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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-9 octobre 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 9 octobre 2013

 [136d]

54.

On se souvient d’une autre histoire, moins réjouissante que la précédente. On se racle la gorge. La liste se rapproche, impatiente. On calme son empressement d’une précaution oratoire. On craint qu’elle ne se sente flouée car ce n’est pas vraiment une histoire. C’est plus une obsession, une rengaine, des phrases qui reviennent et dont on n’arrive pas à se défaire.
« Raconte ! » s’écrie la liste en un fort joli chœur, une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats.
On les compte, un par un. Ils se mettent en rang. On les observe dans leur blouse de coton élimé avec leur cartable noir sur le dos, leurs gros souliers et leur sourire édenté.
On soupire.
Elle est donc toujours là, cette foutue lettre d’amour. Elle s’accroche. Ce n’est pas grave. On lui fera sa fête plus tard. Et le nichon ? Il n’a jamais fait partie de la liste. Il ne le demande d’ailleurs pas. C’est bien. On rompt le rang. On a autre chose à régler que son intégration.
Expulser.
On hésite encore à raconter l’histoire.
Décevoir.
La liste insiste, arguant que l’on ne doit pas faire les questions et les réponses. Cette remarque nous rappelle une autre amie, une avec qui l’on remontait et l’on redescendait la rue Lafayette en se racontant la vie. Elle nous faisait tant de bien et on l’aimait si fort. Son souvenir nous protège. On sourit. On la voit. Elle est là. On ne risque plus rien.
On se tourne vers la liste. On est d’accord pour l’histoire. Chacun se prépare à l’entendre, curieux, attentif. La vachette se serre contre la Bible. Le couteau suisse s’ouvre à la paire de merguez. La couette enveloppe Jacques Lacan. Dieu s’assoit sur le dictionnaire. La corde à linge lacère la lettre d’amour. La Bible s’accroche à la chaussette qui investit le tire-bouchon pendant que la tartine monte à l’échelle. Les chocolats fument le pétard sous la boîte de champignons. La poupée se tape l’oreiller qui embrasse la tarte aux fraises. Le poisson qui pue se rapproche de la pince. Ils sont prêts. Ils y sont tous. On en est sûre. On les a pointés.
On inspire.
Dire.
On fait la vaisselle. On prend d’une main le pot de yaourt en verre, de l’autre une brosse ronde à long manche que nous a donnée maman. On l’introduit dans le pot. Une vois nous arrête. [1231f]
— Ça ne nettoie rien, ton truc. Prends une éponge !
On lave quand même, enfreignant l’injonction, une forte sensation de blessure au fond du cœur. Comme si… Comme si quoi ?
— Ils sont nases tes tee-shirts !
C’était une autre.
— On ne veut pas de nazis ici !
Qui donc ?
— Tu es chiante à…
C’est avéré. Inutile de préciser auprès de qui ni à quoi. Cela n’apporte rien à l’histoire, ni à la démonstration. On dénonce sans désigner de coupable. On ne juge pas. On pointe.
Épargner.
On reprend.
— Ta… Tes… Ton… Tu…
Et tous les jugements péremptoires qui vont avec, points d’exclamation en prime. La violence. La brutalité. La vérité des idées toutes faites.
Judas ?
En quelque sorte.
Oublier.
Jeter.
On s’arrête. Le récit est terminé. La liste est dubitative. Elle ne comprend pas pourquoi revient la rengaine. On essaie d’expliquer, le ton utilisé, la manière dont c’était dit, l’amour qui n’était pas là pour amortir, la bienveillance ignorée, le sentiment d’être jugée sur ce que l’on n’était pas, sur des détails sans importance, sur un mal-être qui n’était pas le nôtre, la sensation de payer pour autrui, de ne pouvoir être celle que la Samaritaine aurait voulue, la conviction d’une profonde injustice.
La liste compatit mais demeure incrédule.
Ne serait-il pas temps de se débarrasser de ces rengaines et aller vers autre chose ? Bien sûr ! On aimerait s’en défaire. Ce ne doit pas être si difficile. Cela l’a été mais le temps n’est plus le temps. L’espace non plus.
On se concentre.
On éternue.
On tousse.
Serait-on enrhumée ? Ce n’est pas ça.
On songe un instant que l’on aimait les gentilles et que l’on désirait les vilaines. Drôle d’alternative. N’a-t-on pas tout mis en œuvre pour ne pas aboutir ? Aboutir à quoi ? Aboutir vers qui ? On soupire encore. On est lasse. On ne peut pas s’attribuer toutes les erreurs.
Libérer.
Vivre.
On se croyait trop forte, parfois. On aurait dû réviser nos ambitions, savourer ce qui était sans espérer plus que le bonheur de l’instant. On n’a jamais rien gagné au loto. Question de probabilité. Et à l’amour ?
C’était trop compliqué.
Désirer.
C’était fugace.
Courir.
Mourir.
Le corps y est. On est là. On se sent fragile, d’un coup. Friable. Un peu de chair s’évapore. On aimerait en faire autant.
Sortir.
On doit finir la vaisselle et lancer une lessive. On sépare le blanc de la couleur. On ne voudrait pas que la chaussette soit grise. On sort un sac-poubelle. La liste se planque. Elle ne risque rien. On la garde.
Balancer.
La lettre d’amour ?
Pardi. [128f] [132f]
On y joint la violence, le mal-être. On garde la folie. Il n’est pas temps que l’on cesse de flirter avec l’essentiel.
Divaguer.
On n’a plus peur de se perdre.
— Pour sûr ?
Pour sûr, Judas. Pour sûr. Gare à toi ! On y arrivera. [133f]

55.

Je voudrais avancer la main. C'est mon poing qui part. Stop ! L'injonction le retient. Je voudrais déplier mes doigts, présenter ma paume, offrir une caresse. Tu es là. Est-ce que tu me regardes ? Je ne sais pas. Mes yeux son fermés à ton sourire. Mon corps est de marbre, mon cœur plus froid encore. Est-ce que je respire ? Je guette le souffle. Tu te distilles. La chair se brise à grand fracas. Je me tasse. Je m'effrite. Je veux tendre la main, vraiment. Je pousse sur l'épaule. Elle ne bouge pas. J'appuie mon avant-bras sur le flanc. Il n'obéit pas. Je veux déplier les doigts, ouvrir ma paume. Mes muscles se crispent comme pour s'assurer de ne rien en faire. Ils convulsent. Je me voûte. Je m'enroule. Je me ferme. Je suis une boule. Mon poing se venge. C'est tout mon corps qui porte le coup en uppercut. Tes dents claquent. Je me fige. [135f]

56.

Personne n’a le droit.
Interdire.
On peut, quand c’est la vie qui se joue. Quand c’est l’amour.
On se tourne vers la liste. Elle sourit, bienveillante. Elle nous écoute même si ce n’est pas une histoire. C’est gentil.
— Nia-an !
Oh Judas ! On va finir par te tuer.
— Normal, je suis le Père !
Quelqu’un pourrait-il bâillonner cette maudite clochette ? S’il vous plaît !
La lettre d’amour s’en charge. On n’est pas dupe. Elle veut sauver sa peau. On la remercie sans l’amnistier pour autant. On embrasse la poupée. On en avait envie. Et elle ? On a oublié de le lui demander. Ce n’est pas bien. On s’en excuse. Elle nous pardonne. Décidément, c’est une perle cette liste.
Enfiler.
Déglutir.
Personne ne doit plus nous atteindre autrement que dans la joie. On ne craint pas les émotions, même pas la peine, même pas la plus terrible des afflictions. On ne veut tout simplement plus avoir mal au-delà de l’effet de surprise. On veut pouvoir se reposer en confiance. On y travaille, même si l’on n’est pas seule dans l’affaire. On ne fait que ça. Il y a du pain sur la planche, plus que de compote sur la tartine et de sang sur le couteau suisse.
Essuyer.
Et ranger la vaisselle.
Sortir.
Cela vient, à la vitesse de la sédimentation du corps au fond de la boîte. Le nichon s’impatiente. Il n’en peut plus d’attendre la révolution, celle qui est en marche et tarde toujours à venir. Il part en couille. C’est impossible. Un nichon n’a rien de testiculaire. On s’interroge. On s’accroche. On tient le bon bout de la tarte aux fraises. Il manque juste l’histoire, la bonne, cette fois, l’histoire que l’on a promis de raconter et qui réglerait toutes nos affaires, dirait tout et son contraire pour les réconcilier.
Quand on l’aura, on pourra l’ajouter à la liste et filer.
Résoudre.
Trancher.
C’est le rôle du dictionnaire.
Carder.
On découvre que les cheveux ont poussé. Comment est-ce possible ? La chair se délite et le poil s’allonge. Les perspectives changent. Elles sont de moins en moins cavalières. Cela nous plaît car cela va dans le sens de la considération que l’on réclame. Le nichon va l’avoir, sa révolution ! Et la poupée réclame un nouveau baiser.
On retourne chez le coiffeur. L’histoire a besoin que le crâne brille sous l’effet de la coupe rase quel que soit le commentaire qui sera fait. Les besoins de l’histoire doivent être les plus forts.
Gagner.
La tondeuse [111f] coupe. Les cheveux s’éparpillent sur le sol. Ils piquent au contact de la peau. On s’ébroue. [134f] Cela ne suffit pas. On se déshabille. On met tout dans le panier à linge sale. On file sous la douche. On pet un peu de crème capillaire. Cela sent la vanille. C’est agréable. Cela leur donne un air de fille.
On se rhabille. On revient dans la boîte. Elle semble vide. On attrape le téléphone. On appelle les pompiers. Ils sortent la grande échelle. Ils récupèrent le chat sur le bord de la gouttière. On le prend dans nos bras. On le caresse. Il ronronne. On le rend à sa propriétaire. Les pompiers remballent. Il fait noir. On en appelle au pétard sous la boîte de champignons. Il est à la mer. Et le dictionnaire ? Il a été embauché pour l’été pour remplacer la feuille du boucher partie au Guatemala à la recherche de l’oiseau qui mange des serpents. On fait l’appel de la liste.
Personne.
Même pas Dieu ?
Même pas. Il a rendu son torchon en laissant les couverts rouiller dans l’égouttoir. On savait bien que l’on ne pouvait compter sur lui. On a envie de pleurer. Ça recommence ! [112f]
On se calme.
On respire.
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats.
Ils y sont, dans notre cœur.
On n’est plus seule. On ne le sera plus jamais. Le manque s’est évanoui. Il a rejoint le vide.
Souffler.
Les bougies sont éteintes. Et pourtant, une lumière envahi la boîte. Est-ce le pétard qui se prend pour un feu d’artifice ? Rien d’autre.
— C’est Moi !
On tire à vue sur la clochette. Le silence revient. La liste a de nouveau disparue. On est seule, de nouveau, sans que rien de manque. C’est étrange. On écoute. On entend battre un cœur. Une étoile s’éteint. Le nichon la rallume. On va pouvoir dormir tranquille.
Enfin. [136f]


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[1231fFin-2011:09:30

[128fFin-2011:08:26

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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