[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V03-21 août 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 21 août 2011

 [109d]

44.

On se gratte les pieds. On pourrait aussi éplucher des haricots verts. Des carottes, des pommes, des petits pois, des cerises, tous les fruits, tous les légumes. La cuisine n’en sera que meilleure et cela occupe les mains.
Tricoter.
Compter.
« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Une pince. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. Une chaussette. Une vachette. Des chocolats. »
On arrive bien à vingt et un sans qu’il n’y ait de haricots verts. Ce n’est pas jour de marché. On ne va pas pouvoir les ajouter à la liste. On pourrait aller à l’épicerie ; le rideau est toujours baissé. On reste là et on épluche la tartine puis les os, avant de les ronger en guise de dessert. Dieu passe l’éponge. On va pouvoir se reposer jusqu’à la prochaine cène.
Manger.
Dormir.
On est retombée en enfance.
Caguer.
Pleurer.
On attrape la poupée. On la sert fort. Elle nous console. On pose la tête dans le creux de l’estomac. On ferme les yeux. On imagine un jardin, avec un arbre et un magnifique serpent.
— C’est le Paradis !
On n’a pas envie de paradis, surtout pas en pleine nature, avec toutes ces bêtes et ces choses qui piquent ! On a toujours préféré les zones urbaines, les endroits policés. C’était plus facile pour se déplacer et on aimait la présence des autres même si on cherchait la tranquillité. On chasse le rêve. On garde les yeux fermés. On voudrait que quelque chose se passe et que l’on puisse quitter ce corps pour aller… Où ? Si seulement on savait où aller cela nous aiderait peut-être à sortir. On est revenu à la case départ. On lance les dés. On doit avancer. On a toutes les clés. Quelle est la porte qu’elles déverrouillent ? On appuie sur la poignée et on est face à l’évidence.
Réputer.
C’est comme la Samaritaine avec son eau, sa cruche et la soif.
C’est comme toujours, une parabole.
« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Une pince. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. Une chaussette. Une vachette. Des chocolats. »
C’est bien ce que l’on craignait : il n’y a pas de programme télé. Ni de coupelle avec des cacahuètes. On doit se contenter de la corde à linge. On l’épluche. Elle rouille. On l’enduit de merguez. Elle dit que ça brûle. On calme la douleur avec un peu de tarte aux fraises. La poupée prépare le cartable de la vachette et le dictionnaire s’offre la tartine. Tout le monde est à son aise. Même la chair semble apaisée. Elle se délite sans plus de bruits ni d’odeurs. On dirait même qu’elle commence à ne plus rien sentir. On retire la pince. En effet. On ne sent rien à part les émotions, bien sûr, qui restent vives.
Elles se cherchent un objet de désir, un purgatoire. Non, un exutoire. Ce n’est pas parce que les mots riment qu’ils disent la même chose. Le dictionnaire tranche et la Bible étanche la soif de la Samaritaine. Cela lui donne un air de déesse grecque sans la petite tunique vaporeuse ni le les épines sur la tête.
Planer.
C’est aussi un moyen de s’échapper. Encore faudrait-il une substance hallucinogène qui nous transporte.
— Je suis là !
Mais non, Judas : on ne va pas sniffer des lentilles !
On remet la pince. On ouvre le dictionnaire. On voudrait savoir ce que signifie « avunculaire ». Le mot était resté dans un texto en attendant que l’on ait la gentillesse de le prendre en considération. Voilà qui est fait.
Le dictionnaire répond que c’est une histoire de tante.
— Pédé !
Et d’oncle.
Judas, excuse-toi auprès de la dame !
— Que dalle !
Il est vraiment grossier, ce Judas, pour un personnage biblique. Il faudra que l’on demande à Dieu ce qu’il en pense à l’occasion de la prochaine vaisselle.
— En Judas, Je me mouille.
Satanée clochette !
On lance la chaussette pour la faire taire. Cela produit un bruit sourd, comme un tocsin. Quelqu’un est-il mort ? Ou alors, c’est la guerre. On tend l’oreille. On n’entend pas le son du canon. Il faut dire que la guerre est parfois sourde ; elle n’en est pas moins meurtrière.
Vaincre.
Résister.
On emballe le foie dans un reste de tissu adipeux. Il commençait à partir en lambeau et on voudrait gagner du temps sur le temps. La solution est dans la chair. On le sait. Elle donne la joie qui porte l’esprit vers… On court après la Samaritaine ; elle est trop rapide ! On l’a perdue. Il nous en faut une autre. Où va-t-on la trouver ? On reprend le dictionnaire. On veut savoir quel est le mot qui suit « avunculaire ». « Awalé » ; c’est une idée. Cela nous occuperait. On marque la page avec le couteau suisse. On balance la tête comme si une douce musique nous berçait.
Ce n’est pas un leurre ! On l’entend… Léonard Cohen chantent The Faith. La foi. On y est. On est là.
Et Dieu ?
Il essuie la vaisselle.
Sortir.
On sourit d’abord. Les larmes montent aux yeux. On les laisse couler. Ce sont des larmes de joie. La foi. Lalala. Tralalère ! On tire la langue ; Il ne sert à rien de se dérober.
La foi. On l’a. On la tient. On ne la lâche pas. [109f]


--------------

[109dDébut-2011:08:21

[109fFin-2011:08:21





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.