[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V03-8 septembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 8 septembre 2013

 [118d]
Planer.
C’est aussi un moyen de sortir. Encore faudrait-il une substance hallucinogène qui nous transporte.
— Je suis là !
Mais non, Judas ! on ne va pas sniffer des lentilles.
On remet la pince. On ouvre le dictionnaire. On voudrait savoir ce que signifie « avunculaire ». Le mot était resté dans un texto en attendant que l’on ait la gentillesse de le prendre en considération. Voilà qui est fait.
Le dictionnaire répond que c’est une histoire de tante.
— Pédé !
Et d’oncle.
Judas ! excuse-toi auprès de la dame.
— Que dalle ! [111d]
Il est vraiment grossier pour un personnage biblique. Cela ne nuit-il pas à la crédibilité de la foi ? Il faudra que l’on demande à Dieu ce qu’il en pense à l’occasion de la prochaine vaisselle.
— En Judas, Je me mouille.
Satanée clochette !
On fait une boule de la chaussette et on la lance pour la faire taire. Cela produit un bruit sourd, comme un tocsin. Quelqu’un est-il mort ? Ou alors, c’est la guerre. On tend l’oreille en prenant soin de ne pas l’égarer tant elle ne tient plus qu’à un fil. On n’entend ni le son du canon ni le bruit des bottes. Il faut dire que la guerre est parfois sourde ; elle n’en est pas moins meurtrière.
Vaincre.
On brandit une sandalette sortie de nulle part. On manque de se couper. On la remet dans son fourreau.
Résister.
On récupère la chaussette. On défait la boule. On y emballe le foie. Il commençait à s’émietter. La chaussette n’y suffit pas. On ajoute du tissu adipeux. La solution est dans la chair. On le sait. Elle donne cette forme particulière de joie qui porte l’esprit vers la créance. On court après la Samaritaine ; elle est trop rapide ! On l’a perdue quand elle a tourné le coin de la fontaine. Il nous en faut une autre. Où va-t-on la trouver ? L’eau se vend désormais en bouteille. On reprend le dictionnaire. On veut savoir quel est le mot qui suit « avunculaire ». « Awalé » ; c’est une idée. Cela nous occuperait.
On marque la page avec le couteau suisse. On balance la tête comme si une douce musique nous berçait.
« Lalala. »
Ce n’est pas un leurre ! On l’entend… Léonard Cohen chante The Faith. La foi.
On y est. On est là.
Et Dieu ?
Il essuie la vaisselle.
Déjà ?
On ne se souvient pourtant pas du partage d’un autre repas.
Sortir.
On sourit d’abord. On salue la chair. On flatte le corps. Ce qu’il reste des muscles bande. Les tendons jouent de la cornemuse en duo avec les humeurs presque solides à présent. L’épiderme s’offre une dernière jeunesse — quel Don Juan ! Le clitoris reste en retrait. Les yeux se voilent derrière la poussière du cerveau. Des larmes ont cristallisé sur les joues. On n’y touche pas. Elles brillent comme des perles. Ce sont des larmes de joie. La foi.
« Lalala. »
On tire la langue. Il ne sert à rien de s’y dérober. La foi. On l’a. On la tient. On ne la lâche pas. [109f]
« Lalala. »
— Tralalère. [110f] [112d]
Sortir.
On y croit. [116f]

46.

Je pompe. Mes muscles souffrent. J’inhale par la bouche pour leur donner le maximum d’oxygène. Ma sueur, sur ma nuque, tente, elle, de les rafraîchir. Je veux aller jusqu’à dix. Je plie les coudes. Je serre les fesses. Mon ventre se tend. Je déplie de nouveau les bras. Je marque une pause d’une fraction de seconde. Je redescends. La sueur brûle mes yeux. Je secoue la tête. C’est l’hécatombe ! Les gouttes se précipitent, le long du nez, sur les joues, depuis les tempes… Mon crâne est un déluge. [106f] Je me vide. Je m’écoule. Et pourtant je reste entière. C’est le mal qui s’échappe, la douleur, le trou, la faille. J’exsude et mon corps recouvre son unité, ma chair sa plénitude. Je coule et je suis comble.

47.

On est sur un île. C’est la guerre. On doit se cacher. Les Allemands sont partout. On erre de fossés en troncs d’arbre. On est à bout. On ne sait plus où aller. Alors on s’assoit sur les talons au bord de la route, et on mange des bonbons. Des soldats passent. Ils ne nous voient pas. On reste là. On se gave de firandises. On dirait que cela nous rend transparente à cette armée qui a envahi l’île. Une voiture s’arrête. Ce sont des Japonnais. On monte à l’arrière, coincée entre deux grands gars. On roule jusqu’à une entrée de parking sous un immeuble, de ces parkings auxquels on accède par un ascenseur. On reste dans la voiture ; l’ascenseur nous emporte. Arrivé en bas, on emprunte un escalier, puis une échelle de corde, et tout au fond du fond il y a une grande salle, immense, peut-être infinie. Des gens sont assis, des milliers, de gens, serrés pire que des poissons qui puent dans une boîte de champignons. Et pourtant, on trouve toute de suite une place. Le Japonnais à côté nous sourit. On est sauve.
Loger.
La poupée nous tire par la manche. On secoue la tête. Mais que nous veut-elle ? Une histoire. C’est vrai qu’on l’avait promis à tous. On leur demande encore un répit. On veut retourner dans le rêve. On leur racontera ensuite. On promet. On est si bien là, au milieu de tous ces gens, assis les uns contre les autres. On est en sécurité. Et chose étrangère, ce sont les Japonnais qui nous ont sauvée des Allemands !
— Sasae tsuri komi achi !
On tire sur la manche, bien à l’horizontale. Uke tombe. On le suit au sol. Il nous retourne comme une crêpe. On est coincée. On tente l’écrevisse. Uke appuie de tout son poids sur nos côtes. Ça craque. On s’en moque. On aime le corps à corps, sentir son poids sur nous, son souffle, son odeur. Cela nous rappelle… Oui. Cela nous rappelle. « Mais quoi donc ? » crie la poupée. On hésite. Sont-ils en âge d’entendre ce que l’on aurait à raconter ? On ne voudrait choquer personne, surtout pas Dieu dont chacun sait qu’il a la morale pudibonde.
— C’est bien mal Me connaître.
Judas !
Comment pourrait-on le faire taire ? On va y réfléchir. Cela fait décidément beaucoup de questions. On est fatiguée. On a besoin de se reposer. On s’allonge. On ferme les yeux. On aimait faire bien basculer l’esprit au cœur d’un rêve érotique pour nous endormir. On puise dans nos souvenirs. On croise une vague image de la Samaritaine, son boléro noir, sa jupe rouge. On doit confondre. Elle ressemble à Carmen.
— Prends garde à toi !
Mais Dieu, je t’aime !
On déraille. Voilà que l’on prend Judas pour Dieu, à moins que ce ne soit l’inverse. [118f]


--------------

[118dDébut-2011:09:08

[111dDébut-2011:08:24

[109fFin-2011:08:21

[110fFin-2011:08:23

[112dDébut-2011:08:25

[116fFin-2011:09:05

[106fFin-2011:08:15

[118fFin-2011:09:08





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.