de pire en pire. Il faut que j’arrête. Un café. Un café peut-il me sauver ?
Un café. Un thé. Une boisson quelconque. Un troisième carré de chocolat. La nausée s’en mêle. J’en avale un quatrième. Je dois reprendre le contrôle.Le creux est toujours là, le vide, le point, la lame. Je perds l’espoir. J’attrape un journal périmé posé sur la table basse. Je m’assois dans le fauteuil. Je me concentre sur les nouvelles. J’oublie, à cette nuance que… non. J’ai dit « J’oublie. », alors j’en suis capable. Le point me nargue. Une crampe me saisit le mollet. J’apprécie la diversion. Je grimace. Mes amygdales prennent la relève. J’ai la gorge serrée. Je contrôle.
 [74d]

15.

On choisit un bonbon dans le panier : réglisse. C’est un hypertenseur mais au vu de l’état du cœur, on ne risque plus rien.
Mourir.
C’est déjà fait.
Sortir.
C’est en cours. On retire le papier. On le jette dans une poche. On glisse le bonbon entre les lèvres. On rejoint la cuisine. On a soif. On boit à même le goulot de la bouteille en plastique. On fait un demi-tour. On perd l’équilibre. On se rattrape au dictionnaire. C’était moins une. On repose la bouteille. On visse le bouchon. Comment est-ce possible ?
On ne comprend toujours pas. On attrape le couteau suisse. On coupe une pomme en deux, puis encore en deux. Où l’a-t-on trouvée ? L’épicerie était fermée. L’étal était vide. La tarte ne comprend que des fraises. Et pourtant, on épluche. Pour preuve, on enlève le cœur. On porte le quartier à la bouche. On croque.
Les dents claquent dans le vide.
On avise une tablette de chocolat. Non, ce sont les abdominaux. On en avait tant que cela ? Il faut croire. On casse la tablette. Les viscères apparaissent. Ce n’est pas si moche que l’on puisse craindre. On ne craint plus rien. On sort de la cuisine. Et du corps ?
On dégote une coupure de presse entre deux couches de papier peint. On sort la spatule. On gratte. On lit.

« La querelle de voisinage a tourné au drame hier soir dans la cité Berthelot de Nanterre (Hauts-de-Seine). Un résidant de ce quartier difficile a poignardé ses voisins, deux hommes de 17 et 39 ans. Le plus âgé est mort quasiment sur le coup, l’adolescent est décédé une demie-heure plus tard, poignardé lui aussi à de multiples reprises. Hier soir, rien n’expliquait encore ce qui a déclenché la folie meurtrière…  » [*] [31d] [25f]

C’est quoi cette histoire ? Serait-on mort ainsi ? On ne croit pas.
On est mort comment alors ?
Dans un lit. En faisant l’amour. Fantasme ! On s’était fait opérer le cœur pour que cela n’arrive pas.
Dans un lit.
Dormir.
Aimer.
Doit-on se faire opérer le cœur pour cela arrive ? C’est une idée. On la cache sous la coupure de journal. Il ne faudrait pas que quelqu’un nous la vole.
Piquer.
Et gratter la piqûre de moustique. [152f]


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[152dDébut-2011:12:06

[30dDébut-2011:02:20

[26dDébut-2011:02:15

[22dDébut-2011:02:10

[70fFin-2011:05:14

[150fFin-2011:12:01

[69fFin-2011:05:12

[72dDébut-2011:05:20

[19fFin-2011:02:06

[71fFin-2011:05:17

[28fFin-2011:02:18

[29fFin-2011:02:19

[25dDébut-2011:02:13

[23fFin-2011:02:11

[73dDébut-2011:05:23

[151fFin-2011:12:04

[72fFin-2011:05:19

[21fFin-2011:02:08

[22fFin-2011:02:10

[74dDébut-2011:05:24

[*Le Parisien, 10 février 2011.

[31dDébut-2011:01:23

[25fFin-2011:02:13

[152fFin-2011:12:06





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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