[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V03-18 août 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 18 août 2011

 [107d]

42.

Une crampe perce mon flanc. Elle part du ventre, passe sous les côtes et se termine dans le gousset. Je serre les dents. C’est pire. Je remplis d’air mes poumons, lentement, sûrement. La crampe se transforme en lame à double tranchant. Elle lacère tout ce qu’elle rencontre, transperce la poitrine et poursuit ses assauts. Mon sang se fige. Mes poumons se bloquent. Je laisse échapper un soupir. Je dois me lever, marcher, plonger la main sous le cœur et sortir de là le nerf qui transporte la douleur.
Je n’ai plus la sensation d’inspirer. J’expire par à-coups en jouant des tressauts de l’élancement. Le passage de l’air le ravive. Je dois le surprendre si je veux l’occire. Je tire un coup sec sur mes épaules, vers l’arrière. Le nerf couine. Je tire encore. Il bande l’estoc et fend le muscle sur toute sa longueur. Je lance une bouffée d’air en contre-feu. Il lâche prise dans un ultime sursaut. La douleur s’effondre. La chair survit. L’air circule à nouveau. Le sang rejoint le cœur. Et la grimace se fond dans un sourire.

43.

Ruminer.
Voilà que la vachette prend ses aises ! On lui rend aussitôt sa corne et on la remet à sa place. [103f] Cela lui donne un air de bouc amoché. La vachette rétorque qu’elle ne porte pas la barbiche et que sa cocarde est fort jolie. Ce n’est pas faux. Elle veut bien nous la prêter, si ça peut nous aider. On la remercie. On n’a jamais placé la joie dans le colifichet. On la plaçait plutôt dans… dans…
Le premier qui rigole sort immédiatement de la boîte !
Personne ne bouge. On préfère. On dresse le couvert. Combien sommes-nous ? Vingt et un, plus la liste ; vingt-deux. La chair, le corps. Vingt-quatre. Avec nous, cela fait vingt-cinq. Et Dieu ? On l’a déjà compté. On vérifie. Oui, c’est ça : vingt-cinq. Plus les quelques souvenirs qui traînent encore de-ci de-là. C’est inutile de leur mettre une assiette. Ils s’autoalimentent. On soupire. On arrache la perfusion. On passe à table. Une lumière nous éblouit.
Parler.
On doit tout dire.
Raconter.
Chacun prend place autour de la table et s’installe confortablement. Dieu sert la soupe. On mange en silence. La tarte aux fraises se propose en dessert. On décline son offre. On préfère la garder dans la liste et que chacun suce l’os de son choix le temps que l’on raconte une histoire, une belle histoire, une histoire un peu magique, une histoire qui va nous faire rêver.
Cela s’est passé dans un train, à l’époque où l’on voyageait de nuit, ces trains peints en vert sombre, juste avant que la SNCF ne mette en service les wagons sans compartiments. On prenait une couchette. Parfois, on s’y allongeait dès le départ pour lire de bout en bout un SAS ou un San Antonio empruntés à la bibliothèque de papa. D’autre fois, on restait longtemps dans le couloir, à fumer des cigarettes, seule ou avec des voyageurs qui n’avaient pas plus envie de dormir. [105f]
Un jour, on a rencontré un Polonais. On s’est installé sur la plate-forme pour parler, en anglais. On ne parlait pas vraiment anglais. Il en aurait fallu plus que cela pour que l’on se taise. On ne saurait dire pourquoi mais on avait envie de faire ce voyage ensemble, se quitter après, ne pas vraiment se connaître. Être ensemble et s’en souvenir un jour. On ne sait pas ce que l’on s’est raconté. On se souvient d’un moment simple, un moment de partage. On a bu dans la même bouteille, partagé des friandises.
Il était Polonais.
On était dans un train.
On avait dit que l’on irait en Pologne, avec Sarah. Est-ce que l’on y est allées ? On ne sait plus. La mémoire part en vrille en même temps que le cerveau se dessèche.
Sortir.
Si les souvenirs font défaut, il va y avoir urgence. On sait pourtant que l’on n’y est pas. Et la belle histoire, où est-elle ? Elle est du côté du Polonais, simple, sobre et qui laisse la trace indélébile d’un moment de joyeux partage. C’est dommage que l’on ne se rappelle pas plus. Ou alors, c’est écrit. On regarde la liste. Ce n’est pas là. Et dans la lettre d’amour ? On ne va pas voir ; on craint d’y perdre de nouveau la joie.
— Et la foi !
Quel est le rapport ?
— Le Polonais.
Ah ? [107f]


--------------

[107dDébut-2011:08:18

[103fFin-2011:08:11

[105fFin-2011:08:14

[107fFin-2011:08:18





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.