[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-24 novembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-04 24 novembre 2011

 [146d]

4.

Le grincement reprend de plus belle. On fronce les sourcils. L’inquiétude monte en même temps que le corps descend en température. Que se passe-t-il ? Viendrait-on nous chercher ? On n’y croit guère. On se sent comme désertée. N’y aurait-il déjà plus personne pour nous aimer ? La question est incongrue ; ni plus ni moins que les autres. Elle se cogne contre la chair, dure comme pierre. Elle ricoche sans qu’aucune réponse ne se détache de la matière. Le nez coule. On frissonne toujours à moins que ce ne soit l’humeur qui bruit.
Attendre.
On craint que l’angoisse ne corrompe l’espoir. On doit s’occuper la bile à quelque chose. On tend la main dans le vide.
Sortir.
Connaît-on au moins la destination ? On laisse la question en suspens, avec les autres. Elles forment un joli mobile qui tintera dès qu’un souffle passera par là, un souffle nouveau ; un vestige de la vie ? La vie. Quand ? Un jour. L’autre. On ne sait pas. Le temps semble absent et le poisson se cuit en paillote. On l’emballe dans une large feuille d’aluminium. On n’oublie pas la rondelle d’oignon, ni la branche de persil. Prémonition ? On rit. Les mots choquent dans les émotions. Le dictionnaire part en rafales. Ça s’échappe de partout. On baisse la tête. Ça fuse. [61d] [142f]
— Boum !
Ça passe. Un café.
Il est froid.
Une minute au micro-ondes va le réchauffer. Il sera moins bon. Tant pis. Un thé. Le thé supporte mieux d’être passé au micro-ondes surtout s’il n’a pas trop infusé. La tisane encore plus. Verveine, on préfère, avec une pointe de menthe. Et l’amour ? On ne réchauffe pas l’amour ; c’est lui qui nous réchauffe. On le disait. On y croyait. Et le café est de nouveau froid. Comme la vie. Encore la vie ? On la passe au micro-ondes. Cela ne sert à rien. On la passe. C’est fini.
Sortir.
On y est ; on n’y est pas. [58f] C’est comme les œufs, dans le ventre du poisson. [11f], [<141f>Fin-2011:11:16]] [143f] S’ils y sont, on les mange. On les fume d’abord et on fabrique du tarama, avec des tonnes de crème fraîche et du citron. On avait un ami qui savait faire ça. On l’a perdu, l’ami. Ou égaré. C’est moins triste de croire que l’on égare ses amis plutôt que de penser les avoir perdus ; cela donne l’illusion que l’on peut les retrouver même si l’on sait que l’on n’égare jamais personne par hasard, même pas un enfant. Surtout pas un enfant. Ce serait comme supposer que le Petit Chaperon rouge savait qu’elle avait été désignée par la crémière pour finir dans la gueule du loup quand elle lui avait confié le fameux petit pot de beurre bien frais. On sourit. Ça suffit du Petit Poisson rouge. On mélange tout, les œufs, la crème et le citron. On ajoute du poivre. On goûte. C’est bon. Il n’y a rien à ajouter. On doit se taire.
Silence. On éprouve.
On a du mal encore. C’est si nouveau. Si soudain. Et si long, désormais.
Attendre.
On n’a jamais aimé ça.
Patienter.
Encore moins.
On trépigne.
Aurait-on l’obligeance de nous prêter quelque chose à lire, un journal, par exemple ? On a toujours aimé lire le journal, même avec quelques jours de retard. On aimait l’actualité. Et l’horoscope. [144f]
Sortir. [2f]
Sortir acheter le journal.
Prendre l’air.
Ce n’est pas encore le moment. Il faut tuer le temps.
— Pan !
— Boum !
Comprendre.
On peut le tenter. On n’a que cela à faire, personne à qui parler. On est seule désormais. Dieu, l’illustre, n’y est pas. On ne l’a pas encore vu, en tout cas. Ni éprouvé, puisqu’il est question de cela. On ne nous a pas donné le mode d’emploi. On a confiance, pourtant. On sait improviser. C’est dans nos gènes, une sorte d’atavisme propre à ce que l’on est. Qu’est-ce que l’on est ? On n’a pas le mot exact pour le dire. L’espace se resserre un peu. Il fait plus chaud encore. On étouffe. On suffoque.
— Atchoum !
Qui a éternué ? [10d] [6d]

5.

Sortir.
Aimer.
Pourquoi pas ?
Parce que c’est trop compliqué.
On oublie et on va faire la vaisselle. Il y a une petite cuiller à laver. Elle trempe dans la bassine entre deux bulles de savon, un couteau d’office, un couvercle brûlé par les cuissons et un ramequin en Pyrex. Oh ! la belle éponge. Ça va gratter !
On rit. On se trouve drôle. Ce n’est pas dit qu’on le soit. On passe les assiettes d’un bac à l’autre ; le premier pour laver ; le second pour rincer. On économise l’eau. On est une bonne citoyenne. On sauve la planète. On ferme les yeux. On voudrait une image. Dix bons points sont nécessaires pour y prétendre. On ne les a pas. On n’a pas réussi à les avoir. On n’a pas su. On ne rit plus.
Aimer.
Qu’est-ce cela veut dire ? Cela a-t-il à voir avec l’amour, celui qui se donne, celui qui se prend, celui qui se fait ? On tente de se souvenir. On peine. On oublie encore. C’est plus sûr. On essore l’éponge. On prend une veste. On descend la poubelle [4d] par l’escalier. Et on sort par la porte ? [145f]
On ne voit pas de porte. On ne voit pas de sas, pas de cheminée, pas d’éponge qui gratte, ni de ramequin en Pyrex, ni d’assiette à récurer, ni de bulles de savon. Que faire ? C’est pire que dans un sous-marin, le bruit, l’odeur, la promiscuité, la pénombre et ces lumières qui clignotent, la pression sur la chair. Sortir. Encore faudrait-il savoir comment. Encore faudrait-il savoir où aller. Ça a l’air plus compliqué que de faire la vaisselle. Que de faire l’amour. Le défaire.
Au crochet, toutes les mailles sont à l’endroit. On prend un tricot en jersey ; cela colle mieux aux circonstances. L’hiver sera rude. Et l’amour, sans issue ?
Sortir.
Vite ! on s’en va. C’est fini. On n’en peut plus.
Partir.
L’entreprise est toujours un peu vaine.
Sortir.
C’est mieux. [10f] [1f] [62d] [4f]

6.

J’ai mal dans les avant-bras, à l’intérieur, exactement là où l’on se coupe les veines. Du moins, j’imagine que c’est là. Je ne me suis jamais coupé les veines. Je ne pourrais pas. [59f] Tout ce sang ! Rien que d’y penser, j’ai un vertige. Je ne supporte pas la vue du sang. Je ne supporte pas l’idée de la vue du sang. L’idée me suffit ; la vue me fait défaut. Je ne veux pas mourir. Jamais. Pas maintenant. J’ai mal. L’intérieur de mes avant-bras est un point de souffrance extrême. C’est la pire des douleurs [14d] car je ne peux m’en défaire. Ou alors, je me viderais de mon sang. Pas maintenant. [13d] Je verrai plus tard pour mourir. Là, ce n’est pas le moment. Mais j’apprécierais énormément que cela cesse de faire mal. Maintenant. [66d]

7.

Sortir.
Ce n’est pas l’heure. [8d]
Qui en décidera ?
Est-ce que quelqu’un décide ?
On ne sait pas. On doit y réfléchir.
Penser.
A-t-on cette liberté ? Où se situe la marge de manœuvre ? Voilà d’autres questions philosophiques qui ont de quoi nous occuper un moment. S’agit-il vraiment de philosophie ? Il manque un dictionnaire, pour trancher. Ou une encyclopédie. Des livres. Un dictionnaire, plutôt. Une guillotine. Cela tranche plus sûrement. On pose la tête sur le billot et hop ! ça tombe dans le panier, celui où l’on rangeait d’ordinaire ses culottes, ses bas ou ses chaussettes. Ou l’ensemble. Ses pelotes de laine.
Qui va décider ? [60f]
Sortir.
On pourrait tricoter afin d’y penser sans se ronger les ongles ni se gratter les pieds. On n’a pas de crochet. On n’a pas eu le temps de faire ses bagages. Tout a été si rapide, imprévu, alors que l’on aurait pu le prévoir. On savait que cela arrivait à bien des gens, des gens bien, que cela ne pouvait que se produire. On a manqué de sagacité. On s’est voilé la face. On n’a même pas fait de testament. On n’avait pas grand-chose à léguer. Des droits. On n’avait pas grand-monde auprès de qui le faire. On n’aurait pas aimé décider. Et maintenant ?
Du papier. Un stylo. On écrit.
On écrit quoi ?
Il est trop tard pour tester. Le notaire a déjà pris les choses en main. On a de toute façon plus rien à donner. Plus rien à prendre. Plus rien à régler, à part des comptes, peut-être. Surtout pas des comptes ! On range le papier. On mâchouille le stylo. On pose un regard dans le vague. Et l’âme se monte un bateau.
Écrire.
Quoi ?
On pourrait établir la liste de ce que l’on aurait emporté avec soi si l’on avait pu prévoir, la liste de ce dont on aurait besoin, là.
Sortir. [61f]
Il nous faudrait…
— Une tarte aux fraises.
Non ! ce n’est pas le moment de plaisanter. Établir une liste est quelque chose de grave, celle-ci plus que tout autre. On a d’ailleurs toujours aimé établir des listes. On réclamait de ne pas oublier, de ne manquer de rien et surtout pas de café. Cela nous était insupportable, de manquer de café. Du sucre, on n’en mettait pas. Du lait, non plus. Pas de glace dans le whisky. Pas de beurre avec les radis. Ni de sel.
Il nous faudrait donc, pour sortir, …
— Une Bible.
Ça pèse, une Bible et à défaut de la lire, tâche que l’on avait réservée à un séjour en prison qui n’est finalement jamais survenu, cela permet de taper, frapper.
Occire.
Y aurait-il quelqu’un à tuer ?
Exploser.
Détruire.
On pourrait faire sa fête à Dieu. C’est inutile. On a dans l’idée qu’il n’aime pas rire. Ni danser. On revient à la liste. C’est le plus important, cette liste. Toutes les listes.
Une Bible, donc. Pour cogner.
Et pour trancher ? Un dictionnaire, plutôt qu’une guillotine. On ne vise pas l’efficacité. Sinon, on choisirait une hache, une feuille. Une tronçonneuse. Il n’est pas dit qu’il existe à proximité une station service où trouver du sans plomb 95 et la prise électrique est occupée par l’antimoustique.
On reste sur le dictionnaire.
Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson, de préférence pourri. [13f] Il couvrira l’odeur de la chair qui se putréfie. Peut-être même qu’il l’éloignera. Fallait-il que l’on en arrive jusqu’ici pour inventer le contre-feu olfactif ? On rit. On est bon public. Il ne faut pas. L’instant est solennel. Que l’on ne nous demande pas pourquoi. C’est comme ça.
Respecter.
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, « un Lego, mais sans mémoire ». On se dissipe encore. Ça suffit. On oublie le Lego. On lui préfère un couteau suisse. Il permettra de vider le poisson. C’est de peu d’utilité sauf s’il renferme des œufs, de la crème et du citron. On ne doit pas oublier le pain pour la tartine. On doit penser à tout. On aurait dû.
Ça, et tant d’autres choses.
On revient à la liste.
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible… On s’arrête. On fatigue. On poserait volontiers sa tête sur un oreiller. On n’a pas de tête. Ce n’est pas grave. On pose la tête quand même, on ferme les yeux, on pense à autre chose. On frissonne. On remonte la couette. On sourit. C’est bon d’être là. On va pouvoir s’endormir. Et quand on se réveillera, peut-être sera-t-il temps de sortir ?
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette et un tire-bouchon. Personne n’a jamais parlé de tire-bouchon ? Personne. Il est apparu dans la liste, comme ça, sans que l’on ne sache pourquoi. Il se passe tant de choses étranges, par ici. Un tire-bouchon ! Et pourquoi pas une tarte aux fraises tant que l’on y est ?
Pourquoi pas, en effet. [16d]
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon et une tarte aux fraises.
— Dans ta gueule !
Pardon ?
On s’excuse. On a pris un appel. [12f] [67d] [17d] [62f] [146f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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