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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-24 septembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 24 septembre 2013

 [128d]

49.

On est là depuis combien de temps ? Là dans le corps ou là dans le corps qui se délite ? On l’ignore, et ce quel que soit le point de vue que l’on adopte. Cela n’a de toute façon pas d’importance. On s’interroge toujours sur ce qui va se passer. On est sans crainte, mais on s’interroge.
Sortir.
Rester.
On oscille entre l’intuition que l’issue n’est plus très loin et l’éventualité de ne pas atteindre le but que l’on s’est fixé. On voudrait se forger une conviction tant on a parfois l’impression de tourner en rond. Faudrait-il changer la perspective, trouver une chignole pour percer un trou dans la paroi, placer le pétard sous la boîte de champignons et se planquer pendant l’explosion ? On a cette histoire à raconter, avant, pendant, après. On a la Bible à lire, le dictionnaire à éplucher. On a le rêve à recomposer. On a l’amour, celui qui est dans la lettre, que l’on doit braver. On a la tarte aux fraises à consoler. On à la foi également, et Dieu qui ne craint pas d’affronter la paire de merguez. On a Jacques Lacan, aussi, qui veut bien se cogner le poisson qui pue. C’est louable. On a… Il va falloir que l’on se décide.
Choisir.
Biaiser.
Ce serait trop facile.
On doit prendre les choses en main. On commence par quitter l’espace de l’entre-deux-fesses. On s’y sentait confinée. On n’a jamais aimé les ambiances carcérales même si l’on savait que ce n’est pas le décor qui pose la liberté. On revient se placer sur le buste. Il est de moins en moins confortable mais la position est plus centrale. On a vue sur tout le corps. On a ouïe sur toute la boîte. Et même au-delà. N’est-ce d’ailleurs pas une voix que l’on perçoit ? On rattrape l’oreille. On se la colle au tympan. [122f]
— La la la !
Il n’y a plus aucun doute : quelqu’un chante et, pour cette fois, ce n’est pas la clochette. Est-ce la Samaritaine qui est revenue, toute dépitée de nous avoir plantée là, le clitoris en lambeaux et le cœur en berne ? Cela ne peut pas. Elle est comme sa cruche ; quand elle se casse, rien ne peut réparer le chagrin qui en résulte. C’est comme la colère. On doit la faire passer afin que la haine puisse surgir.
Puis disparaître à son tour. [120f]
Comme la Samaritaine. [120f]
— La la la !
Mais quelle est cette voix si ce n’est elle ? « C’est donc quelqu’un des tiens. » Qui ? On doit se concentrer, essayer de la reconnaître. Car c’est une femme, c’est certain. On croirait une phrase de cartomancienne. On rit. Ce n’est pas le moment. On ne voudrait pas perdre la lame. On pince les lèvres. On se gratte la nuque.
On sèche.
— La La La.
Est-ce l’amour qui de nouveau nous appelle ? Il n’est pas dit qu’il sache chanter, à moins qu’il ne faille des dispositions auditives particulières pour lui permettre d’exister.
Entendre.
Écouter.
C’est mieux dans l’ordre inverse. On s’en moque. Dieu est désormais dans notre camp et chacun sait qu’il reconnaîtra les siens. Voilà une affirmation pire encore qu’une prédiction ! On range la boule de cristal. La chair s’évapore. Le clitoris jette son capuchon. Il veut se déliter à visage découvert. Il n’a plus peur de rien, même pas de rebuter. Il en a de la chance ! La Samaritaine, elle, passait son temps en toilettes et parfums pour se faire gente, plaire, comme si la beauté avait rapport à l’amour, la popularité au bonheur.
Pire que cruche, elle était gourde !
On rit encore. On ne devrait pourtant pas traiter ainsi la Samaritaine. Ce n’est pas gentil. Ce n’est plus le moment de l’être. On doit tout dire, c’est établi, et raconter l’histoire, quelle qu’elle soit. La liste attend. Le corps est moins impatient. On a soif.
Puiser.
L’histoire devra dire que la vie était belle. Qui en doute à part la lettre d’amour ? Elle commence à nous agacer, celle-là. On sature de la menace qu’elle représente. On doit s’en défaire, quel qu’en soit le prix. Qu’aurions-nous à y perdre ? L’excitation ? Le désir ? L’amour ? Peu nous chaut ! L’amour est dans la joie et, tant qu’à faire, autant se concentrer sur la dilection. On a tout à y gagner. Dieu, par exemple. Voire un peu d’éternité. Quant au désir…
Sublimer.
On va pêcher la lettre d’amour dans la cachette et on la déchire, sans regrets, sans remords. On n’a jamais compris la différence entre les deux et on n’a pas le courage d’ouvrir le dictionnaire. On regarde les morceaux de lettre s’envoler. Ils retombent les uns sur les autres, comme si les histoires voulaient s’agglutiner et ne faire plus qu’une. Quelles histoires ? On s’y perd autant qu’on a pu s’y égarer.
Aimer.
C’est trop compliqué ! Et c’est si simple en même temps. [121f] Allez ! On le tente. Il le faut. On est seule. Il n’est plus besoin de personne pour nous donner le change. [127d]
Aimer.
Pour la beauté du geste.
Aimer pour de rien.
Aimer pour de vrai.
On ne risque plus de souffrir. On ne risque plus de blesser. Qu’est-ce que c’est chouette ! Là où l’on est, là où l’on va, il n’y a personne, à part peut-être quelque fantôme ou quelque divinité. [124f] Sous chaque voile se cache un joli visage. On tire la bobinette, et le désir choit.
— La la la.
Et le désir choit. [126f]

50.

On soulève une paupière. On est lasse. On reluque les chocolats. Cela nous rappelle une histoire.
Réciter.
La liste se précipite.
C’était une fille, pas encore une amie. Elle le deviendra. Elle était assise dans le fauteuil rouge. Il y avait un ballotin de chocolats posé sur la table. Il n’en restait que quelques-uns.
— On partage ?
J’ai dit oui. Elle a mis le nez dans le ballotin. Je n’avais pas envie d’en manger dans l’instant. Je l’ai laissé faire. Plus tard, j’ai repris la boîte. Elle avait croqué dans chacun des chocolats, laissant de côté une moitié marquée de la trace de ses incisives. La démarche m’a surprise, choquée même. C’était un peu dégoûtant et pas très civil, non ?
— Tu voulais que l’on partage ; je ne pouvais pas faire plus égal.
Qui a dit que le partage menait à l’égalité ? Cela pouvait se discuter mais elle était comme ça. Et j’aimais ça. Je n’ai pas répliqué. J’ai mangé mes moitiés de chocolats et je l’ai embrassée. J’aimais ça aussi, l’embrasser.
Voilà.
« C’est tout ? » s’exclame la tarte aux fraises.
Oui, l’histoire s’arrête là. Cette histoire-là. Les éléments de la liste ont l’air déçu. Chacun reprend sa place. On ne bouge pas. On est mélancolique. On l’aimait, cette fille-là. Et quelques autres, aussi. Pas toutes. Pas celles qui nous ont blessées. Pas celles, brutales et insistantes, qui ont voulu faire de nous le jouet de leur solitude et de leur mal-être. Surtout pas celles-là. Elles n’avaient pas le droit. On aurait dû les détester, comme on détestait les vampires et les infirmières qui nous pompaient le sang, parce qu’elles étaient comme eux, voraces, avides de notre joie.
Abhorrer.
C’était contraire à notre idée d’aimer.
Honnir.
Haïr.
On n’aurait pas dû s’en empêcher. On n’aurait pas dû se croire responsable. On ne l’était pas. On a été maladroite. On a été impuissante. On ne savait pas faire face à la violence. On ne savait pas esquiver les coups. On ne savait que répliquer.
Crier.
On ne comprenait pas. On avait peur de la blessure. On avait que l’on nous agresse. On se recroquevillait. On mettait un oreiller sur la tête. Mais toujours on entendait comme une sorte de rengaine, un refrain qui n’en finissait pas.
— La la la.
Non, un autre.
— Tralalère.
Oui, celui-là. Celui qui dénigre. Celui qui harcèle la foi.
Fuir.
Que faire d’autre ? On n’avait pas envie de se battre et il fallait coûte que coûte garder pour nous le sang, la vie. Sauver sa peau. On préférait l’avoir douce plutôt que dure. On l’enduisait de crème odorante. On aimait sentir bon. On aimait celles qui exaltaient notre joie. On aimait… On reluque de nouveau les chocolats. On salive de plus en plus. L’appétit est intact même si le désir est en panne et si la chair se tasse au fond de la boîte. On y occupe de plus en plus de place, en proportion. On s’en étonne. On n’avait pas imaginé ça. Ne sortirons-nous donc qu’une fois le corps totalement réduit à l’état de poussière ? On l’ignore. On ne s’affole pas. On est là. On y reste autant que cela doit. [127f]
Il n’est de toute façon pas envisageable de faire le chemin à rebours. Prenons un exemple : la Samaritaine a raté la queue du Mickey ; tant pis pour elle. Elle a laissé passer sa chance et, à présent, on ne voudrait pas qu’elle revienne. Il est impossible d’inverser les chronologies et on est désormais si loin du temps mathématique. On a trouvé la joie. On est bien. On ne s’en fait pas pour la suite. Elle viendra. On se gratte quelques instants les pieds. On réfléchit à la tournure que prennent les événements. On incline la tête sur le côté gauche. On caresse la joue du dictionnaire. Une clochette tinte. C’est l’heure du goûter. On mangerait volontiers la paire de merguez, avec de la moutarde dans le pain.
Croquer.
Détester.
On doit tout dire, on l’a promis, même dire que l’on a aimé les tartines à peine enduites de compote industrielle quand on était en colonie de vacances avec les Œuvres laïques. On a maudit, aussi. Pas la tartine, ni la colonie, ni les œuvres plutôt la Samaritaine, elle, les autres, ses semblables. On a eu peur. On a eu froid. On a été abandonnée, bafouée, blessée, méprisée. On n’a pas aimé ça.
Sortir.
Et que jamais cela ne recommence.

51.

Ma gorge se noue, comme pour retenir un hoquet qui ne viendra pas. Mes joues se creusent. Mes dents se serrent. Quelque chose nous opprime le larynx. On pourrait vomir. On refuse. On n’aime pas le goût de la bile.

52.

On se souvient d’une autre histoire. La liste se rapproche, impatiente. Ce n’est pas vraiment une histoire. C’est plus une obsession.
« Raconte ! » Joli chœur.
On hésite. Pourquoi pas, finalement ; au point on l’on en est. On ne risque rien, pas même le ridicule. La vachette se serre contre la Bible. Le couteau suisse s’ouvre. Ils sont prêts. On inspire. On fait la vaisselle. On prend d’une main le pot de yaourt en verre, de l’autre une brosse ronde à long manche que nous a donnée maman. On l’introduit dans le pot. Une vois nous arrête.
— Ça ne nettoie rien, ce truc-là. Prends une éponge.
On lave quand même, enfreignant l’injonction, une forte sensation de blessure au fond du cœur. Comme si… Comme si quoi ?
— Il sont nases tes tee-shirt.
C’était une autre.
Judas ?
En quelque sorte.
Oublier.
Jeter.
La liste est dubitative. Elle ne comprend pas pourquoi revenait la rengaine. Nous non plus. On aimerait s’en débarrasser. Ce ne doit pas être si difficile. On se concentre. On se sent fragile, d’un coup. Friable. Un peu de chair s’évapore. On aimerait en faire autant.
Sortir.
On doit finir la vaisselle et lancer une lessive. On sépare le blanc de la couleur. On ne voudrait pas que la chaussette soit grise. On sort un sac poubelle. La liste se planque. Elle ne risque rien. On la garde.
Balancer.
La lettre d’amour ?
Pardi. [128f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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