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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V04-16 novembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-04 16 novembre 2011

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1.

C’était donc ça. Juste ça. Pas plus que ça ? Quand on pense à ce que l’on a pu croire, espérer, inventer, codifier. Juste ça. Ni plus, ni moins. On y est.
On y va ?
Allez ! il faut sortir de là. [59d]

2.

On nous avait parlé d’un couloir, d’une porte, d’un passage, d’une rivière, d’un désert à traverser, d’une oasis, d’une destination à trouver. On nous avait parlé de paix, de sérénité, d’un silence inconnu. Quel vacarme ! Et vas-y que ça pisse dans un sens, que ça grouille dans l’autre, que ça se dilate, que ça se tord, que ça se fend ; que ça pète.
Sortir.
On attend notre tour.
Il fait encore chaud. On en profite. On se prélasse. On se gratte les pieds. On a toujours préféré les pieds à la tête quand il s’agissait de gratter pour se détendre, réfléchir, penser.
Sortir.
On s’interroge. Les humeurs nous emporteront-elles ou évacuerons-nous le corps emmaillotée dans des lambeaux de chair en décomposition ? On sort les canots. On enfile le gilet de sauvetage. On sert très fort contre soi ceux que l’on aime. On n’oublie pas le sifflet pour signaler notre position à d’éventuels sauveteurs. On étend la lessive. On saute. On entend comme une plainte. On tend l’oreille. C’est la roue de quelque chose, qui grince. On se voûte. On se tasse. On guette.
Sortir.
Devrons-nous tarauder muscles et graisse pour ouvrir un corridor, ramper de veines en boyaux, nous couler dans la dernière larme ou forcer le rempart de coups de pied et de poing jusqu’à ce que la peau cède ? Allons-nous nous évaporer aux premières lueurs du jour ou nous faudra-t-il attendre que l’éternité fasse son office ? Et qu’adviendra-t-il alors, de la vie, du sens, du souvenir ? Perdrons-nous aussi la mémoire ? Garderons-nous l’amour ?
L’amour ?
Qui donnera l’ordre de départ ? On ne sait pas. On est un peu perdue. Calme mais perdue.
On s’ennuie. Déjà.
Remplir.
On observe, de l’intérieur. On n’y voit pas grand-chose. On évite de trop toucher pour savoir. Ça poisse. Et ça pue, aussi, un peu. On lâche le sifflet. On range le canot. On change de pied. Le tapage baisse d’un ton. On fronce les sourcils. On se concentre. Ça suinte cette fois. Ça enfle. On rentre la tête dans les épaules. On craint une nouvelle déflagration.
— Pan !
On sursaute. On voudrait se cacher. Où ? On ignore où l’on est. On ignore tout, ou presque. On cherche un orteil à gratter. On trouve le nez. On s’en contente. On a envie de pleurer. Puis de rire. Pleurer.
Rire.
Pleurer.
C’est pareil.
Sortir.
Se tirer.
Bye-bye, c’est fini, cette vie. On l’a vécue, on s’y est épuisée. On a tout pris ; rien volé. C’est fini. On est partie. Le souffle s’est envolé. C’est fini, la vie. Fini ? Mais on y est encore, [57f] semble-t-il, à moins que ce ne soit la raison que l’on ait perdue. Ou autre chose. Que se passe-t-il ? On n’a pas tout compris. On le sait. Un acte a été signé, avec d’autres papiers. On s’en souvient autant que d’avoir entendu parler d’une autre vie qui commencerait alors. Ce genre de rumeur absconse n’aide pas à savoir où l’on est. On se mélange les temps. On se souvient que l’on ne savait pas. On ne sait pas plus. On disait, sans savoir. On avait besoin de se rassurer. Cela faisait peur. Peur. Comme les coups de feu.
— Pan !
Et les bombes.
— Boum !
On ne comprenait pas pourquoi cela explosait, les bombes, et toutes ces autres machines infernales qui subornaient l’espoir. On s’inquiétait. On s’angoissait. Il ne fallait pas. Pas plus qu’ici, c’était inutile.
Filer.
On est bien, pourtant, bien à l’abri de la touffeur de la chair fut-elle en train de se putréfier. Il faut en profiter. Cela ne va pas durer.
Pourquoi ?
Mais parce que l’on va sortir et parce que le corps, bientôt, ne sera plus. On se tiendra là, seule, sans chair, sans os, nue. Est-ce possible ? On frissonne. On n’a pourtant pas le souvenir que dehors il fasse si froid ni que le corps nous tienne si chaud. On mettra un bonnet, une écharpe. On a bien des pulls qui traînent dans un placard, une armoire, le tiroir d’une commode, sous un lit, sur une chaise, dans un panier. Et des gants. Une polaire.
On va sortir.
Quand ? Vers où ? Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. Un crochet fait un jeté. Il ramène le fil dans la maille. La boucle se forme. C’est une maille serrée. Pour une bride, il aurait fallu un second jeté. De quoi parle-t-on ? D’extraire le crochet de la maille avec le fil pris au piège. De sortir le poisson de l’eau. Il se débat. Il frétille. Il suffoque. On lui ouvre le ventre. On retire les entrailles. Cela ne sent pas très bon. On gratte les écailles. Comment va-t-on le faire cuire ?
On l’ignore.
Le poisson.
On ignore le poisson, les écailles, l’air, la ligne et l’hameçon. On ignore tout de ce qui est. On voudrait pourtant savoir, comprendre.
Sortir.
« Bouge de là ! », disait une chanson. « Sortez-vous les doigts du cul ! », braillait un entraîneur sportif. On n’est pas sur un stade. On pourrait y être. On pleure. Non, c’est le corps qui se distille. Ça pue désormais pire que les entrailles du poisson.
Comment le sait-on ? On ne sait plus sentir. On ne sait plus entendre.
On éprouve.
On ne voit plus. On ne pense plus.
On éprouve. [140f]

3.

Mon trapèze brûle. Est-ce bien lui ? Qu’importe ! Ma chair s’embrase du haut de l’omoplate jusqu’à la base du cou, côté gauche, par le travers. Ce n’est pas un point, c’est une zone, une ligne, un espace qui donne la tonalité de la souffrance et cherche, scélérat, à diffuser son message dans les zones alentour. Je résiste. Il n’est pas question que je laisse faire ce muscle-là, ou tout autre. Je résiste. Si la douleur remontait jusqu’aux yeux, les larmes couleraient à flots. Je ne veux pas être submergée. Je ne sais pas encore nager. Il me faut un massage. Il me faut une source de chaleur qui tire l’humeur hors la peau. Il me faut le bon exercice. Des moulinets, larges, amples. Je me dorlote. Je me cajole. Et mon corps aspire le mal avant de le dissoudre.

4.

On frissonne toujours. On craint que l’inquiétude ne nous gagne. On doit s’occuper à quelque chose.
Sortir.
Connaît-on au moins la destination ? On l’ignore. On emballe le poisson dans un aluminium. On a choisi de le faire cuire en paillote. On n’oublie pas la rondelle de citron, ni la branche de persil. Prémonition ? On rit. Les mots se cognent contre les émotions. Le dictionnaire part en rafales. Ça s’échappe de partout. On baisse la tête. Ça fuse. [61d]
— Boum !
Ça passe. Un café. Il est froid. Une minute au micro-ondes va le réchauffer. Il sera moins bon. Tant pis. Un thé. Le thé supporte mieux d’être passé au micro-ondes. La tisane encore plus. Verveine, on préfère. Et l’amour ? On ne réchauffe pas l’amour ; c’est lui qui nous réchauffe. On le disait. On y croyait. Et le café est de nouveau froid. Comme la vie. On la passe au micro-ondes. Cela ne sert à rien. On la passe. C’est fini.
Sortir.
On y est. Ou on n’y est pas. C’est compliqué cette affaire. [58f] On n’y comprend décidément pas grand-chose, à l’endroit où l’on est, à la vie, à la mort, à l’amour, à la manière de réchauffer le café et de vider le poisson [11f], de le cuire. [141f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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