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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-30 novembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-04 30 novembre 2011

 [149d] [12f] [67d] [17d] [62f] [146f]

8.

On tue le temps.
On laisse tomber la Bible.
— Boum !
On a eu peur.
On la ramasse. Elle est solide. Elle a résisté au choc. On la repose sur le lutrin, ouverte au hasard.

« Psaume 22 (30). Devant sa face, se couchent tous les moribonds : il ne les a pas laissé vivre. »

Qui croit encore au hasard ? On oublie. On ne veut plus avoir peur. Plus jamais, même pas du bruit sourd que fait une Bible qui se fracasse au sol. La peur opprime le désir et plombe l’espoir.
Sortir.
On doit y travailler, ne pas relâcher l’effort.
On évalue de nouveau ce dont on aurait besoin même si l’on n’a aucun moyen de le savoir. On récapitule. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon et une tarte aux fraises. On se souvient que l’on préférait les tartes aux pommes. On va devoir réviser la liste ou réformer nos faiblesses. La seconde option paraît plus difficile même si elle colle mieux aux circonstances. On doit peser le pour et le contre.
Plus tard.
On se repose.
Encore une question ?
On sourit. On se lave le nez avec de l’eau de mer sous pression. Ça coule de partout. Le corps suinte. Il n’en a pas fini de se liquéfier, on dirait. Il pète aussi. De plus en plus fort. Cela nous rappelle un homme en salle de réveil, la fois où l’on s’est fait opérer le cœur. L’homme semblait se dégonfler et pourtant, il était vivant. C’est à se demander si ce n’est pas la vie qui nous attend, dehors, au-delà, au dedans. On l’ignore. On attend. On a de quoi voir venir et nous occuper longtemps. Très longtemps. Entre deux questions plus ou moins philosophiques, on a trouvé une lettre d’amour. C’est une lettre de rupture. L’amour est en rupture de ban. Si seulement !
Sortir.
On attend. [5f]
Écrire.
Lire.
On peut tout faire à présent.
On attrape le dictionnaire. On l’ouvre au hasard. Le nez coule à flots. Une goutte s’aplatit sur la page. La définition de « billot » s’efface. Un mot de moins. C’est triste, une telle perte. On épluche des pommes avec le tire-bouchon. On lit la lettre aux amours perdues. On pleure. On se ressaisit. On se gratte les pieds. [9f] N’est-ce pas étrange que l’on puisse encore éplucher des pommes, lire, pleurer, se ressaisir ou se gratter les pieds dans la position qui est à présent la nôtre ? Ça l’est. Mais c’est écrit : « On épluche des pommes avec le tire-bouchon. On lit la lettre aux amours perdues. On pleure. On se ressaisit. On se gratte les pieds. » Cela suffit à établir la réalité même si les mots, toujours, ne disent pas forcément ce qui se passe, ce qui est, ce que l’on ressent ; surtout ce que l’on ressent. [14f]
C’était déjà le cas, avant. Les mots ne disaient rien, ou en disaient trop, pas assez, pas ce que l’on voulait, jamais vraiment. Il y avait toujours un défaut, une sorte d’écart, une feinte. On s’emmêlait les termes. On bricolait des phrases. On s’y perdait. On se taisait. Et l’amour reculait.
Alors, quand on dit aujourd’hui que l’on se gratte les pieds ou que l’on épluche des pommes avec des écailles du poisson déglacées d’un jus de citron, c’est vrai, et on ne doit pas le discuter. Ici, ce qui est vrai est ce que l’on éprouve et ce qui est écrit, car voir n’est pas voir, entendre n’est pas entendre, lire n’est pas lire, penser n’est pas penser, etc. C’est complexe, en effet, mais on se comprend. C’est l’essentiel. On est seule, à présent. On n’a pas de comptes à rendre, ni sur les mots, ni sur leur sens, ni sur ce qui serait vrai, faux, sur ce qui serait.
Sortir.
Va-t-on alors rencontrer du monde et devoir à nouveau engager la conversation, tergiverser, débattre ? Quel monde ? On n’a plus rien à dire, à personne. On est seule, face à…
Éprouver.
On est seule.
Parler. [63f]
Dire.
Bien sûr, il y a Dieu, le fameux. Où est-il ? On racontait, dans certains cercles, qu’on ne le rencontrerait pas forcément, ou qu’il faudrait marcher puis négocier avec le portier, le mériter, souffrir, beaucoup, pendant le temps que durait la vie et que, si ce n’était pas le cas, il nous faudrait expier. Faire pénitence, du plaisir. Quelle absurdité ! On disait tant d’inepties, avant. Et maintenant ? On dit vrai. On n’a pas le choix ; on doit faire confiance aux mots : ce sont les seuls à être encore en mesure de dire. On n’a plus qu’eux. Les mots, moins « billot », que l’on vient de perdre. Et Dieu.
Lequel ?
Aurait-on perdu « Dieu » ?
Non, juste « billot ». « Dieu » n’est pas à la même page. Il est par contre assez proche de « diable » et de ses fournaises qui embrasent la littérature depuis que littérature il y a. On ignore à quand cela remonte. On sait si peu chose, même pas si le diable est l’ami de la rose.
Dieu non plus.
Mitterrand, oui, lui, l’était. On sort du sujet.
On y revient.
On éternue.
On se mouche.
Il faut bien que cela surgisse de quelque part, que cela sorte. Cela. On. Les pronoms sont interchangeables. Seule la vérité compte, celle qui s’écoule avec les tempéraments. Les mots transpirent. Ils suintent, comme le corps. Ils pètent. Parfois, ils puent. Peu nous chaut ! On a de quoi s’occuper longtemps. Très longtemps. On l’a dit il y a un instant. On se moque de se répéter. La folie n’est pas là. Elle serait de se murer dans le silence et de se laisser enfouir dans les terres éternelles.
Sortir.
Lire une lettre d’amour.
On éternue. C’est moins compromettant. Et on se gratte les pieds.
On ne lit plus. On écoute.
On se fige.
On s’étire.
On se ferait volontiers un café. On cherche une épicerie. Mais qu’est-ce cela vient faire au milieu de ce fatras de chair et de pensées en décomposition ? On baisse le rideau. On reprend la lettre qui attend sa réponse. On s’installe. On relit. On écoute encore. On se concentre. On a vraiment envie d’un café. On retourne à l’épicerie. Elle est fermée. On devra faire sans. D’aucuns devaient bien le savoir que l’on trouverait porte close ! Ils auraient pu le dire plutôt que de se taire, ceux qui savent. Les fous. Les poètes. L’idée est simpliste. On sait. On aime se l’entendre dire. « L’amour, l’amour, l’amour ». C’est une rengaine qui construit la chanson. On la veut douce. Elle enivre. « Je veux trouver… » La sortie.
L’amour. Un café. Une épicerie.
On tue le temps.
On attend la réponse. On ne sait pas si l’on en aura une un jour, quand. Alors on lit encore. La lettre n’est pas aimable. On n’est pas aimable. On se plaît, on s’est plu, on s’est dit oui et voilà. L’amour s’arrête avant que la mort ne survienne, un jour, comme ça. Était-ce le bon moment ? La question est idiote. C’est le moment. C’est tout. Et la réponse qui ne vient pas. On attend encore. On n’a que ça à faire, attendre, lire, se gratter les pieds, observer les mots s’effacer du dictionnaire, éplucher des pommes, vider le poisson, laver le couteau suisse, éprouver, sortir. Le corps est toujours chaud. Les fractions de seconde sont figées dans le sang, les humeurs ont pris la place du temps. Ça fouette.
On relit un texto. C’est un moyen comme un autre de patienter. On a trouvé un téléphone portable au fond d’une poche avec trois cure-dents et un bonbon. Est-ce que la carte Sim est valide ? Et le réseau ? Y a-t-il du réseau ? Voilà qui nous occuperait, envoyer des textos. Toujours au chaud du corps qui pue, on se croirait dans le métro, voleur à la tire en moins. Ne jurons de rien ; le corps est plein de surprises, bonnes ou mauvaises. Un texto.
On cherche quoi écrire à qui.
On s’étonne. On sent comme l’objet entre nos mains. Il n’y a pas d’objet, pas de mains. Sont-elles déjà décomposées ? Ce n’est pas ça ; tout le monde l’aura compris.
Comprendre.
C’est le nerf de la guerre. De la vie. La vie n’est pas la guerre. Ah bon ? [6f] Qu’est-ce que c’est, alors ?
Qu’est-ce c’est d’autre ? [18d]
Sortir.
La réponse y sera-t-elle ?
Où ?
Il va nous falloir comprendre cet outre-monde, comprendre pourquoi on se gratte les pieds, pourquoi on se mouche, pourquoi on envoie des textos qui n’ont ni objet, ni destinataire. Pourquoi on lit. Pourquoi on savoure une gorgée de café adossée au rideau de l’épicerie en épluchant des pommes pour confectionner une tarte aux fraises, le pied posé sur une Bible, la tête tranchée par un dictionnaire devenu muet à force que le nez y déverse ses humeurs. Et qu’en est-il du tire-bouchon, du poisson qui pue et de l’oreiller ?
Pourquoi on crie.
Pourquoi on pleure.
Pourquoi ça fait si mal, parfois.
Et pourquoi on rit, aussi. On rit, en dépit de tout. On rit.
Sortir.
Qu’est-ce que l’on attend ? La réponse, on l’a dit.
Et après ?
Sortir.
On y est. On y va. Entre deux, on tue. On éternue. Le temps. L’amour. La vie, elle, déjà n’est plus. C’est vraiment compliqué cette histoire, surtout si l’on rajoute le couteau suisse, la tartine et la couette. Quel équipage ! Le cœur est muet. On s’en va. On n’en peut plus. [21d] On doit trouver, vite. On ne va tenir longtemps, à ne rien y comprendre. On doit trouver. Il y va de…
 [68d] C’était quoi, le bon verbe ?
— Éprouver. [7f]
Merci. Ça nous intéresse. [19d]
Y croire.
Y aller.
Et ne pas éternuer pour que le verbe reste dans le dictionnaire. [69d]

9.

Un point se forme au coin de mes yeux. Une larme va jaillir. Je gaine. J’emplis mes poumons d’une large goulée. Je serre les lèvres. Mes paupières évacuent l’humidité qui cherchait à se faire goutte. Je relève la tête. Le point est passé au centre du front. Je respire fort, loin. Je veux l’expulser, qu’il jaillisse sans que les sanglots ne suivent tant ils incarnent la souffrance sans l’effacer ni la dissoudre. Plus jamais, je ne veux pleurer. Pas aujourd’hui, en tout cas. Je veux être libre, légère et que ma chair m’enveloppe de sa douceur. Le mt suffit à appeler une nouvelle larme, à droite. L’œil gauche reste sec. Je respire, autant que je le peux. Cette fois, l’air chasse le mal. Le point se dissipe. Je souris. Il était temps. J’ai bien cru que cela allait arriver. Pleurer. Plus jamais. Plus jamais souffrir, sauf si ça ne fait pas mal. Sauf si.  [70d] [147f] [148f] [149f]

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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