[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V01-18 janvier 2011



Cy Jung feuillets — V-01 18 janvier 2011

 [8d]

6.

On tue le temps.
On se lave le nez. C’est le corps qui suinte. Il n’en a pas fini de se liquéfier, on dirait. Il pète aussi. De plus en plus. Peu nous chaut ! On a le nez bouché et de quoi nous occuper. Longtemps. On relit une lettre d’amour. Sait-on lire à présent ? C’est une lettre de rupture. L’amour est en rupture de ban. Si seulement ! Sortir. On attend. [5f] Écrire. Lire. On peut tout faire à présent.
On se gratte les pieds.
A-t-on jamais vu autre chose qu’un corps se gratter les pieds ? On a vu. Mais c’est écrit : « On se gratte les pieds. » Cela suffit à établir la vérité même si les mots, toujours, ne disent pas exactement ce qui se passe, ce qui est, ce que l’on ressent ; surtout ce que l’on ressent. C’était déjà le cas, avant. Les mots ne disent rien, ou en disent trop, pas assez. On s’y perd. On se tait. Et l’amour recule. Alors, quand on dit que l’on se gratte les pieds, c’est vrai, et on ne doit pas le discuter. Ici, ce qui est vrai est ce que l’on éprouve et ce qui est écrit, car voir n’est pas voir, entendre n’est pas entendre, lire n’est pas lire, penser n’est pas penser, etc. On se comprend. C’est l’essentiel. On est seul, à présent. On n’a pas de comptes à rendre, ni sur les mots, ni sur ce qui serait vrai, faux, sur ce qui serait. Va-t-on rencontrer du monde et devoir à nouveau faire la conversation, tergiverser, débattre ? Quel monde ? On n’a plus rien à dire, à personne. On est seul, face à… Éprouver. Sortir.
Bien sûr, il y a Dieu, le fameux. On racontait, dans certains cercles, qu’on ne le rencontrait pas forcément, ou qu’il fallait marcher, le mériter, souffrir, beaucoup, pendant le temps que durait la vie et, que si ce n’était pas le cas, il nous faudrait expier. Faire pénitence, du plaisir. Quelle absurdité ! On disait tant d’inepties, avant. Et maintenant ? On dit vrai. On n’a pas le choix ; ce sont les mots qui parlent. On n’a plus que ça. Les mots. Et Dieu. Lequel ? Il y a le diable, aussi, et ses fournaises qui embrasent la littérature depuis que littérature il y a. On ignore à quand cela remonte. On sait si peu chose, même pas si le diable est l’ami de la rose.
Dieu non plus.
Mitterrand, oui, lui l’était. On sort du sujet.
On éternue. On se mouche. Il faut bien que cela surgisse de quelque part, que cela sorte. Cela. On. Les pronoms sont interchangeables. Seule la vérité compte, celle qui s’écoule avec les tempéraments.
On éternue encore. Et on se gratte les pieds. On lit. On écoute. On se fige. On s’étire. On se ferait bien un café. On cherche une épicerie. Une épicerie ? Qu’est-ce que ça vient faire là, une épicerie ? On relit la lettre qui attend sa réponse. On écoute encore. On se concentre. D’aucuns savent que la quête n’a rien à voir avec les horaires d’ouverture des commerces alimentaires. Il pourraient le dire plutôt que de se taire, ceux qui savent. Les fous. Les poètes. L’idée est simpliste. On sait. On aime se l’entendre dire.
« L’amour, l’amour, l’amour ». C’est une rengaine qui construit la chanson. On la veut douce. Elle enivre. « Je veux trouver… » La sortie.
L’amour.
On tue le temps.
On attend la réponse. On ne sait pas si l’on en aura une et si oui, quand. Alors on lit encore. La lettre n’est pas aimable. On n’est pas aimable. On se plaît, on s’est plu, on séduit et voilà. L’amour s’arrête là et la mort survient, un jour, comme ça. Était-ce le bon moment ? La question est idiote. C’est le moment. C’est tout. Et la réponse qui ne vient pas. On attend encore. On n’a que ça à faire, attendre, lire, se gratter les pieds, et peut-être sortir. Le corps est toujours chaud. Les fractions de seconde sont figées dans le sang, les humeurs ont pris la place du temps. Ça pue.
On relit un texto. C’est un moyen comme un autre de patienter. On a toujours notre portable. Est-ce que la carte Sim est valide ? Et le réseau ? Y a-t-il du réseau ? Voilà qui nous occupe, envoyer un texto. On se croirait dans le métro. On cherche quoi écrire à qui. On s’étonne. On sent comme l’objet entre nos mains. On n’a plus d’objet. On n’a plus de mains. Sont-elles déjà décomposées ? Ce n’est pas ça ; tout le monde l’aura compris. Comprendre. C’est le nerf de la guerre. De la vie. La vie n’est pas la guerre. Ah bon ? [6f]
Sortir. La réponse y sera-t-elle ?
Il va nous falloir au moins ça, pour comprendre. Comprendre quoi ? Comprendre pourquoi on se gratte les pieds, pourquoi on se mouche, pourquoi on envoie des textos alors que l’on n’existe plus. Pourquoi on lit. Pourquoi on savoure une gorgée. Pourquoi on crie. Pourquoi ça fait si mal, parfois. Sortir. Qu’est-ce que l’on attend ? La réponse, on l’a dit. Et après ? Sortir, c’est autre chose. On y est. On y va. Entre temps, on tue. On éternue. Le temps. L’amour. La vie, elle, n’est déjà plus.
C’est vraiment compliqué cette histoire. On s’en va. On n’en peut plus.
C’était quoi, déjà, le bon mot ?
Éprouver. [7f]
Merci.

7.

« JF, 47 ans — on était encore jeune à cet âge-là — cherche âme éclairée pour m’aider à t’aimer. »
Cette annonce n’a pas de sens. Rien n’aide à l’amour, à part sortir, peut-être.
On sent que le plus difficile est à venir. On devra passer par un bilan, accepter, pardonner. C’est pire que le jour on l’on a décidé de changer d’orientation professionnelle. On vendait des poules vivantes sur les marchés et, sans prévenir, cela nous a dégouté. On est allée au pôle emploi, sans C.-V.. Au vu de notre expérience dans la volaille, on nous a proposé un travail dans un abattoir spécialisé dans le poulet industriel. Nos poules étaient vivantes. Comment imaginer tuer ces pauvres bêtes, à la chaîne, partout du sang, des plumes. Et pourquoi pas du goudron ? On n’était pas au bord de la mer ; on ne savait pas comment provoquer une marée noire et mazouter les poulets pour les endormir avant de les tuer, ne pas les entendre crier. Alors on a choisi d’être boulangère, pain blanc, jolies miches. On a toujours aimé les poules à jolies miches.
C’est vulgaire. Tant pis. On est parfois vulgaire. C’est une manière de se détourner des émotions. C’est facile. On sait. On biaise. On fait parfois juste ce que l’on peut, même coincée dans ce corps dont il nous faut sortir avant que les portes du paradis ne soient définitivement fermées. Foutaise !
« JF, 47 ans — on était encore jeune à cet âge-là — cherche âme éclairée pour me guider dans mon amour. »
« Guider » ? Encore une fois, ce n’est sans doute pas le bon terme. On a du mal à trouver ses mots depuis que l’on est enfermée là, à attendre, comme si les mots n’avaient plus de matérialité, juste du sens. Soit ils viennent tous seuls ; soit il faut aller les chercher, loin, loin dedans, au plus profond. Laisser surgir. On y reviendra. On éternue, encore une fois. Ça commence à manquer sacrément d’air frais ; on se croirait dans un abattoir pour poulets industriels. Les pauvres, ils n’ont jamais couru. S’ils avaient su ce qu’ils perdaient. Les jambes qui moulinent et, comme ici, parfois, le manque d’air. C’est étrange ; on n’a plus besoin de respirer et pourtant on réclame de l’air. C’est une image. Éprouver. Se jeter dans le vide. Voler.
« JF, tout sa vie — on le restera, jeune — cherche âme douce et éclairée pour aimer à ma place. »
C’est idiot ! Plus rien n’est idiot. Ici tout a droit de cité.
On frise le désespoir tant la réponse ne vient pas.
Il nous faudrait au moins une chanson de Joe Dassin pour remettre un peu de joie dans tout ça. L’équipe à Jojo ? C’est parfait. [3f]

8.

Pan ! Qu’est-ce que c’est bruyant, ce corps qui se délite !
« Est-ce que l’on sera un jour puni ? », demande Raphaël. La question a son importance. Elle est de circonstance, en tout cas. On a toujours un peu peur, de ce que l’on disait du purgatoire, de ce que l’on disait de Dieu, du paradis, de ce qu’il serait à jamais perdu. C’est saint Pierre qui va nous faire l’annonce de notre destin, éternel, s’il y a. Où va-t-il nous envoyer ? Que va-t-il faire de nous ? Où serons-nous demain ? Avec qui ? Pour quoi faire ?
Sortir. C’est d’emblée moins urgent.
« C’est le Bon Dieu qui nous fait. C’est le Bon Dieu qui nous brise. »
Salaud !

9.

Pan ! Est-ce le bruit que fait un fusil que l’on retourne contre soi ?
Pan ! Je ne suis pas sûre d’avoir envie de la réponse à cette question. J’ai peur des fusils. J’ai peur des déflagrations. J’ai peur de ces bruits que je ne vois pas. J’ai peur de la pluie sur le zinc de la fenêtre.
Pan ! [8f]


--------------

[8dDébut-2011:01:18

[5fFin-2011:01:14

[6fFin-2011:01:15

[7fFin-2011:01:16

[3fFin-2011:01:11

[8fFin-2011:01:18





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.