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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-1er octobre 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 1er octobre 2013

 [132d]

52.

On reluque de nouveau les chocolats. On salive de plus en plus. L’appétit est intact même si le désir est en panne et si la chair se tasse au fond de la boîte. On y occupe de plus en plus de place, en proportion. On s’en étonne. On n’avait pas imaginé ça. Ne sortirons-nous donc d’ici qu’une fois le corps totalement réduit à l’état de poussière ? On l’ignore. On ne s’affole pas. On est là. On y reste autant que cela doit. [127f]
Demeurer.
Attendre.
Il n’est de toute façon pas envisageable de faire le chemin à rebours.
Prenons un exemple. La Samaritaine a raté la queue du Mickey ; tant pis pour elle. Elle a laissé passer sa chance et, à présent, on ne voudrait pas qu’elle revienne.
Regretter.
Jamais.
Il est de toute façon impossible d’inverser les chronologies et l’on est si loin désormais du temps mathématique. On a trouvé la joie. On s’y applique. On est bien. La suite viendra. On se gratte quelques instants les pieds. On réfléchit à la tournure que prennent les événements. On incline la tête sur le côté gauche. L’oreiller vient à la rescousse. On s’y repose. On caresse la joue du dictionnaire. Une clochette tinte. C’est l’heure du goûter. On mangerait volontiers la paire de merguez, avec de la moutarde dans le pain.
Croquer.
Débiter.
On doit tout dire, on l’a promis, même que l’on a aimé les tartines enduites d’une trop fine pellicule de compote industrielle quand on était en colonie de vacances avec les Œuvres laïques. On a maudit, aussi. Pas la tartine, ni la colonie, ni les Œuvres, encore moins la compote, plutôt la Samaritaine, elle, les autres, ses semblables. On a eu peur. On a eu froid. On a été abandonnée, bafouée, blessée, méprisée. On n’a pas aimé ça.
Sortir.
Et que jamais cela ne recommence.

53.

Mon larynx est enfin vide de toute boule ou de toute lame mais ça picote. Je déglutis. Ça pique. J’avale. Ça gratte. Je serre les joues et je salive. Ça chatouille. C’est irritant. Je tousse. Je suffoque. Je bois. Ça démange, surtout sur le côté droit, peut-être sur le coin de l’amygdale. Je bois encore. Je renifle, que la mucosité descende dans la gorge et huile la chair. Je racle. Je me gratte l’oreille. Cela n’a rien à voir mais cela détourne l’attention. C’est fugace. Je tousse et aussitôt la démangeaison reprend. Ça s’accroche. Je vise une boisson chaude. Tant que le liquide coule, il est le plus fort. La tasse est vide. Je me gratte le sourcil. Rien n’y fait. J’attrape un couteau bien affûté. Je me perce la gorge là où cela démange le plus. Le sang coule. Je…
Non ! une deuxième tasse de boisson chaude est préférable. J’ajoute du miel de montagne. Je sirote. Je respire par le nez. L’air glisse jusqu’au plus profond du ventre. Quand il passe la gorge, elle se gonfle et la démangeaison perd de sa vigueur. Je chasse l’air dans l’autre sens. Je gaine. Je respire encore. Je fais trois moulinets. Le miel apaise la pulpe. Le souffle comble le vide et étouffe l’irritation. Elle décroit mais je sens qu’elle guette, toujours, sournoise, fétide, prête à venir agacer mes sens et à corrompre la muqueuse. Je tousse. Ça brûle. Je manque d’air. Le résidu est tenace. [130f]

54.

On se souvient d’une autre histoire, moins réjouissante que la précédente. La liste se rapproche, impatiente. On calme son empressement d’une précaution oratoire. On craint qu’elle ne se sente flouée car ce n’est pas vraiment une histoire. C’est plus une obsession, une rengaine, des phrases qui reviennent et dont on n’arrive pas à se défaire.
« Raconte ! » s’exclame la liste en un fort joli chœur, une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon, une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, une vachette, une pince, Dieu, une lettre d’amour, une corde à linge, une chaussette, des chocolats.
Elle est toujours là, la lettre d’amour ? Elle s’accroche, la garce ! On s’en occupera plus tard. Et le nichon ? Il n’a jamais fait partie de la liste. Il ne le demande pas. C’est bien. On a autre chose à faire que se poser la question de son intégration.
Expulser.
On hésite encore à raconter l’histoire.
Décevoir.
La liste insiste, arguant que l’on ne doit pas faire les questions et les réponses. Cette remarque nous rappelle une autre amie, une avec qui l’on marchait du côté de la rue Lafayette. Elle nous faisait tant de bien. Son souvenir nous protège. On sourit. Va pour l’histoire ! Au point on l’on en est, on ne risque plus rien, pas même le ridicule.
La vachette se serre contre la Bible. Le couteau suisse s’ouvre à la paire de merguez. La couette enveloppe Jacques Lacan. Dieu s’assoit sur le dictionnaire. La corde à linge étrangle la lettre d’amour. La Bible s’accroche à la chaussette qui investit le tire-bouchon. La tartine monte à l’échelle. Les chocolats fument le pétard sous la boîte de champignons. La poupée se tape l’oreiller qui embrasse la tarte aux fraises. Le poisson qui pue se rapproche de la pince. Ils sont prêts. On inspire.
Dire.
On fait la vaisselle. On prend d’une main le pot de yaourt en verre, de l’autre une brosse ronde à long manche que nous a donnée maman. On l’introduit dans le pot. Une vois nous arrête. [1231f]
— Ça ne nettoie rien, ce truc-là. Prends une éponge !
On lave quand même, enfreignant l’injonction, une forte sensation de blessure au fond du cœur. Comme si… Comme si quoi ?
— Il sont nases tes tee-shirts.
C’était une autre.
Judas ?
En quelque sorte.
Oublier.
Jeter.
La liste est dubitative. Elle ne comprend pas pourquoi revient la rengaine. Nous non plus. On aimerait s’en débarrasser. Ce ne doit pas être si difficile. On se concentre. On se sent fragile, d’un coup. Friable. Un peu de chair s’évapore. On aimerait en faire autant.
Sortir.
On doit finir la vaisselle et lancer une lessive. On sépare le blanc de la couleur. On ne voudrait pas que la chaussette soit grise. On sort un sac poubelle. La liste se planque. Elle ne risque rien. On la garde.
Balancer.
La lettre d’amour ?
Pardi. [128f] [132f]


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[132dDébut-2011:10:01

[127fFin-2011:09:22

[130fFin-2011:08:29

[1231fFin-2011:09:30

[128fFin-2011:08:26

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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