[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V03-10 septembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 10 septembre 2013

 [119d]

47.

On ferme un œil. Puis l’autre.
Rêver.
On est sur une île. C’est la guerre. On doit se cacher. Les Allemands sont partout. On erre de fossés en troncs d’arbre. On est à bout. On ne sait plus où aller. Alors on s’assoit sur les talons au bord de la route, et on mange des bonbons. Des soldats patrouillent. Ils ne nous voient pas. On reste là. On se gave de friandises. On dirait que cela nous rend transparente à cette armée qui a envahi l’île. Une voiture s’arrête. Ce sont des Japonnais. On monte à l’arrière, coincée entre deux grands gars assez costauds. Deux autres sont à l’avant. La voiture roule jusqu’à une entrée de parking sous un immeuble, de ces parkings auxquels on accède par un ascenseur. On reste dans la voiture. L’ascenseur nous emporte. Arrivé en bas, on emprunte un escalier, puis une échelle de corde, et tout au fond du fond il y a une grande salle, immense, peut-être infinie. Des gens sont assis, des milliers de gens, serrés pire que des poissons qui puent dans une boîte de champignons. Et pourtant, on trouve tout de suite une place. L’homme à côté de nous nous sourit. On est sauve.
Vivre.
Loger.
La poupée nous tire par la manche. Elle nous réveille. On secoue la tête comme un animal qui s’ébroue. On est contrariée. On la rudoie.
Elle s’excuse. Elle voulait juste que l’on raconte une histoire.
On baisse d’un ton.
C’est vrai qu’on l’avait promis. On demande un répit. On veut retourner dans le rêve. On racontera ensuite. On le jure. On est si bien, là. On est en sécurité au milieu de tous ces gens, assis les uns contre les autres, agglutinés sans pour autant qu’ils ne soient collés. L’espace de chacun est respecté. Et chose plus étrangère encore, ce sont des Japonnais qui nous ont sauvée des Allemands !
— Sasae tsuri komi ashi !
Le mot est joli. La prise est redoutable.
On tire sur la manche, bien à l’horizontale. On bloque le pied. On pivote. Uke tombe. Son bras fouette le tatami. On le suit au sol. Il nous retourne comme une crêpe. On est coincée. On tente l’écrevisse. Uke appuie de tout son poids sur nos côtes. Ça craque. On s’en moque. On aime le corps à corps, sentir la compression des chairs, éprouver son souffle, son odeur. Cela nous rappelle… Oui ! Cela nous rappelle…
« Mais quoi donc ? » crie la poupée.
On hésite. Est-elle en âge d’entendre ce que l’on aurait à raconter ? Et le restant de la liste ? On ne voudrait choquer personne, surtout pas Dieu dont chacun sait qu’il a la morale pudibonde.
— C’est bien mal Me connaître.
Judas… On ne hausse même pas les épaules. On est fatiguée. On a besoin de se reposer. On s’allonge sur le dos. On respire lentement. On baisse à nouveau les paupières. On pose les mains sur le ventre. On cherche une image. On aimait faire basculer l’esprit au cœur d’un rêve érotique pour nous endormir. On puise dans nos souvenirs. On croise une vague image de la Samaritaine, son boléro noir, sa jupe rouge et sa culotte en chiffon de comptoir.
On doit confondre. Elle ressemble à Carmen.
— Prends garde à toi !
Mais Dieu, je t’aime !
On déraille. Voilà que l’on prend Judas pour Dieu, à moins que ce ne soit l’inverse. [118f]
Dériver.
On nage en pleine illusion.
Botter.
En touche.
Si seulement on faisait une touche ! Il se passerait enfin quelque chose de doux, de tendre, de bienveillant. Si seulement… Il y a eu tant de choses qui sont passées sans qu’elles ne soient cela !
Souffrir.
Il n’en est plus question.
On chasse le rêve. On gaine. On avance.
On fouille loin dans la conscience. On tourne autour de la lettre d’amour. On hésite encore à la lire. Elle renferme tant de malentendus et de tant de blessures. Et d’amour aussi ! De désir plutôt. D’excitation. Comment ne pas confondre les trois ? On n’a pas la réponse à cette foutue question. On en appelle au clitoris. Il est incapable de se prononcer, ratatiné qu’il est sous son capuchon. La vulve alentour n’en mène guère plus large. On frotte un peu avec le poisson qui pue. On fait trois vœux que l’on garde secrets. Rien ne se passe. La pompe à cyprine est hors service. Il va nous falloir trouver une autre source de jouissance. Tant va à l’eau…
Foutue Samaritaine ! Elle est partie, envolée et le désir avec. On invoque le secours de la Bible. Elle suggère le Cantique des Cantiques. On lit. C’est cochon ! La vachette proteste. Elle ne veut aucune concurrence. On la rassure. Carmen a embarqué la Samaritaine qui de toute façon ne nous jamais désirée.
— Salopes !
En effet.
La vachette s’endort sur sa position dominante. On l’observe, cocarde en berne. Elle nous inspire un retrait stratégique. On se planque dans l’entre-deux-fesses. C’est exigu mais il y fait bon. On va pouvoir se reposer jusqu’à relancer le désir, la joie. La chair soupire.
Jouir.
Sortir.
Ce n’est pas l’envie qui nous manque. C’est quoi alors ? Quelque chose comme un ressort.
Sauter.
Tel le diable qui sort de sa boîte ? [117f] Faudrait-il encore que le couvercle se soulève au bon moment.
— Il se soulèvera.
Qu’en sais-tu, Judas ? Quand sais-tu ?
On regarde au loin. Il n’y a personne. On est seule dans la boîte avec la chair qui se délite et les éléments de la liste. On est seule. À moins que…
Aimer.
On y va. [119f]


--------------

[119dDébut-2011:09:10

[118fFin-2011:09:08

[117fFin-2011:09:06

[119fFin-2011:09:10





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.