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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-16 janvier 2011



Cy Jung feuillets — V-01 16 janvier 2011

 [7d]

5.

J’ai mal dans les avant-bras, à l’intérieur, exactement là où l’on se coupe les veines. Du moins, j’imagine que c’est là. Je ne me suis jamais coupé les veines. Je ne pourrais pas. Tout ce sang ! Rien que d’y penser, j’ai un vertige. Je ne supporte pas la vue du sang. Je ne supporte pas l’idée de la vue du sang. L’idée me suffit ; la vue me fait défaut. Je ne veux pas mourir. Jamais.
Pas maintenant.
Je ne veux pas pisser le sang. J’ai mal. L’intérieur de mes avant-bras est un point de souffrance. Elle sort par là. Ou par le ventre. Ce n’est pas la même. Par le ventre, c’est l’angoisse qui sort. Par les avant-bras, c’est le mal-être. C’est pire. Il aurait pu choisir une voie ouverte, le mal-être, car à travers la paroi des veines, la chair et la peau, cela fait vraiment mal. Un mal étrange, pas comme une rage de dents. Une rage de mal-être.
Je dois garder la souffrance dans mes avant-bras, sinon je prends le risque de pisser le sang.
Pas maintenant.
Je verrai plus tard pour mourir. Là, ce n’est pas le moment. Mais il faudrait que cela arrête de faire mal.
Maintenant.
Ce n’est pas le moment.

6.

On tue le temps.
On se lave le nez. C’est le corps qui suinte. Il n’en a pas fini de se liquéfier, on dirait. Il pète aussi. De plus en plus. Peu nous chaut ! On a le nez bouché et de quoi nous occuper. Longtemps. On relit une lettre d’amour. Sait-on lire à présent ? C’est une lettre de rupture. L’amour est en rupture de ban. Si seulement ! Sortir. On attend. [5f] Écrire. Lire. On peut tout faire à présent.
On se gratte les pieds.
A-t-on jamais vu autre chose qu’un corps se gratter les pieds ? On a vu. Mais c’est écrit : « On se gratte les pieds. » Cela suffit à établir la vérité même si les mots, toujours, ne disent pas exactement ce qui se passe, ce qui est, ce que l’on ressent ; surtout ce que l’on ressent. C’était déjà le cas, avant. Les mot ne disent rien, ou en disent trop, pas assez. On s’y perd. On se tait. Et l’amour recule. Alors, quand on dit que l’on se gratte les pieds, c’est vrai, et on ne doit pas le discuter. Ici, ce qui est vrai est ce que l’on éprouve et ce qui est écrit, car voir n’est pas voir, entendre n’est pas entendre, lire n’est pas lire, penser n’est pas penser, etc. On se comprend. C’est l’essentiel. On est seul, à présent. On n’a pas de comptes à rendre, ni sur les mots, ni sur ce qui serait vrai, faux, sur ce qui serait. Va-t-on rencontrer du monde et devoir à nouveau faire la conversation, tergiverser, débattre ? Quel monde ? On n’a plus rien à dire, à personne. On est seul, face à… Éprouver. Sortir.
Il y a Dieu, le fameux, bien sûr. On racontait, dans certains cercles, qu’on ne le rencontrait pas forcément, ou qu’il fallait marcher, le mériter, souffrir, beaucoup, avant. On disait tant d’inepties, avant. Et maintenant ? On dit vrai. On n’a pas le choix ; ce sont les mots qui parlent. On n’a plus que ça. Et Dieu. Il y a le diable, aussi, et ses fournaises qui embrasent la littérature depuis que littérature il y a. On ignore à quand cela remonte. On sait si peu chose, même pas si le diable est l’ami de rose.
Dieu non plus.
Mitterrand, oui. Lui l’était. On sort du sujet.
On doit se moucher. Il faut bien que cela surgisse de quelque part.
« L’amour, l’amour, l’amour ». C’est une rengaine qui construit la chanson. On la veut douce. Elle enivre. « Je veux trouver… » La sortie.
L’amour.
On tue le temps.
On attend la réponse. On ne sait pas si l’on en aura une et si oui, quand. Alors on lit encore. La lettre n’est pas aimable. On n’est pas aimable. On se plaît, on s’est plu, on séduit et voilà. L’amour s’arrête là et la mort survient, un jour, comme ça. Était-ce le bon moment ? La question est idiote. C’est le moment. C’est tout. Et la réponse qui ne vient pas. On attend encore. On n’a que ça à faire, attendre, lire, se gratter les pieds, et peut-être sortir. Le corps est toujours chaud. Les fractions de seconde sont figées dans le sang, les humeurs ont pris la place du temps. Ça pue.
On relit un texto. C’est aussi un moyen d’attendre. On a toujours notre portable. Est-ce que la carte Sim est valide ? Et le réseau ? Y a-t-il du réseau ? Voilà qui nous occupe, envoyer un texto. On cherche quoi écrire à qui. On s’étonne. On sent comme l’objet entre nos mains. On n’a plus d’objet. On n’a plus de mains. Sont-elles déjà décomposées ? Ce n’est pas ça ; tout le monde l’aura compris. Comprendre. C’est le nerf de la guerre. De la vie. La vie n’est pas la guerre. Ah bon ? [6f]
Sortir. Il va nous falloir au moins ça, pour comprendre. Quoi de plus ? Pourquoi on se gratte les pieds, on se mouche, on s’envoie des textos alors que l’on n’existe plus. C’est autre chose. On y est. On va sortir. Entre temps, on tue. Le temps. L’amour. La vie, elle, n’est déjà plus. C’est vraiment compliqué. C’était quoi, déjà, le bon mot ?
Éprouver. [7f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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