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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-29 novembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-04 29 novembre 2011

 [148d] [142d] [141d] [140d] [60d] [58d] [57d] [28d]
 [12d] [11d] [9d] [5d] [3d] [2d] [1d]

1.

C’était donc ça. Juste ça. Pas plus que ça ? Quand on pense à ce que l’on a pu croire, espérer, inventer, codifier. Juste ça. Ni plus, ni moins. On y est.
On y va ?
Allez ! il faut sortir de là. [59d]

2.

On nous avait parlé d’un couloir, d’une porte, d’un passage, d’une rivière, d’un désert à traverser, d’une oasis, d’une destination à trouver. On nous avait parlé de paix, de sérénité, d’un silence inconnu. Quel vacarme ! Et vas-y que ça pisse dans un sens, que ça grouille dans l’autre, que ça se dilate, que ça se tord, que ça se fend ; que ça pète.
Sortir.
On attend notre tour.
Il fait encore chaud. On en profite. On se prélasse. On se gratte les pieds. On a toujours préféré les pieds à la tête quand il s’agissait de gratter pour se détendre, réfléchir, penser.
Sortir.
On s’interroge. Les humeurs nous emporteront-elles ou évacuerons-nous le corps emmaillotée dans des lambeaux de chair en décomposition ? On sort les canots. On enfile le gilet de sauvetage. On sert très fort contre soi ceux que l’on aime. On n’oublie pas le sifflet pour signaler notre position à d’éventuels sauveteurs. On étend la lessive. On saute. On entend comme une plainte. On étarque l’oreille. C’est la roue de quelque chose, qui grince. On se voûte. On se tasse. On guette.
Sortir.
Devrons-nous tarauder muscles et graisse pour ouvrir un corridor, ramper de veines en boyaux, nous couler dans la dernière larme ou forcer le rempart de coups de pied et de poing jusqu’à ce que la peau cède ? Allons-nous nous évaporer aux premières lueurs du jour ou nous faudra-t-il attendre que l’éternité fasse son office ? Et qu’adviendra-t-il alors, de la vie, du sens, du souvenir ? Perdrons-nous aussi la mémoire ? Garderons-nous l’amour ?
L’amour ?
Qu’est-ce que cela vient faire ici ? On passe. On préfère se gratter les pieds et lister les autres questions qui se posent. Qui donnera l’ordre de départ ? On ne sait pas. On est un peu perdue. Calme mais perdue.
On s’ennuie. Déjà.
Remplir.
Et quoi d’autre ?
On observe le corps, de l’intérieur. On n’y voit pas grand-chose. On évite de trop toucher la chair pour savoir. Ça poisse. Et ça pue, aussi, un peu. On lâche le sifflet. On range le canot. On change de pied. Le tapage baisse d’un ton. On fronce les sourcils. On se concentre. Ça suinte cette fois. Ça enfle. On rentre la tête dans les épaules. On craint une nouvelle déflagration.
— Pan !
On sursaute. On voudrait se cacher. Où ? On ignore où l’on est. On cherche un orteil à gratter. On trouve le nez. On s’en contente. On a envie de pleurer. Puis de rire. Pleurer.
Rire.
Pleurer.
C’est pareil.
Sortir.
Se tirer.
Bye-bye, c’est fini, cette vie. On l’a vécue, on s’y est épuisée. On a tout pris ; rien volé. C’est fini. On est partie. Le souffle s’est arrêté. C’est fini, la vie. Fini ? Mais on y est encore, [57f] semble-t-il, à moins que ce ne soit la raison que l’on ait perdue. Ou autre chose. Que se passe-t-il ? On n’a pas tout compris. On le sait. Un acte a été signé, avec divers papiers. On s’en souvient autant que d’avoir entendu parler d’une autre vie qui commencerait alors. Ce genre de rumeur absconse n’aide pas à savoir où l’on est. On se mélange les temps. On se souvient que l’on ne savait pas. On ne sait pas plus. On disait, sans savoir. On avait besoin de se rassurer. Cela faisait peur. Peur. Comme les coups de feu.
— Pan !
Et les bombes.
— Boum !
On ne comprenait pas pourquoi cela explosait, les bombes, et toutes ces autres machines infernales qui subornaient l’espoir. On s’inquiétait. On s’angoissait. Il ne fallait pas. Pas plus qu’ici, c’était inutile.
Filer.
On est bien, pourtant, bien à l’abri de la touffeur de la chair fut-elle en train de se putréfier. Il faut en profiter. Cela ne va pas durer.
Pourquoi ?
Mais parce que l’on va sortir et parce que le corps, bientôt, ne sera plus. On se tiendra là, seule, sans chair, sans os, nue. Est-ce possible ? On frissonne. On n’a pourtant pas le souvenir que dehors il fasse si froid ni que le corps nous tienne si chaud. On mettra un bonnet, une écharpe. On a bien des pulls qui traînent dans un placard, une armoire, le tiroir d’une commode, sous un lit, sur une chaise, dans un panier. Et des gants. Une polaire. [144d]
Sortir.
Quand ? Vers où ? Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. Un crochet fait un jeté. Il ramène le fil dans la maille. Une boucle se forme. C’est une maille serrée. Pour une bride, il aurait fallu un second jeté. De quoi parle-t-on ? D’extraire le crochet de la maille avec le fil pris au piège. De sortir le poisson de l’eau. Il se débat. Il frétille. Il suffoque. On lui ouvre le ventre. On retire les entrailles. Cela ne sent pas très bon. On gratte les écailles. Comment va-t-on le faire cuire ?
On l’ignore.
Le poisson.
On ignore le poisson, les écailles, l’air, la ligne et l’hameçon. On ignore tout de ce qui est. On voudrait pourtant savoir, comprendre.
Sortir.
« Bouge de là ! », disait une chanson. « Sortez-vous les doigts du cul ! », braillait un entraîneur sportif. On n’est pas sur un stade. On pourrait y être. On pleure. Non, c’est le corps qui se distille. Ça pue désormais pire que les entrailles du poisson.
Comment le sait-on ? On ne sait plus sentir. On ne sait plus entendre.
On éprouve.
On ne voit plus. On ne pense plus.
On éprouve. [140f] [145d]

3.

Le trapèze brûle sous la peau, loin, là où la chair est livrée à elle-même. Est-ce bien lui ? Qu’importe ! Les fibres tangibles s’embrasent du haut de l’omoplate jusqu’à la base du cou, côté gauche, par le travers. Ce n’est pas un point, c’est une zone, un champ, un radiant qui donne son énergie à la souffrance et cherche, scélérat, à diffuser son message dans les zones alentour. Je résiste. Il n’est pas question que je laisse faire ce muscle-là, ou tout autre. Je résiste. Si la douleur remontait jusqu’aux pommettes, elle affecterait les yeux et mes larmes couleraient à flots. Je ne veux pas être engloutie. Je ne sais pas encore nager. Mon trapèze me le rappelle. Il me faut un massage. Il me faut une source de chaleur qui tire l’humeur hors la chair. Il me faut le bon exercice. Des moulinets, larges, amples, quelques pompes au mur, des rotations de la tête pour tirer sur la nuque et que craque la cervicale. Je me dorlote. Je me cajole. Et mon corps aspire le mal avant de le dissoudre. [146d]

4.

Le grincement reprend de plus belle. On fronce les sourcils. L’inquiétude monte en même temps que le corps descend en température. Que se passe-t-il ? Viendrait-on nous chercher ? On n’y croit guère. On se sent comme désertée. N’y aurait-il déjà plus personne pour nous aimer ? La question est incongrue ; ni plus ni moins que les autres. Elle se cogne contre la chair, dure comme pierre. Elle ricoche sans qu’aucune réponse ne se détache de la matière. Le nez coule. On frissonne toujours à moins que ce ne soit l’humeur qui bruit.
Attendre.
On craint que l’angoisse ne corrompe l’espoir. On doit s’occuper la bile à quelque chose. On tend la main dans le vide.
Sortir.
Connaît-on au moins la destination ? On laisse la question en suspens, avec les autres. Elles forment un joli mobile qui tintera dès qu’un souffle passera par là, un souffle nouveau ; un vestige de la vie ? La vie. Quand ? Un jour. L’autre. On ne sait pas. Le temps semble absent et le poisson se cuit en paillote. On l’emballe dans une large feuille d’aluminium. On n’oublie pas la rondelle d’échalotte, ni la branche de persil. Prémonition ? On rit. Les mots choquent dans les émotions. Le dictionnaire part en rafales. Ça s’échappe de partout. On baisse la tête. Ça fuse. [61d] [142f]
— Boum !
Ça passe. Un café.
Il est froid.
Une minute au micro-ondes va le réchauffer. Il sera moins bon. Tant pis. Un thé. Le thé supporte mieux d’être passé au micro-ondes surtout s’il n’a pas trop infusé. La tisane encore plus. Verveine, on préfère, avec une pointe de menthe. Et l’amour ? On ne réchauffe pas l’amour ; c’est lui qui nous réchauffe. On le disait. On y croyait. Et le café est de nouveau froid. Comme la vie. Encore la vie ? On la passe au micro-ondes. Cela ne sert à rien. On la passe. C’est fini.
Sortir.
On y est ; on n’y est pas. [58f] C’est comme les œufs, dans le ventre du poisson. [11f], [<141f>Fin-2011:11:16]] [143f] S’ils y sont, on les mange. On les fume d’abord et on fabrique du tarama, avec des tonnes de crème fraîche et du citron. On avait un ami qui savait faire ça. On l’a perdu, l’ami. Ou égaré. C’est moins triste de croire que l’on égare ses amis plutôt que de penser les avoir perdus ; cela donne l’illusion qu’on peut les retrouver même si l’on sait que l’on n’égare jamais personne par hasard, même pas un enfant. Surtout pas un enfant. Ce serait comme supposer que le Petit Chaperon rouge savait qu’elle avait été désignée par la crémière pour finir dans la gueule du loup quand elle lui avait confié le fameux petit pot de beurre bien frais. On sourit. Ça suffit du Petit Poisson rouge. On mélange tout, les œufs, la crème et le citron. On ajoute du poivre. On goûte. C’est bon. Il n’y a rien à ajouter. On doit se taire.
Silence. On éprouve.
On a du mal encore. C’est si nouveau. Si soudain. Et si long, désormais.
Attendre.
On n’a jamais aimé ça.
Patienter.
Encore moins.
On trépigne.
Aurait-on l’obligeance de nous prêter quelque chose à lire, un journal, par exemple ? On a toujours aimé lire le journal, même avec quelques jours de retard. On aimait l’actualité de toutes les époques et l’horoscope du jour. [144f]
Sortir. [2f]
Sortir acheter le journal.
Prendre l’air.
Ce n’est pas encore le moment. Il faut tuer le temps.
— Pan !
— Boum !
Comprendre.
On peut le tenter. On n’a que cela à faire, personne à qui parler. On est seule désormais. Dieu, l’illustre, n’y est pas. On ne l’a pas encore vu, en tout cas. Ni éprouvé, puisqu’il est question de cela. On ne nous a pas donné le mode d’emploi. On a confiance, pourtant. On sait improviser. C’est dans nos gènes, une sorte d’atavisme propre à ce que l’on est. Qu’est-ce que l’on est ? On n’a pas le mot exact pour le dire. L’espace se resserre un peu. Il fait plus chaud encore. On étouffe. On suffoque.
— Atchoum !
Qui a éternué ? [10d] [6d]

5.

Sortir.
Aimer.
Pourquoi pas ?
Parce que c’est trop compliqué.
On oublie et on va faire la vaisselle. Il y a une petite cuiller à laver. Elle trempe dans la bassine entre deux bulles de savon, un couteau d’office, un couvercle brûlé par les cuissons et un ramequin en Pyrex. Oh ! la belle éponge. Ça va gratter !
On rit. On se trouve drôle. Ce n’est pas dit qu’on le soit. On passe les assiettes d’un bac à l’autre ; le premier pour laver ; le second pour rincer. On économise l’eau. On est une bonne citoyenne. On sauve la planète. On ferme les yeux. On voudrait une image. Dix bons points sont nécessaires pour y prétendre. On ne les a pas. On n’a pas réussi à les avoir. On n’a pas su. On ne rit plus.
Aimer.
Qu’est-ce cela veut dire ? Cela a-t-il à voir avec l’amour, celui qui se donne, celui qui se prend, celui qui se fait ? On tente de se souvenir. On puise. On oublie encore. C’est plus sûr. On essore l’éponge. On prend une veste. On descend la poubelle [4d] par l’escalier. Et on sort par la porte ? [145f]
On ne voit pas de porte. On ne voit pas de sas, pas de cheminée, pas d’éponge qui gratte, ni de ramequin en Pyrex, ni d’assiette à récurer, ni de bulles de savon. Que faire ? C’est pire que dans un sous-marin, le bruit, l’odeur, la promiscuité, la pénombre et ces lumières qui clignotent, la pression sur la chair.
Sortir.
Encore faudrait-il savoir comment.
Encore faudrait-il savoir où aller.
Ça a l’air plus compliqué que de faire la vaisselle. Que de faire l’amour. Le défaire. Au crochet, toutes les mailles sont à l’endroit. On prend un tricot en jersey ; cela colle mieux aux circonstances. L’hiver sera rude. Et l’amour, sans issue ?
Sortir.
Vite ! on s’en va. C’est fini. On n’en peut plus.
Partir.
L’entreprise est toujours un peu vaine.
Sortir.
C’est mieux. [10f] [1f] [62d] [4f]

6.

J’ai mal dans les avant-bras, à l’intérieur, exactement là où l’on se coupe les veines. Du moins, j’imagine que c’est là. Je ne me suis jamais coupé les veines. Je ne pourrais pas. [59f] Tout ce sang ! Rien que d’y penser, j’ai un vertige. Je ne supporte pas la vue du sang. Je ne supporte pas l’idée de la vue du sang. L’idée me suffit ; la vue me fait défaut. Je ne veux pas mourir. Jamais. Pas maintenant. J’ai mal.
L’intérieur de mes avant-bras est un point de souffrance extrême. C’est la pire des douleurs [14d] car je ne peux m’en défaire. Ou alors, je me viderais de mon sang. Pas maintenant. [13d] Je verrai plus tard pour mourir. Là, ce n’est pas le moment. Mais j’apprécierais énormément que cela cesse de faire mal. Maintenant.
 [147d] [66d]

7.

Sortir.
Ce n’est pas l’heure. [8d]
Qui en décidera ?
Est-ce que quelqu’un décide ?
On ne sait pas. On doit y réfléchir.
Penser.
A-t-on cette liberté ? Où se situe la marge de manœuvre ? Voilà d’autres questions philosophiques qui ont de quoi nous occuper un moment. S’agit-il vraiment de philosophie ? Il manque un dictionnaire, pour trancher. Ou une encyclopédie. Des livres. Un dictionnaire, plutôt. Une guillotine. Cela tranche plus sûrement, une guillotine. On pose la tête sur le billot et hop ! ça tombe dans le panier, celui où l’on rangeait d’ordinaire des culottes, des bas ou des chaussettes. Ou l’ensemble. Des pelotes de laine.
Qui va décider ? [60f]
Sortir.
On pourrait tricoter afin d’y penser sans se ronger les ongles ni se gratter les pieds. On n’a pas de crochet. On n’a pas eu le temps de faire ses bagages. Tout a été si rapide, imprévu, alors que l’on aurait (quand même) pu le prévoir. On savait que cela arrivait à bien des gens, des gens bien, que cela ne pouvait que se produire. On a manqué de sagacité. On s’est voilé la face. On n’a même pas fait de testament. On n’avait pas grand-chose à léguer. Des droits. On n’avait pas grand monde auprès de qui le faire. On n’aurait pas aimé décider. Et maintenant ?
Du papier. Un stylo. On écrit.
On écrit quoi ?
Il est trop tard pour tester. Le notaire a déjà pris les choses en main. On n’a de toute façon plus rien à donner. Plus rien à prendre. Plus rien à régler, à part des comptes, peut-être. Surtout pas des comptes ! On range le papier. On mâchouille le stylo. On pose un regard dans le vague. Et l’âme se monte un bateau.
Écrire.
Quoi ?
On pourrait établir la liste de ce que l’on aurait emporté si l’on avait pu prévoir, la liste de ce dont on aurait besoin, là.
Sortir. [61f]
Il nous faudrait…
— Une tarte aux fraises.
Non ! ce n’est pas le moment de plaisanter. Établir une liste est quelque chose de grave, celle-ci plus que tout autre. On a d’ailleurs toujours aimé établir des listes. On réclamait de ne pas oublier, de ne manquer de rien et surtout pas de café. Cela nous était insupportable, de manquer de café. Du sucre, on n’en mettait pas. Du lait, non plus. Pas de glace dans le whisky. Pas de beurre avec les radis. Ni de sel.
Il nous faudrait donc, pour sortir, …
— Une Bible.
C’est que ça pèse son poids, une Bible, mais, à défaut de la lire, tâche que l’on avait réservée à un séjour en prison qui n’est finalement jamais survenu, cela permet de taper, frapper.
Occire.
Y aurait-il quelqu’un à tuer ?
Exploser.
Détruire.
On pourrait faire sa fête à Dieu. C’est inutile. On a dans l’idée qu’il n’aime pas trop rire. Ni danser. Rien ne nous permet d’argumenter. On en reste là et on revient à la liste. C’est le plus important, cette liste. Toutes les listes.
Une Bible, donc. Pour cogner.
Et pour trancher ? Un dictionnaire, plutôt qu’une guillotine. On ne vise pas l’efficacité. Sinon, on choisirait une hache, une feuille. Une tronçonneuse. Il lui faudrait un carburant pour fonctionner et il n’est pas dit qu’il existe à proximité une station-service où trouver du sans-plomb 95. Quant à la prise électrique, elle est occupée par l’antimoustique.
On reste sur le dictionnaire.
On reprend.
Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson, de préférence impropre à la consommation. [13f] Il couvrira l’odeur de la chair qui se putréfie. Peut-être même qu’il l’éloignera. Fallait-il que l’on en arrive jusqu’ici pour inventer le contre-feu olfactif ? On rit. On est bon public. Il ne faut pas. L’instant est solennel. Que l’on ne nous demande pas pourquoi.
C’est comme ça.
Honorer.
Et se concentrer sur la liste.
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, « un Lego, mais sans mémoire ». On se dissipe encore. Ça suffit. On oublie le Lego. On lui préfère un couteau suisse. Il permettra de vider le poisson. C’est de peu d’utilité sauf s’il renferme des œufs, de la crème et du citron. On ne doit pas oublier le pain pour la tartine. On doit penser à tout. On aurait dû.
Ça, et tant d’autres choses.
On reprend la liste.
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible… On s’arrête. On fatigue. On poserait volontiers sa tête sur un oreiller. On n’a plus vraiment de tête. Ce n’est pas grave. On pose la tête quand même, on ferme les yeux, on pense à autre chose. On frissonne. On remonte la couette. On sourit. C’est bon d’être là. On va pouvoir s’endormir. Et quand on se réveillera, peut-être sera-t-il temps de sortir ?
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette et un tire-bouchon. Personne n’a jamais parlé de tire-bouchon ? Personne. Il est apparu dans la liste, comme ça, sans que l’on ne sache pourquoi. Il se passe tant de choses étranges, par ici. Un tire-bouchon ! Et pourquoi pas une tarte aux fraises tant que l’on y est ?
Pourquoi pas, en effet. [16d]
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon et une tarte aux fraises.
— Dans ta gueule !
Pardon ?
On s’excuse. On a pris un appel. [12f] [67d] [17d] [62f] [146f]

8.

On tue le temps.
On laisse tomber la Bible.
— Boum !
On a eu peur.
On la ramasse. Elle est solide. Elle a résisté au choc. On la repose sur le lutrin, ouverte au hasard.

« Psaumes 22-24. Devant sa face, se couchent tous les moribonds : il ne les a pas laissé vivre. »

Qui croit encore au hasard ? On oublie. On ne veut plus avoir peur. Plus jamais, même pas du bruit sourd que fait une Bible qui se fracasse au sol. La peur opprime le désir et plombe l’espoir.
Sortir.
On doit y travailler, ne pas relâcher l’effort.
On pense de nouveau à ce dont on aurait besoin même si l’on n’a aucun moyen de le savoir. On récapitule. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon et une tarte aux fraises. On se souvient que l’on préférait les tartes aux pommes. On va devoir réviser la liste ou modifier nos préférences. La seconde option paraît plus difficile même si elle colle mieux aux circonstances. On doit peser le pour et le contre.
Plus tard.
On se repose.
On se lave le nez avec de l’eau de mer sous pression. Ça coule de partout. Le corps suinte. Il n’en a pas fini de se liquéfier, on dirait. Il pète aussi. De plus en plus fort. Peu nous chaut ! On a de quoi nous occuper. Longtemps. Très longtemps. Entre deux questions plus ou moins philosophiques, on a trouvé une lettre d’amour. C’est une lettre de rupture. L’amour est en rupture de ban. Si seulement !
Sortir.
On attend. [5f]
Écrire.
Lire.
On peut tout faire à présent.
On attrape le dictionnaire. On l’ouvre au hasard. Le nez coule à flots. Une goutte s’aplatit sur la page. La définition de « billot » s’efface. Un mot de moins. C’est triste, une telle perte. On épluche des pommes avec le tire-bouchon. On lit la lettre aux amours perdues. On pleure. On se ressaisit. On se gratte les pieds. [9f] N’est-ce pas étrange que l’on puisse encore éplucher des pommes, lire, pleurer, se ressaisir ou se gratter les pieds dans la position qui est à présent la nôtre ? Ça l’est. Mais c’est écrit : « On épluche des pommes avec le tire-bouchon. On lit la lettre aux amours perdues. On pleure. On se ressaisit. On se gratte les pieds. » Cela suffit à établir la réalité même si les mots, toujours, ne disent pas forcément ce qui se passe, ce qui est, ce que l’on ressent ; surtout ce que l’on ressent. [14f]
C’était déjà le cas, avant. Les mots ne disaient rien, ou en disaient trop, pas assez, pas ce que l’on voulait, jamais vraiment. Il y avait toujours un défaut, une sorte d’écart, une feinte. On s’emmêlait les termes. On bricolait des phrases. On s’y perdait. On se taisait. Et l’amour reculait.
Alors, quand on dit aujourd’hui que l’on se gratte les pieds ou que l’on épluche des pommes avec des écailles du poisson déglacées d’un jus de citron, c’est vrai, et on ne doit pas le discuter. Ici, ce qui est vrai est ce que l’on éprouve et ce qui est écrit, car voir n’est pas voir, entendre n’est pas entendre, lire n’est pas lire, penser n’est pas penser, etc. C’est complexe, en effet, mais on se comprend. C’est l’essentiel. On est seule, à présent. On n’a pas de comptes à rendre, ni sur les mots, ni sur leur sens, ni sur ce qui serait vrai, faux, sur ce qui serait.
Sortir.
Va-t-on alors rencontrer du monde et devoir à nouveau engager la conversation, tergiverser, débattre ? Quel monde ? On n’a plus rien à dire, à personne. On est seule, face à…
Éprouver.
On est seule.
Parler. [63f]
Dire.
Bien sûr, il y a Dieu, le fameux. Où est-il ? On racontait, dans certains cercles, qu’on ne le rencontrerait pas forcément, ou qu’il faudrait marcher puis négocier avec le portier, le mériter, souffrir, beaucoup, pendant le temps que durait la vie et que, si ce n’était pas le cas, il nous faudrait expier. Faire pénitence, du plaisir. Quelle absurdité ! On disait tant d’inepties, avant. Et maintenant ? On dit vrai. On n’a pas le choix ; on doit faire confiance aux mots : ce sont les seuls à être encore en mesure de dire. On n’a plus qu’eux. Les mots, moins « billot », que l’on vient de perdre. Et Dieu.
Lequel ?
Aurait-on perdu « Dieu » ?
Non, juste « billot ». « Dieu » n’est pas à la même page. Il est par contre assez proche de « diable » et de ses fournaises qui embrasent la littérature depuis que littérature il y a. On ignore à quand cela remonte. On sait si peu chose, même pas si le diable est l’ami de la rose.
Dieu non plus.
Mitterrand, oui, lui, l’était. On sort du sujet.
On y revient.
On éternue.
On se mouche.
Il faut bien que cela surgisse de quelque part, que cela sorte. Cela. On. Les pronoms sont interchangeables. Seule la vérité compte, celle qui s’écoule avec les tempéraments. Les mots transpirent. Ils suintent, comme le corps. Ils pètent. Parfois, ils puent. Peu nous chaut ! On a de quoi s’occuper longtemps. Très longtemps. On l’a dit il y a un instant. On se moque de se répéter. La folie n’est pas là. Elle serait de se murer dans le silence et de se laisser enfouir dans les terres éternelles.
Sortir.
Lire une lettre d’amour.
On éternue. C’est moins compromettant. Et on se gratte les pieds.
On ne lit plus. On écoute.
On se fige.
On s’étire.
On se ferait bien un café. On cherche une épicerie. Mais qu’est-ce cela vient faire au milieu de ce fatras de chair et de pensées en décomposition ? On baisse le rideau. On reprend la lettre qui attend sa réponse. On s’installe. On relit. On écoute encore. On se concentre. On a vraiment envie d’un café. On retourne à l’épicerie. Elle est fermée. On devra faire sans. D’aucuns devaient bien le savoir que l’on trouverait porte close ! Ils auraient pu le dire plutôt que de se taire, ceux qui savent. Les fous. Les poètes. L’idée est simpliste. On sait. On aime se l’entendre dire. « L’amour, l’amour, l’amour ». C’est une rengaine qui construit la chanson. On la veut douce. Elle enivre. « Je veux trouver… » La sortie.
L’amour. Un café. Une épicerie.
On tue le temps.
On attend la réponse. On ne sait pas si l’on en aura une un jour, quand. Alors on lit encore. La lettre n’est pas aimable. On n’est pas aimable. On se plaît, on s’est plu, on s’est dit oui et voilà. L’amour s’arrête avant que la mort ne survienne, un jour, comme ça. Était-ce le bon moment ? La question est idiote. C’est le moment. C’est tout. Et la réponse qui ne vient pas. On attend encore. On n’a que ça à faire, attendre, lire, se gratter les pieds, effacer les mots du dictionnaire, éplucher des pommes, vider le poisson, laver le couteau suisse, éprouver, sortir. Le corps est toujours chaud. Les fractions de seconde sont figées dans le sang, les humeurs ont pris la place du temps. Ça fouette.
On relit un texto. C’est un moyen comme un autre de patienter. On a gardé le portable. Est-ce que la carte Sim est valide ? Et le réseau ? Y a-t-il du réseau ? Voilà qui nous occuperait, envoyer des textos. Toujours au chaud du corps qui pue, avec ce téléphone, on se croirait dans le métro, voleur à la tire en moins. Ne jurons de rien ; le corps est plein de surprises, bonnes ou mauvaises. Un texto.
On cherche quoi écrire à qui.
On s’étonne. On sent comme l’objet entre nos mains. Il n’y a pas d’objet, pas de mains. Sont-elles déjà décomposées ? Ce n’est pas ça ; tout le monde l’aura compris.
Comprendre.
C’est le nerf de la guerre. De la vie. La vie n’est pas la guerre. Ah bon ? [6f] Qu’est-ce que c’est, alors ?
Qu’est-ce c’est d’autre ? [18d]
Sortir.
La réponse y sera-t-elle ?
Où ?
Il va nous falloir comprendre cet outre-monde, comprendre pourquoi on se gratte les pieds, pourquoi on se mouche, pourquoi on envoie des textos qui n’ont ni objet, ni destinataire. Pourquoi on lit. Pourquoi on savoure une gorgée de café adossée au rideau de l’épicerie en épluchant des pommes pour confectionner une tarte aux fraises, le pied posé sur une Bible, la tête tranchée par un dictionnaire devenu muet à force que le nez y déverse ses humeurs. Et qu’en est-il du tire-bouchon, du poisson qui pue et de l’oreiller ?
Pourquoi on crie.
Pourquoi on pleure.
Pourquoi ça fait si mal, parfois.
Et pourquoi on rit, aussi. On rit, en dépit de tout. On rit.
Sortir.
Qu’est-ce que l’on attend ? La réponse, on l’a dit.
Et après ?
Sortir.
On y est. On y va. Entre deux, on tue. On éternue. Le temps. L’amour. La vie, elle, n’est déjà plus. C’est vraiment compliqué cette histoire, surtout si l’on rajoute le couteau suisse, la tartine et la couette. Quel équipage ! Le cœur ne bat plus. On s’en va. On n’en peut plus. [21d] On doit trouver, vite. On ne va tenir longtemps, à ne rien y comprendre. On doit trouver. Il y va de…
 [68d] C’était quoi, déjà, le bon verbe ?
— Éprouver. [7f]
Merci. Ça nous intéresse. [19d]
Y croire.
Y aller.
Et ne pas éternuer pour que le verbe reste dans le dictionnaire. [69d]

9.

Un point se forme au coin de mes yeux. Une larme va jaillir. Je gaine. J’emplis mes poumons d’une large goulée. Je serre les lèvres. Mes paupières évacuent l’humidité qui cherchait à se faire goutte. Je relève la tête. Le point est passé au centre du front. Je respire fort, loin. Plus jamais, pleurer. L’allusion suffit à appeler une larme, à droite. L’œil gauche reste sec. Le point se dissipe. Je souris. Il était temps. J’ai bien cru que cela allait arriver. Pleurer. Plus jamais. Plus jamais mourir, sauf si ça ne fait pas mal. Sauf si. [70d] [147f] [148f]

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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