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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-2 septembre 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 2 septembre 2013

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45.

On se gratte les pieds.
On pourrait tout aussi bien éplucher des haricots verts. Des carottes, des pommes, des petits pois, des cerises, tous les fruits, tous les légumes. La nourriture n’en serait que meilleure et cela occuperait nos mains à autre chose qu’à triturer la chair et sarcler la peau.
Tricoter.
C’est ce que l’on a fait pour arrêter de fumer. On a pris un crochet, du coton, de la laine. On a monté une chaînette de cinq ou six mailles. On l’a fermée d’une simple maille coulée. Une maille en l’air pour commencer un premier rang. Des mailles serrées à suivre en calculant au mieux les augmentations. On a fabriqué ainsi de jolies pattes à casserole, des écharpes, des ponchos avec col roulé. Puis c’est devenu compliqué. Plus le crochet était fin et les modèles pointus, plus on se perdait dans la succession des mailles et des rangs. C’était fastidieux. Alors, on a remisé notre ouvrage, dans un carton, à la cave, entre un reste de carrelage et un jeu de Monopoly.
Ranger.
Renoncer.
Il semble que l’on y ait gagné quelque chose, une sorte de sérénité qui nous faisait jusqu’alors défaut. Et sans que rien ne l’annonce, on n’a soudain plus eu peur du mal que l’on aurait pu nous faire.
On n’y croyait pas trop. On s’observait grandir. On s’est remis à lire. On aimait de moins en moins regarder la télévision. On écoutait de la musique en travaillant. On buvait des cafés. On allait se promener. On dînait. On militait, beaucoup. On faisait du judo, encore plus. On courait. On cuisinait. Et on téléphonais en faisant les cent pas.
Marcher.
Compter.
Et s’assurer du contenu de la liste.
« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Une pince. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. Une chaussette. Une vachette. Des chocolats. » [113f]
On doit changer l’ordre des choses. La vachette cohabite mal avec les chocolats.
On modifie.
On biffe, sans éliminer.
Cocher.
« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Une vachette. Une pince. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. Une chaussette. Des chocolats. »
Vingt et un. Le calcul tombe juste sans qu’il n’y ait besoin d’y ajouter des haricots verts. Le nez coule de nouveau. On vérifie que le dictionnaire est bien fermé. On se gratte les pieds. Ils ont perdu leur peau. On se rabats sur la tartine puis sur les os. On racle d’abord, on ronge ensuite. Le repas est terminé. Dieu passe l’éponge. On va pouvoir se reposer jusqu’à la prochaine cène.
Manger.
Dormir.
On a envie de rêver. On suce notre pouce, pulpe collée au palais. De l’autre main, on fait rouler une mèche. On est retombée en enfance.
Caguer.
On aurait dû prendre du papier pour s’essuyer les fesses. Cela ne sent pas très bon. Et ça colle ! On se retourne. Le poumon émet un long râle putrescent. Ce sera le dernier. C’est heureux. C’est vraiment dégoûtant. On attrape la poupée. On la sert fort dans nos bras. Le rose de ses joues nous console. Ses cheveux chatouillent un peu. On s’en moque. On est bien. On a envie que cela dure.
On pose la tête dans le creux de l’estomac. On ferme les yeux. On imagine un jardin luxuriant, avec un pommier et un magnifique serpent qui s’enroule autour du tronc, langue fourchue en direction d’un fruit presque mûr.
— C’est le Paradis !
Et puis quoi, encore ? Judas, tu sais bien que l’on n’a pas envie de paradis, surtout s’il se situe en pleine nature, avec toutes ces bêtes et toutes ces plantes qui piquent ! On a si peur des serpents… On frémit. La chair y perd de sa consistance. On a peur, Judas ! On a peur au souvenir de cette vipère écrasée sur la route alors que l’on passait à mobylette. Maman conduisait la mobylette. On était assise sur le porte-bagages. Le serpent est vénéneux. Même réduit à l’état de crêpe, il aurait pu nous mordre.
Tuer.
La mobylette itou.
Elle était rouge, comme du sang. Rouge, comme la cocarde, comme la tâche qui noircit le poil du taureau quand on plante la banderille.
— Olé ! [114f]
La vachette pointe ses cornes, tête haute, queue basse, poil luisant. Elle frappe le sable du sabot. On la rassure. Elle se rendort. La paix règne dans la boîte, la concorde. La violence est en panne. On chasse le rêve. On garde les yeux fermés. On voudrait que quelque chose se passe, quelque chose de doux, de tendre, de bienveillant. On voudrait y aller comme on avance dans la fraîcheur du matin, offerte à ce jour que l’aurore annonce.
Où irions-nous ? C’est comme quand il s’agissait de partir en vacances, on ne sait pas où aller. Il va falloir pourtant trouver. On pressent que cela nous aiderait à sortir. On est revenue à la case départ. On chasse le dépit qui pointe à fleur de nichon. Il vole. On lance les dés. On doit avancer. On a toutes les clés, même celles que l’on croyait restées posées dans l’entrée, près du tournevis, du stock de Kleenex et de la clé de 25. Quelle est la porte qu’elles déverrouillent ? On appuie sur la poignée et on est face à l’évidence.
L’espace est toujours clos. La chair ne s’échappera pas de la boîte. Cela ne nous arrange pas. On va devoir s’en extraire à moins que notre destination n’ait rien à voir avec la matière telle qu’on l’a connue. On a pourtant besoin du corps, pour éprouver.
Désirer.
Réputer.
C’est comme la Samaritaine avec son eau, sa cruche et la soif.
C’est comme tout, la mort, la boîte, la chair, la liste, une figure, une parabole.
« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Une vachette. Une pince. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. Une chaussette. Des chocolats. » [115f]


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[115dDébut-2011:09:02

[113fFin-2011:08:30

[114fFin-2011:09:01

[115fFin-2011:09:02





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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