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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-20 novembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-04 20 novembre 2011

 [144d]
Sortir.
Quand ? Vers où ? Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. Un crochet fait un jeté. Il ramène le fil dans la maille. Une boucle se forme. C’est une maille serrée. Pour une bride, il aurait fallu un second jeté. De quoi parle-t-on ? D’extraire le crochet de la maille avec le fil pris au piège. De sortir le poisson de l’eau. Il se débat. Il frétille. Il suffoque. On lui ouvre le ventre. On retire les entrailles. Cela ne sent pas très bon. On gratte les écailles. Comment va-t-on le faire cuire ?
On l’ignore.
Le poisson.
On ignore le poisson, les écailles, l’air, la ligne et l’hameçon. On ignore tout de ce qui est. On voudrait pourtant savoir, comprendre.
Sortir.
« Bouge de là ! », disait une chanson. « Sortez-vous les doigts du cul ! », braillait un entraîneur sportif. On n’est pas sur un stade. On pourrait y être. On pleure. Non, c’est le corps qui se distille. Ça pue désormais pire que les entrailles du poisson.
Comment le sait-on ? On ne sait plus sentir. On ne sait plus entendre.
On éprouve.
On ne voit plus. On ne pense plus.
On éprouve. [140f]

3.

Le trapèze brûle sous la peau, loin, là où la chair est livrée à elle-même. Est-ce bien lui ? Qu’importe ! Les fibres tangibles s’embrasent du haut de l’omoplate jusqu’à la base du cou, côté gauche, par le travers. Ce n’est pas un point, c’est une zone, un champ, un radiant qui donne son énergie à la souffrance et cherche, scélérat, à diffuser son message dans les zones alentour. Je résiste. Il n’est pas question que je laisse faire ce muscle-là, ou tout autre. Je résiste. Si la douleur remontait jusqu’aux pommettes, elle affecterait les yeux et mes larmes couleraient à flots. Je ne veux pas être engloutie. Je ne sais pas encore nager. Mon trapèze me le rappelle. Il me faut un massage. Il me faut une source de chaleur qui tire l’humeur hors la chair. Il me faut le bon exercice. Des moulinets, larges, amples, quelques pompes au mur, des rotations de la tête pour tirer sur la nuque et que craque la cervicale. Je me dorlote. Je me cajole. Et mon corps aspire le mal avant de le dissoudre.

4.

Le grincement reprend de plus belle. On fronce les sourcils. L’inquiétude monte en même temps que le corps descend en température. Que se passe-t-il ? Viendrait-on nous chercher ? On n’y croit guère. N’y aurait-il déjà plus personne pour nous aimer ? La question est incongrue, comme les autres. Elle se cogne contre la chair, dure comme pierre. Elle ricoche sans qu’aucune réponse ne se détache de la matière. Le nez coule. On frissonne toujours à moins que ce ne soit l’humeur qui bruit.
Attendre.
On craint que l’angoisse ne corrompt l’espoir. On doit s’occuper la bile à quelque chose. On tend la main dans le vide.
Sortir.
Connaît-on au moins la destination ? On laisse la question en suspens, avec les autres. Elles forment un joli mobile qui tintera dès qu’un souffle passera par là, un souffle nouveau ; un vestige de la vie ? La vie. Quand ? Un jour. L’autre. On ne sait pas. Le temps semble absent et le poisson se cuit en paillote. On l’emballe dans une large feuille d’aluminium. On n’oublie pas la rondelle de citron, ni la branche de persil. Prémonition ? On rit. Les mots se cognent contre les émotions. Le dictionnaire part en rafales. Ça s’échappe de partout. On baisse la tête. Ça fuse. [61d] [142f]
— Boum !
Ça passe. Un café.
Il est froid.
Une minute au micro-ondes va le réchauffer. Il sera moins bon. Tant pis. Un thé. Le thé supporte mieux d’être passé au micro-ondes surtout s’il n’a pas trop infusé. La tisane encore plus. Verveine, on préfère, avec une pointe de menthe. Et l’amour ? On ne réchauffe pas l’amour ; c’est lui qui nous réchauffe. On le disait. On y croyait. Et le café est de nouveau froid. Comme la vie. Encore la vie ? On la passe au micro-ondes. Cela ne sert à rien. On la passe. C’est fini.
Sortir.
On y est ; on n’y est pas. [58f] C’est comme les œufs, dans le ventre du poisson. [11f], [<141f>Fin-2011:11:16]] [143f] S’ils y sont, on les mange. On les fume d’abord et on fabrique du tarama, avec des tonnes de crème fraîche et du citron. On avait un ami qui savait faire ça. On l’a perdu, l’ami. Ou égaré. C’est moins triste de dire que l’on égare ses amis plutôt que de penser les avoir perdus ; cela donne l’illusion que l’on peut les retrouver même si l’on sait que l’on n’égare jamais personne par hasard, même pas un enfant. Surtout pas un enfant. Ce serait comme dire que le Petit Chaperon rouge savait qu’elle avait été désignée par la crémière pour finir dans la gueule du loup quand elle lui avait confié le fameux petit pot de beurre bien frais. On sourit. Ça suffit du Petit Poisson rouge. On mélange tout, les œufs, la crème et le citron. On ajoute du poivre. On goûte. C’est bon. Il n’y a rien à rajouter. On doit se taire.
Silence. On éprouve.
On a du mal encore. C’est si nouveau. Si soudain. Et si long, désormais.
Attendre.
On n’a jamais aimé ça.
Patienter.
Encore moins.
On trépigne.
Aurait-on l’obligeance de nous prêter quelque chose à lire, un journal, par exemple ? On a toujours aimé lire le journal, même avec quelque jours de retard ; On aimait l’actualité. Et l’horoscope. [144f]


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[144dDébut-2011:11:20

[140fFin-2011:11:15

[61dDébut-2011:05:03

[142fFin-2011:11:17

[58fFin-2011:04:29

[11fFin-2011:01:21

[143fFin-2011:11:19

[144fFin-2011:11:20





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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