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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-30 septembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 30 septembre 2013

 [131d]

50.

On soulève une paupière. On est lasse. On reluque les chocolats. On salive. Cela nous rappelle une histoire. La liste se précipite. Elle veut la connaître. On hésite encore. Elle est si peu figée, si subjective. On devrait peut-être la garder pour nous. Cela présente le risque de ne laisser dans la boîte qu’un restant d’os et de chair, un corps sans mémoire.
Sortir.
Transmettre.
Cela vaut la peine d’essayer. La liste jubile.
On raconte.
C’était une fille, pas encore une amie. Elle le deviendra. Elle était assise dans le fauteuil rouge. Il y avait un ballotin de chocolats posé sur la table basse. Il n’en restait que cinq ou six.
— On partage ?
J’ai dit oui. Elle a mis le nez dans le ballotin. Je n’avais pas envie d’en manger dans l’instant. Je l’ai laissé faire. Plus tard, j’ai repris la boîte. Elle avait croqué dans chacun des chocolats, laissant de côté une moitié estampillée de ses incisives. La démarche m’a surprise, choquée même. C’était un peu dégoûtant et pas très civil.
— Tu voulais que l’on partage ; je ne pouvais pas faire plus égal.
Qui a dit que le partage menait à l’égalité ? Cela pouvait se discuter mais cette amie en devenir était ainsi. Et j’aimais ça. Je n’ai pas répliqué. J’ai mangé mes moitiés de chocolats et je l’ai embrassée. Ça aussi, j’aimais.
Étreindre.
Caresser.
Voilà.
« C’est tout ? » s’exclame la tarte aux fraises.
Oui, l’histoire s’arrête là. Cette histoire-là.
La liste est déçue. On en est désolée. Chacun reprend sa place. On les regarde s’installer et on reste à l’endroit où l’on était, à une encablure du plexus. On est mélancolique. On l’aimait, cette fille-là. Et quelques autres, aussi. Pas toutes. Pas celles qui nous ont blessées. Pas celles, brutales et insistantes, qui ont voulu faire de nous le jouet de leur solitude et de leur mal-être. Surtout pas celles-là. Elles n’avaient pas le droit. On aurait dû les détester d’emblée, comme on détestait les vampires et les infirmières qui nous pompaient le sang, parce qu’elles étaient comme eux, voraces, avides de notre joie.
Abhorrer.
C’était contraire à notre idée d’aimer.
Haïr.
Honnir.
On n’aurait pas dû s’en empêcher. On n’aurait pas dû se croire responsable. On ne l’était pas. On a été maladroite. On a été impuissante. On ne savait pas faire face à la violence. On ne savait pas esquiver les coups que l’on n’attendait pas. On ne savait que répliquer et se mettre en colère.
Crier.
On ne comprenait pas pourquoi la molestation s’en était mêlée.
On avait peur de la blessure. On avait peur que l’on ne nous agresse. On se recroquevillait. On rapetissait. On perdait la joie. On contestait la foi. On montait le son de la musique. On mettait un oreiller sur notre tête. On suffoquait. Mais toujours on entendait comme une sorte de rengaine, un refrain qui n’en finissait pas.
— La la la.
Non, un autre. [130d]
— Tralalère.
Oui, celui-là. Celui qui dénigre. Celui qui harcèle.
Fuir.
Que faire d’autre ? On n’avait pas envie de batailler et il fallait coûte que coûte garder pour nous le sang qui coule, fluide, rouge, dedans, dedans nos veines, dedans le cœur jusqu’à oxygéner l’âme. Sauver sa peau. On préférait l’avoir douce plutôt que dure. On l’enduisait chaque matin de crème odorante. On aimait sentir bon. On aimait celles qui aimaient ça et exaltaient notre joie.
On aimait.
On aime. Autrement, cette fois.
Sortir.
On saura.

51.

Ma gorge se noue, comme pour retenir un hoquet qui ne viendra pas. Mes joues se creusent. Mes dents se serrent. Mes poumons se figent. Je me tends. Ma langue se colle à mon palais. Quelque chose opprime mon larynx à moins que ce ne soit quelque chose qui l’obstrue. Une boule. Une lame. Je l’ignore. L’air manque. Je respire fort. Cela ne suffit pas. Je tangue. Je pourrais vomir, éjecter la matière létale. Je refuse. Je n’aime pas le goût de la bile. Je déglutis. Mon larynx se serre un peu plus. Mon estomac vrille. J’attrape une bouteille d’eau à bulles. Il faut que j’éructe au risque de régurgiter. Une gorgée ne suffit pas. J’en avale trois. Je fais une pause. Deux autres. L’air remonte. Je m’approche du lavabo, au cas où. La précaution est inutile. Le renvoi n’emporte rien avec lui. C’est bien.
Je le regrette pourtant. Mon estomac souffre. Il enfle. Le mal y sommeille encore, l’occlut, le gave. Est-ce moi qui le retiens ? Non. Ce ne peut pas. Il n’est pas à moi, pas de moi, juste en moi, enfoui là par je ne sais qui au nom de je ne sais quoi. Je dois le chasser, l’occire. Je le vois. Il ressemble à une touffe dont les poils s’accrochent à la paroi. Je le sens comme un monstre qui remonte ras la gorge. Je veux qu’il se dissolve, pas le sentir passer dans ma bouche, corrompre le suc du bonheur que je garde sur la langue. Je le noie d’une nouvelle lampée. Les bulles flottent à la surface. Ne pourraient-elles pas se glisser en dessous et chacune prendre leur part. Mon Larynx est noué à présent. Plus rien ne passe ; ni dans un sens, ni dans l’autre. Je dois faire quelque chose. J’ouvre grand la bouche. Je fais descendre une goulée d’air jusqu’au ventre. La boule de poil suit. Quel bonheur ! Je pète. [129f]

52.

On reluque de nouveau les chocolats. On salive de plus en plus. L’appétit est intact même si le désir est en panne et si la chair se tasse au fond de la boîte. On y occupe de plus en plus de place, en proportion. On s’en étonne. On n’avait pas imaginé ça. Ne sortirons-nous donc d’ici qu’une fois le corps totalement réduit à l’état de poussière ? On l’ignore. On ne s’affole pas. On est là. On y reste autant que cela doit. [127f]
Demeurer.
Attendre.
Il n’est de toute façon pas envisageable de faire le chemin à rebours.
Prenons un exemple. La Samaritaine a raté la queue du Mickey ; tant pis pour elle. Elle a laissé passer sa chance et, à présent, on ne voudrait pas qu’elle revienne.
Regretter.
Jamais.
Il est de toute façon impossible d’inverser les chronologies et l’on est si loin désormais du temps mathématique. On a trouvé la joie. On s’y applique. On est bien. La suite viendra. On se gratte quelques instants les pieds. On réfléchit à la tournure que prennent les événements. On incline la tête sur le côté gauche. L’oreiller vient à la rescousse. On s’y pose. On caresse la joue du dictionnaire. Une clochette tinte. C’est l’heure du goûter. On mangerait volontiers la paire de merguez, avec de la moutarde dans le pain.
Croquer.
Détester.
On doit tout dire, on l’a promis, même que l’on a aimé les tartines enduites d’une trop fine pellicule de compote industrielle quand on était en colonie de vacances avec les Œuvres laïques. On a maudit, aussi. Pas la tartine, ni la colonie, ni les œuvres, encore moins la compote, plutôt la Samaritaine, elle, les autres, ses semblables. On a eu peur. On a eu froid. On a été abandonnée, bafouée, blessée, méprisée. On n’a pas aimé ça.
Sortir.
Et que jamais cela ne recommence.

53.

Mon larynx est enfin vide de toute boule ou de toute lame mais ça picote. Je déglutis. Ça pique. J’avale. Ça gratte. Je serre les joues et je salive. Ça chatouille. C’est irritant. Je tousse. Je suffoque. Je bois. Ça démange, surtout sur le côté droit, peut-être sur le coin de l’amygdale. Je bois encore. Je renifle, que la mucosité descende dans la gorge et huile la chair. Je racle. Je me gratte l’oreille. Cela n’a rien à voir mais cela détourne l’attention. C’est fugace. Je tousse et aussitôt la démangeaison reprend. Ça s’accroche. Je vise une boisson chaude. Tant que le liquide coule, il est le plus fort. La tasse est vide. Je me gratte le sourcil. Rien n’y fait. J’attrape un couteau bien affûté. Je me perce la gorge là où cela démange le plus. Le sang coule. Je…
Non ! une deuxième tasse de chaud est préférable. J’ajoute du miel de montagne. Je bois à petites gorgées, lentes, pondérées. Je respire par le nez. L’air glisse jusqu’au plus profond du ventre. Quand il passe la gorge, elle se gonfle et la démangeaison perd de sa vigueur. Je chasse l’air dans l’autre sens. Je gaine. Je respire encore. Je fais trois moulinets. Le miel apaise la pulpe. Le souffle comble le vide et étouffe l’irritation. Elle décroit mais je sens qu’elle guette, toujours, sournoise, fétide, prête à venir agacer mes sens et à corrompre la muqueuse. Je tousse. Ça brûle. Je manque encore d’air. Le résidu est tenace. [130f]

54.

On se souvient d’une autre histoire. La liste se rapproche, impatiente. On calme son empressement. On craint qu’elle ne se sente flouée car ce n’est pas vraiment une histoire. C’est plus une obsession, une rengaina, des phrases qui reviennent et dont n’arrive pas à se défaire.
« Raconte ! » Joli chœur.
On hésite.
Décevoir.
La liste insiste, arguant que l’on ne doit pas faire les questions et les réponses. Cela nous rappelle une autre amie, une avec qui on marchait. Elle nous faisait tant de bien. On sourit. Va pour l’histoire ! Au point on l’on en est, on ne risque plus rien, pas même le ridicule. La vachette se serre contre la Bible. Le couteau suisse s’ouvre. Ils sont prêts. On inspire. On fait la vaisselle. On prend d’une main le pot de yaourt en verre, de l’autre une brosse ronde à long manche que nous a donnée maman. On l’introduit dans le pot. Une vois nous arrête. [1231f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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