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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-13 août 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 13 août 2011

 [104d]

40.

Aimer.
On y vient.
On doit retrouver la joie d’abord. Où peut-elle bien se cacher ? On jette un œil alentour. Rien. On regarde mieux. Toujours rien. On consulte la liste. La couette suggère que la joie fricote avec la lettre d’amour, bien planquée derrière un amas de chair gluante d’humeurs et de matière fécale. Ce n’est guère ragoûtant. La tarte aux fraises retient un hoquet et part en vrille. On la remet à plat. On en a besoin pour retrouver la joie, ce qui nous expose à retrouver la lettre d’amour.
On préfère l’amour à la lettre.
On hésite.
C’est idiot. On ne peut pas toujours attendre qu’il se passe quelque chose, ce d’autant moins que, là où l’on est, même le Ciel aurait du mal à nous tomber sur la tête.
Oser.
On s’y risque.
Creuser.
C’est ce qu’il y a de mieux à faire. On sort une paire de gants. On ne voudrait pas se salir les mains dans la fange. On fouille. La vachette, toujours aimable, nous prête une corne. Ça creuse plus profond que la corde à linge, même si on lui adjoint l’échelle et la paire de merguez. Ça laisse des traces aussi. [101f] La chair est blessée. On en est plus que désolée. On s’excuse de la profondeur de l’entaille. La chair est surprise de notre affliction tant le sillon que l’on a creusé n’est rien à l’aune de sa putréfaction en cours. Dans ce cas…
Quand même. Ce n’est pas bien de blesser la chair.
Ce n’est pas bien de blesser tout court.
C’est comme pendre. Et tuer.
Décapiter.
Le dictionnaire rigole encore. L’oreiller frémit et la chair nous assure une nouvelle fois que l’on n’a rien fait de malsain ni de condamnable. C’est gentil. Elle continue en expliquant que le bien et le mal ne sont plus ce qu’ils étaient et que ce qui meurtrissait avant n’est plus ici qu’une infime éraflure. On ignorait que la chair fut si sage. C’est nouveau. On ne discute pas. C’est nouveau aussi. On préfère se concentrer sur la fouille en cours.
Piocher.
Sortir.
Et tourner la manivelle jusqu’à ce que l’amour transpire de la lettre et se pose contre le sein de la Samaritaine.
Rêver.
La joie n’est pas loin.
On fourre la tête sous les jupes de la Samaritaine. On savoure les mots qu’elle tait mais que l’on a tant envie d’entendre. On cherche un kimono. On noue la ceinture comme sensei nous a appris. Il est là, devant, tout en sobriété. Sa main se pose au moindre déséquilibre. Sa voix nous guide. [98f] On écarquille les yeux. Une drôle de lumière éclaire le sable de l’arène. On entend quelque chose. Une voix peut-être. Non, c’est une boîte à musique. On l’ouvre. Ce sont des chocolats ! On nous a offert des chocolats ! On croque. Un filet de joie coule sur nos papilles et le sucre circule dans nos veines.
On salive. On s’essuie la bouche d’un revers de poisson qui pue. On se sent belle soudain. On se croit forte. On jette la Bible à la face du dictionnaire. On va conquérir le monde. On sera samouraï.
Sortir.
On est prête. On sait où l’on va, désormais. On se relève d’un coup, prête à bondir. « Boum ! »
Dommage. On avait oublié la boîte. On s’est cognée à son couvercle.
Sortir.
La joie n’y suffit pas. À moins qu’on ne l’ait pas totalement retrouvée.
Que manquerait-il ? La liste n’en dit rien. La lettre d’amour non plus. Reste la boîte. On se cogne à nouveau au couvercle. Cela ne fait pas si mal. C’est la chair qui le dit. Elle solide, maintenant qu’elle part en lambeau. Avant, elle était contuse à la moindre piqûre. Toujours, il fallait la chérir, la consoler, la nourrir, la caresser dans le sens du poil, lui donner de quoi asseoir son intégrité. Elle s’aimait en un seul morceau, sans coupures, lisse, entière. Elle formait un corps. Et après le café, elle réclamait à chaque fois un carré de chocolat.
Des chocolats ! C’est si précieux.
C’est si essentiel !
Peut-être était-ce cela qui manquait ? On les ajoute à la liste. [102f] Qui nous les a offerts ? La Samaritaine rougit. La poupée, elle, nous envoie des fleurs. La corde à linge préfère se taire ; elle ne fait jamais de cadeau, même quand elle est pince pour quelqu’un. Ce n’est pas son style. Elle aime la brutalité feinte. On devrait peut-être la retirer de la liste.
Elle proteste. C’est juste un genre quelle se donne.
Et alors ? Ce n’est pas agréable, la brutalité. Elle en convient et promet de faire un effort. On lui suggère de prendre plutôt un autre pli ; sur le long terme, c’est plus sûr. Elle réclame le concours de Jacques Lacan. Il la renvoie sur le couteau suisse. Elle se coupe. La Bible la suture. On revient à la case départ. On lance les dés. On tombe sur une oie sauvage. On ne la connaît pas. Cela tombe bien. On aime découvrir.
Déshabiller.
Rougir.
Entre deux replis de côlon, on trouve une certaine joie. Est-ce la bonne, cette fois ? Elle a pour elle de gésir au fin fond de la chair. Elle a contre elle d’être un peu trop propre pour être malhonnête.
Et la lettre d’amour, où est-elle ?
— Je suis là !
Quelle tourte !
Non, ça c’est la Samaritaine. Elle file un mauvais coton avec le couteau suisse. On va devoir sévir. On ramasse la liste. On l’emballe dans le linceul et on cale le tout entre les fesses. Cela leur redonne un coup de jeune. Ce n’est pas si mal. On croque un chocolat. Il nous invite à chercher encore la joie. On gratte la chair. On fouille. On taraude. Elle s’éparpille. Elle se répand. Et le poisson qui pue allume une bougie.
Ce n’est pourtant pas notre anniversaire.
On souffle. On n’est pas au bout de nos peines. On doit biner encore, trouver la joie, la bonne, cette fois, et la lettre d’amour, glisser quelques doigts dans la culotte de tarte aux fraises et branler le couvercle pour qu’il se soulève ! Chouette ! On va se faire la belle.
Sortir.
Jacques Lacan s’attaque déjà à l’érection de la boîte. La Samaritaine écarte les cuisses. La poupée l’imite. Le nichon réclame un peu de décence. La Bible lui met une claque. Les esprits s’échauffent. On réclame un peu de calme. On l’obtient. On grimpe à l’échelle et on regarde de l’autre côté du mur si la boîte de champignons a atterri dans le poulailler du voisin. On ne l’y voit pas. Cela ne veut pas dire qu’elle n’y est pas.
Et les poules, elles sont où ?
À confesse.
Et la lettre d’amour, alors ?
Elle gît au cœur de la joie. À moins que ce ne soit l’inverse. La chair s’en nourrit. Elle se délite sans que le corps ne se dissolve. On s’y ancre. On le sait. On vient d’ouvrir une voie. Jacques Lacan peut lâcher le couvercle. On ne sortira pas par là.
— Par où, alors ?
C’est trop tôt pour le dire, Judas. Et puis tu ne comprendrais pas.
— La traîtrise n’est pas toujours le lot des imbéciles.
Tu as raison. Ce peut même être le contraire.
Et l’amour, c’est le lot de qui ?

41.

Pourquoi tu ne réponds pas ?
Mentir.
Ce n’est plus autorisé. [104f]


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[104dDébut-2011:08:13

[101fFin-2011:08:09

[98fFin-2011:08:05

[102fFin-2011:08:10

[104fFin-2011:08:13





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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