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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-30 août 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 30 août 2013

 [113d]

43.

Ruminer.
Voilà que la vachette prend ses aises ! On lui restitue aussitôt sa corne et on la remet à sa place. [103f] Cela lui donne un air de bouc amoché. La vachette s’en émeut. Elle rétorque qu’elle ne porte pas la barbiche et que sa cocarde est fort jolie contrairement à la couronne de péchés que se trimballe le bouc. Ce n’est pas faux. Elle veut bien nous la prêter, si cela peut nous aider à nous sentir plus en gaieté. On la remercie. On n’a jamais placé la joie dans le colifichet. On la plaçait plutôt dans… dans…
Le premier qui rigole sort immédiatement de la boîte !
Personne ne bouge. On préfère. On dresse le couvert. Combien sommes-nous ? Vingt et un, plus la liste ; vingt-deux. La chair, le corps. Vingt-quatre. Avec nous, cela fait vingt-cinq. Et Dieu ? On l’a déjà compté. On vérifie. Oui, c’est ça : vingt-cinq. Il y a aussi les quelques souvenirs qui traînent encore de-ci de-là. Doit-on leur mettre une assiette ? C’est inutile : ils s’autoalimentent. On soupire. On arrache la perfusion. On passe à table. Une lumière nous éblouit. On baisse les paupières. Cela ne suffit pas à l’éteindre. On veut monter la main en visière. Quelque chose nous en empêche. Quelqu’un ?
Parler.
On doit tout dire.
Raconter.
Chacun prend place autour de la table et s’installe confortablement. Dieu sert la soupe. On mange en silence. La tarte aux fraises se propose en dessert. On décline son offre. On préfère la garder dans la liste et que chacun suce l’os de son choix le temps que l’on raconte une histoire, une belle histoire, une histoire un peu magique, une histoire qui va nous faire rêver.
Cela s’est passé dans un train, à l’époque où l’on voyageait de nuit, ces trains peints en vert sombre, juste avant que la SNCF ne mette en service les wagons sans compartiments.
Orange. Des wagons aux portes orange.
On prenait une couchette. Parfois, on s’y allongeait dès le départ pour lire de bout en bout un SAS ou un San Antonio empruntés à la bibliothèque de papa. D’autre fois, on restait longtemps dans le couloir, à fumer des cigarettes, seule ou avec des voyageurs qui n’avaient pas plus envie de dormir. [105f]
Discuter.
Dire.
On pouvait rester des heures debout contre la portière à tenter de percer la nuit pour savoir où l’on était. La vitesse n’aidait pas. Alors on formait des hypothèses en fonction de l’horaire et de ce que l’on savait des gares traversées. Voir dans le noir à cent vingt kilomètres-heure. On était comme ça. On aimait bousculer la frontière comme ce jour où l’on a rencontré un Polonais. On s’est installés sur la plate-forme pour parler, en anglais. On ne parlait pas vraiment anglais. Il en aurait fallu plus que cela pour que l’on se taise tant on avait envie de faire ce voyage ensemble, se quitter après, ne pas vraiment se connaître mais s’en souvenir un jour. Ni plus, ni moins.
Ce jour est arrivé. On s’en souvient de cette nuit passée alors que l’on ignore le contenu de la conversation. On se rappelle un moment simple, un moment de partage. On a bu dans la même bouteille peut-être, mangé les mêmes friandises, ri, chanté. On ne sait plus. À moins que cela n’ait jamais existé.
Il a existé.
Il était Polonais.
On était dans un train.
On en est sûre. On garde l’image du passage à soufflet, des voies qui défilaient dans les interstices, du bruit qui couvrait nos paroles.
Quoi d’autre ? Le train roulait vers… Paris, sans doute. Rome, jamais. Les lois du chemin de fer ne sont pas identiques à celles des routes. Est-ce parce que tous les wagons qui sortent de la mine mènent en Pologne ? On avait dit avec Sarah que l’on irait là-bas. On a fait une cagnotte pour ça, grâce à Dédé et à la vente de livres que d’autres livres avaient supplanté. Est-ce que l’on y est allées ? On ne sait plus.
La mémoire part en vrille en même temps que le cerveau se dessèche. On sort une balayette. On rassemble la poussière. Quel joli petit tas ! On dirait des cendres.
Sortir.
Si les souvenirs font défaut, il va y avoir urgence.
On sait pourtant que l’on n’y est pas. Et la belle histoire, où est-elle ? Elle est du côté du Polonais assis sur la plate-forme, simple, sobre et qui laisse la trace indélébile d’un moment de joyeux partage. Elle est dans la vie qui résiste à toutes les injures, dans l’humanité capable de survivre à ce qui va au-delà du pire.
C’est l’histoire de… C’est notre histoire. Qu’il est dommage que l’on ne s’en rappelle pas ! Peut-être pouvons-nous la retrouver si on la chance qu’elle soit écrite quelque part, dans un livre, par exemple. Comment vérifier ? On les a tous vendus. On regarde la liste. L’histoire n’est pas là non plus. Et dans la lettre d’amour ? On ne va pas voir ; on craint d’y perdre de nouveau la joie à une autre histoire qui ne serait pas celle-là.
— Et la foi !
Quel est le rapport ?
— Le Polonais.
Ah ? [107f]
On se gratte le menton. Un bouton est apparu, une grosse pustule, plus grosse encore que l’horreur qui souille à jamais l’enfer. Le sang. Les larmes. Le feu ! Non ! pas le feu. On veut pourrir, pas brûler ! On veut avoir le temps d’aimer, encore et encore ! C’est au feu de recouvrer la joie ! Il a trop souvent failli ; il doit être restauré dans sa pureté. Purifier le feu, l’absoudre de l’autodafé.
Enflammer.
Le pétard sous la boîte de champignons se sent visé. Il est ému. Il réclame une pause pipi ! On la lui accorde. Les autres y vont, même Dieu. On reste seule. La pause dure. Sont-ils tous partis ? On n’y croit pas ; c’est un truc de gosses, ça, de se débiner du côté des toilettes juste au moment de la vaisselle. On rit. On les entend, là-bas, qui regardent voler la boîte et décoller le nichon.
Oh ! la belle bleue. On ramasse les miettes laissées sur la table. On met la vaisselle à tremper dans l’eau chaude avec quelques gouttes de dégraissant surpuissant. Il faut que ça mousse ! Dieu revient nous proposer de tenir le torchon. On accepte. On a envie de le brancher sur la question de la joie.
— La question de la foi ?
Judas ! tais-toi. C’est à Dieu que l’on s’adresse.
— Mais c’est Moi !
Encore cette clochette ?
On rince. Dieu essuie. La pile d’assiettes tangue. On dirait la tour de Pise. Le couteau suisse y grimpe. Il se jette dans le vide. La Bible l’attrape au vol. Le gros bouton se dégonfle. La liste réclame un peu de repos et une histoire plus drôle que celle du Polonais.
Elle n’était pas triste non plus.
Dormir.
On est d’accord. On va lire une histoire.
Ils reviennent, tous, affamés de tendresse et de poésie. Ils s’installent autour du poumon droit. Dieu sert une infusion et le dictionnaire s’ouvre sans prévenir. « Liqueur ». Vite ! on le referme. Il ne faudrait pas que ce mot-là s’efface. On va en avoir besoin pour assouplir la chair et façonner la joie. [108f] [109d]
Pétrir.
Et coller deux merguez dans le pain.

44.

Je tire sur les jambes. Elles remontent. Mes cuisses se posent sur mon ventre. Mes mains prennent appui contre le sol. Mes jambes repartent. Un jet d’air fuse sans que ma bouche ne s’ouvre vraiment. Il est puissant, inattendu. Inquiétant. Je me concentre sur la contraction de mes muscles. Je grimace. Je compte les mouvements. Mes genoux reviennent. Ils repartent et de nouveau l’air fuse entre mes dents. Je dois les écarter pour laisse passer ce qui sort tant son diamètre paraît conséquent. L’air vicié transporte autre chose que du carbone. Il y a là comme une lave. Non, c’est un ver, un serpent, une bête que mes poumons chassent. J’en ai presque la nausée.
L’air flue et flue encore. Mon larynx se fige. Ma glotte s’étarque. Je me crispe un instant. Mes jambes redescendent. Tout mon torse se détend. Une bulle de salive accompagne le flot. Mes poumons, d’un souffle rauque, dégazent. Je m’essouffle. Je continue les mouvements. Je compte. J’irai jusqu’à vingt et qui sait, l’intruse sera-t-elle totalement expurgée. J’y suis. Je m’effondre. Je respire plus librement. Quelque chose gît encore sous le plexus. Mes muscles sont cuits. Demain. Demain. C’est la bête qui expire.

45.

On se gratte les pieds.
On pourrait aussi éplucher des haricots verts. Des carottes, des pommes, des petits pois, des cerises, tous les fruits, tous les légumes. La cuisine n’en sera que meilleure et cela occuperait les mains.
Tricoter.
C’était parfait pour arrêter de fumer et ne pas prendre le risque de voir s’enflammer la couette.
Compter.
Aussi. Et s’assurer du contenu de la liste.
« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Une pince. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. Une chaussette. Une vachette. Des chocolats. » [113f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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