[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V03-15 août 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 15 août 2011

 [106d]

40.

Aimer.
On y vient.
On doit retrouver la joie d’abord. Où peut-elle bien se cacher ? On jette un œil alentour. Rien. On regarde mieux. Toujours rien. On consulte la liste. La couette suggère que la joie fricote avec la lettre d’amour, bien planquée derrière un amas de chair gluante d’humeurs et de matière fécale. Ce n’est guère ragoûtant. La tarte aux fraises retient un hoquet et part en vrille. On la remet à plat. On en a besoin pour reconquérir la joie, ce qui nous expose à récupérer la lettre d’amour. Ou l’inverse.
On préfère l’amour à la lettre.
On hésite.
C’est regrettable. On ne peut pas toujours attendre qu’il se passe quelque chose, ce d’autant moins que, là où l’on est, même le Ciel aurait du mal à nous tomber sur la tête.
Oser.
On s’y risque.
Creuser.
C’est ce qu’il y a de mieux à faire. On sort une paire de gants. On ne voudrait pas se salir les mains dans la fange. On fouille. La vachette, toujours aimable, nous prête une corne. Ça creuse plus profond que la corde à linge, même si on lui adjoint l’échelle et la chaussette. Ça laisse des traces aussi. [101f] La chair est blessée. On en est plus que désolée. On s’excuse de la profondeur de l’entaille. La chair est surprise de notre affliction tant le sillon que l’on a creusé n’est rien à l’aune de sa putréfaction en cours. Dans ce cas…
Quand même. Ce n’est pas bien de blesser la chair.
Ce n’est pas bien de blesser tout court.
C’est comme pendre. Et tuer.
Décapiter.
Le dictionnaire rigole encore. L’oreiller frémit et la chair nous assure une nouvelle fois que l’on n’a rien fait de malsain ni de condamnable. C’est gentil. Toutes les absolutions sont les bienvenues même si on les sait, à l’instar du paradis, artificielles. La chair continue en expliquant que le bien et le mal ne sont plus ce qu’ils étaient et que ce qui meurtrissait avant n’est ici qu’une infime éraflure. On ignorait que la chair fût si sage. C’est nouveau. On ne discute pas. C’est nouveau aussi. On préfère se concentrer sur la fouille en cours.
Piocher.
Jaillir.
Et tourner la manivelle jusqu’à ce que l’amour transpire de la lettre et se pose contre le sein de la Samaritaine.
Rêver.
La joie n’est pas loin.
On fourre la tête sous ses jupes. On savoure les mots qu’elle tait mais que l’on a tant envie d’entendre. On enfile un kimono. On noue la ceinture comme sensei nous a appris. Il est là, devant, tout en sobriété. Sa main se pose au moindre déséquilibre. Sa voix nous guide. [98f] On écarquille les yeux. Une drôle de lumière éclaire le sable de l’arène. On entend quelque chose. Une voix peut-être. Non, c’est une boîte à musique. On l’ouvre. Ce sont des chocolats ! On nous a offert des chocolats. On croque. Un filet de cacao coule le long de nos papilles et le sucre circule dans nos veines.
On salive. On s’essuie la bouche d’un revers de poisson qui pue. L’effet est immédiat. On se sent belle. On se croit forte. On lévite. On jette la Bible à la face du dictionnaire. On va conquérir le monde du seul rayonnement de notre aura. Le monde et l’amour, la joie ; l’ivresse. On sera, samouraï.
Vaincre.
On est prête. On sait où l’on va, désormais. On se relève d’un coup.
« Boum ! »
Dommage. On avait oublié la boîte. On s’est fracassé le crâne contre son couvercle. Sensei nous donne une poche de glace. La douleur n’est pas si vive. Le dépit domine.
Sortir.
La joie n’y suffit pas.
Que manquerait-il ? La liste n’en dit rien. La lettre d’amour non plus. Reste la boîte. On se cogne à nouveau à son couvercle, pile au niveau de la bosse. La chair ne plie pas. Elle est si solide, maintenant qu’elle part en lambeau. Avant, elle était contuse à la moindre éraflure. Toujours, il fallait la chérir, la consoler, la nourrir, la caresser dans le sens du poil, lui donner de quoi asseoir son intégrité. Elle s’aimait en un seul morceau, sans coupures, lisse, entière. Elle formait un corps. Et après le café, elle réclamait deux carrés de chocolat, ou le double.
Des chocolats ! C’est si précieux.
C’est si essentiel !
Peut-être était-ce cela qui manquait ? On les ajoute à la liste. [102f] Qui nous les a offerts ? La Samaritaine rougit. La poupée, elle, nous envoie des fleurs. La corde à linge préfère se taire ; elle ne fait jamais de cadeau, même quand elle en pince pour quelqu’un. Ce n’est pas son style. Elle aime la brutalité plus ou moins feinte. C’est dommage qu’elle soit ainsi. On devrait peut-être la retirer de la liste.
Elle proteste. C’est juste un genre qu’elle se donne.
Et alors ? Ce n’est pas agréable, la brutalité ; c’est méchant et fort déplaisant. Elle en convient et promet de faire attention. On lui suggère de plutôt opérer une métamorphose. Elle réclame le concours de Jacques Lacan, grand zoologue s’il en est. Il est en vacances ; son répondeur la renvoie sur le couteau suisse. Elle se coupe. La Bible la suture. On revient à la case départ. On lance les dés. On tombe sur une oie sauvage. Elle a de jolies plumes. On ne la connaît pas. Cela tombe bien. On aime découvrir.
Déshabiller.
Rougir.
On fouille encore. Entre deux replis de côlon, on récupère enfin une certaine joie. Est-ce la bonne ? Elle a pour elle de gésir au fin fond du magma. Elle a contre elle d’être un peu trop propre pour y avoir vécu longtemps.
Et la lettre d’amour, où est-elle ?
— Je suis là !
Quelle tourte !
Non, ça, c’est la Samaritaine. Elle file un mauvais coton avec la tartine. On va devoir sévir. On ramasse la liste. On l’emballe dans le linceul et on cale le tout entre les fesses. Cela leur redonne un coup de jeune. Ce n’est pas si mal. On croque à nouveau un chocolat. Il nous invite à chercher encore la joie. On gratte la chair. On fouille. On taraude. Elle s’éparpille. Elle se répand. Et le poisson qui pue sort un briquet pour allumer une bougie.
Ce n’est pourtant pas notre anniversaire.
On souffle. On n’est pas au bout de nos peines. On doit biner encore, trouver la joie, la bonne, cette fois, et la lettre d’amour, glisser quelques doigts dans la culotte de la tarte aux fraises et branler le couvercle pour qu’il se soulève. Chouette ! On va se faire la belle.
Sortir.
Jacques Lacan s’attaque déjà à l’opercule. La Samaritaine écarte les cuisses. La poupée l’imite. Le nichon exige un retour à la décence. La Bible lui met une claque. Les esprits s’échauffent. On en appelle au calme. Il revient. On grimpe à l’échelle et on regarde de l’autre côté du mur si la boîte de champignons a atterri dans le poulailler du voisin. On ne l’y voit pas. Cela ne veut pas dire qu’elle n’y est pas.
Et les poules, où sont-elles ?
À confesse.
Et la lettre d’amour, alors ?
Elle sommeille au cœur de la joie. À moins que ce ne soit l’inverse. La chair s’en nourrit. Elle se délite sans que le corps ne se dissolve. On s’y ancre. On le sait. On vient d’ouvrir une voie. Jacques Lacan peut lâcher l’affaire. On ne sortira pas par le haut de la boîte.
— Par où, alors ?
C’est trop tôt pour le dire, Judas. Et puis tu ne comprendrais pas.
— La traîtrise n’est pas toujours le lot des imbéciles.
Tu as raison. Ce peut même être le contraire.
Alors, dis-moi, mon Judas qui veut tout savoir, l’amour, c’est le lot de qui ? C’est l’affaire de quoi ?

41.

Pourquoi tu ne réponds pas ?
Mentir.
Ce n’est plus possible. [104f]

42.

Une crampe perce mon flanc. Elle part du ventre, passe sous les côtes et se termine dans le creux de l’épaule. Je serre les dents. C’est pire. Je remplis d’air mes poumons, lentement, sûrement. La crampe se transforme en lame à double tranchant. Elle lacère tout ce qu’elle rencontre, perce le cœur au passage et se meurt dans l’aisselle sans que ne cessent ses assauts. Mon sang se fige. Mes poumons se bloquent. Je laisse échapper un soupir. Je dois me lever, marcher, plonger la main sous le cœur et sortir de là le nerf qui transporte la douleur.
Je n’ai plus la sensation d’inspirer. J’expire par à-coups en jouant des tressauts de l’élancement. Le passage de l’air le ravive. Je dois le surprendre si je veux l’occire. Je tire un coup sec sur mes épaules, vers l’arrière. Le nerf couine. Je tire encore. Il bande l’estoc et fend la chair sur toute sa longueur. Je lance une bouffée d’air en contre-feu. Il lâche prise dans un ultime sursaut. La douleur s’effondre. La chair survit. L’air circule à nouveau. Le sang rejoint le cœur. Et la grimace se fond dans un sourire.

43.

Ruminer.
Voilà que la vachette prend ses aises. On lui rend sa corne et on la remet en place. [103f] Cela lui donne un air de bouc. Elle rétorque que sa cocarde est plus jolie qu’une barbe. Ce n’est pas faux. Elle veut bien nous la prêter, si ça peut nous aider. On la remercie. On n’a jamais placé la joie dans l’esthétique. On la plaçait plutôt dans… dans…
Le premier qui rigole sort immédiatement de la boîte !
Personne ne bouge. On dresse le couvert. Combien sommes-nous ? Vingt et un, plus la liste ; vingt-deux. La chair, le corps. Vingt-quatre. Avec nous, cela fait vingt-cinq. Et Dieu ? On l’a déjà compté. On vérifie. Oui, c’est ça, vingt-cinq. Plus les quelques souvenirs qui traînent encore par ici. On n’a pas besoin de les nourrir. On passe à table. Une lumière nous éblouit.
Parler.
On doit tout dire.
Raconter.
Prenez place autour de la table. Installez-vous confortablement ô ! vous qui partagez cette boîte le temps de trouver le chemin de la sortie. On va vous raconter une histoire, une belle histoire, une histoire un peu magique, une histoire qui va nous faire rêver.
Cela s’est passé dans un train, à l’époque où l’on voyageait de nuit, ces trains peints en vert sombre, juste avant que l’on invente les wagons sans compartiments. On prenait une couchette. Parfois, on s’y allongeait dès le départ pour lire de bout en bout un SAS ou un San Antonio empruntés à la bibliothèque de papa. D’autre fois, on restait longtemps dans le couloir, à fumer des cigarettes, seule ou avec des voyageurs qui n’avaient pas plus envie de dormir. [105f]

44.

Je tire sur les jambes. Elles remontent. Mes cuisses se posent sur mon ventre. Mes mains prennent appui contre le sol. Mes jambes repartent. Un jet d’air fuse dans que ma bouche ne s’ouvre vraiment. Il est puissant, inattendu. Inquiétant. Je me concentre sur la contraction de mes muscles. Je grimace. Je compte les mouvements. Mes genoux reviennent. Ils repartent et de nouveau l’air fuse entre mes dents. Je dois les écarter pour laisse passer ce qui sort tant son diamètre paraît conséquent. L’air vicié transporte autre chose que du carbone. Il y a là comme une lave. Non, c’est un ver, un serpent, une bête que mes poumons chassent. J’en ai presque la nausée.
L’air flue et flue encore. Mon larynx se fige. Ma glotte s’étarque. Je me crispe un instant. Mes jambes redescendent. Tout mon torse se détend. Une bulle de salive accompagne le flot. Mes poumons, d’un souffle rauque, dégazent. Je m’essouffle. Je continue les mouvements. Je compte. J’irai jusqu’à vingt et qui sait, l’intruse sera-t-elle totalement expurgée. J’y suis. Je m’effondre. Je respire plus librement. Quelque chose gît encore sous le plexus. Mes muscles sont cuits. Demain. Demain. C’est la bête qui expire.

45.

Je pompe. Mes muscles souffrent. J’ouvre la bouche pour leur donner le maximum d’oxygène. Ma sueur, sur ma nuque, tente, elle, de les rafraîchir. Je veux aller jusqu’à dix. Je plie les coudes. Je serre les fesses. Mon ventre se tend. Je déplie de nouveau les bras. Je marque une pause d’une fraction de seconde. Je redescends. La sueur brûle mes yeux. Je secoue la tête. C’est l’hécatombe ! Les gouttes se précipitent, le long du nez, sur les joues, depuis les tempes… Mon crâne est un déluge. [106f]


--------------

[106dDébut-2011:08:15

[101fFin-2011:08:09

[98fFin-2011:08:05

[102fFin-2011:08:10

[104fFin-2011:08:13

[103fFin-2011:08:11

[105fFin-2011:08:14

[106fFin-2011:08:15





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.