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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-11 août 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 11 août 2011

 [103d]

38.

Quelqu’un parle. J’écoute. Les mots défilent. Je veux me mettre en position d’entendre. Je croise les bras. J’ouvre les épaules. Je déplie mes muscles. Je me grandis. Mon sourire suit. Je cale ma respiration sur un rythme lent. Je réduis la lumière qui entre dans mes pupilles. Je ne veux rien accueillir d’autre que le sens produit. Je chasse la musique des phrases, la mélodie des voix. Le récit raisonne dans mon cerveau. Il court de neurones en synapses et cherche l’axone où sommeille l’émotion qui lui ferait échos. Je m’y concentre. J’y suis toute. J’en suis pleine. Mon corps porte ce qui se dit. Il n’y prend aucun poids. Au contraire ! Accueillir la parole frappe la souffrance au cœur [100f] et l’éparpille. L’esprit se libère. Mes yeux se plissent encore et ma chair s’assouplit.

39.

Tes paroles forment un flot qui me submerge sans que je ne puisse contrôler l’émotion qu’il transporte. Je ferme les bras contre mon ventre, les doigts raidis sur le tissu de mon pull. Je rentre la tête dans le cou et le cou sous la poitrine. Je me tasse ; j’encaisse, une boule au creux de l’estomac, un étau qui ralentit le débit d’air dans mes poumons. Je ne veux pas que la bordée m’emporte loin de toi. Je dois faire front et rester, là, soudée. Je t’observe, l’œil en coin, prête à cueillir un signe qui briserait la lame. Un instant, tes lèvres amorcent un sourire, peut-être sous l’effet de mon regard. J’y crois. La pression diminue. Mon dos se décolle du fond du siège. Ma tête pointe l’arrondi de ses oreilles. Je lance une boutade. Tu l’attrapes au vol et respires enfin. Mon ventre s’emplit d’air. Tes joues reprennent un peu de couleur. Le flot prend des allures de kermesse. Il cherche encore le chemin de l’apaisement. Je lui offre mon stylo. Ton sourire s’élargit. Ton souffle monte en puissance et libère l’étau qui comprimait mes poumons. La boule s’envole. Nos yeux la suivent un instant autant que ma plume court et exsude ta pensée. Les phrases rigolent de ta glotte à ma main. Elle note, frénétique, tes idées à la volée. La gravité décline. Nous sortons de sous la cascade, trempées, et l’encre scelle notre unité.

40.

Aimer.
On y vient.
On doit retrouver la joie d’abord. Où peut-elle bien se cacher ? On jette un œil alentours. Rien. On regarde mieux. Toujours rien. On consulte la liste. La couette suggère que la joie fricote avec la lettre d’amour, bien planquée derrière un amas de chair gluante d’humeurs et de matière fécale. Ce n’est guère ragoutant. La tarte aux fraises retient un hoquet et part en vrille. On la remet à plat. On en a besoin pour retrouver la joie, ce qui nous expose à retrouver la lettre d’amour. On préfère l’amour à la lettre. On hésite. Allez ! On ne peut pas toujours attendre qu’il se passe quelque chose, ce d’autant moins que, là où l’on est, même le Ciel aurait du mal à nous tomber sur la tête.
Oser.
On s’y risque.
Creuser.
C’est ce qu’il y a de mieux à faire. On sort une paire de gants. On ne voudrait pas se salir les mains dans la fange. On fouille. La vachette, toujours aimable, nous prête une corne. Ça creuse plus profond que la corde la ligne. Ça laisse des traces aussi. [101f] La chair est blessée. On en est plus que désolée. On s’excuse de la profondeur de l’entaille. La chair est surprise de notre affliction tant le sillon que l’on a creusé n’est rien à l’aune de sa putréfaction en cours. Dans ce cas…
Quand même. Ce n’est pas bien de blesser la chair.
Ce n’est pas bien de blesser tout court.
C’est comme pendre. Et tuer.
Décapiter.
Le dictionnaire rigole encore. L’oreiller frémit et la chair nous assure une nouvelle fois que l’on n’a rien fait de malsain ni de condamnable. C’est gentil. Elle continue en expliquant que le bien et le mal ne sont plus ce qu’ils étaient et que ce qui meurtrissait avant n’est plus ici qu’une infime éraflure. On ignorait que la chair fut si sage. C’est nouveau. On ne discute pas. C’est nouveau aussi. On préfère d’emblée creuser un peu plus.
Piocher.
Sortir.
Et tourner la manivelle jusqu’à ce que l’amour transpire de la lettre et se pose contre le sein de la Samaritaine.
Rêver.
La joie n’est pas loin.
On y arrivera. On fourre la tête sous les jupes de la Samaritaine. On savoure les mots qu’elle tait mais que l’on tant envie d’entendre. On cherche un kimono. On noue la ceinture comme sensei nous a appris. Il est là, devant, tout en sobriété. Sa main se pose au moindre déséquilibre. Sa voix nous guide. [98f] On écarquille les yeux. Une drôle de lumière éclaire le sable de l’arène. On entend quelque chose. Une voix peut-être. Non, c’est une boîte à musique. On l’ouvre. Ce sont des chocolats ! On nous a offert des chocolats ! On croque. Un filet de joie coule sur nos papilles et le sucre circule dans nos veines.
On salive. On s’essuie la bouche d’un revers de poisson qui pue. On se sent belle soudain. On se croit forte. On jette la Bible à la face du dictionnaire. On se relève d’un coup. « Boum ! »
On avait oublié la boîte. On s’est cognée à son couvercle. Cela ne fait pas si mal. C’est la chair qui le dit. Elle bien solide, maintenant qu’elle part en lambeau. Avant, elle était contuse à la moindre piqûre. Il fallait la consoler, la nourrir, lui donner de quoi asseoir son intégrité. Elle s’aimait en un seul morceau, sans coupures. Elle formait un corps. Et après le café, elle croquait toujours un carré de chocolat.
Des chocolats ! C’est si précieux.
On les ajoute à la liste. [102f] Qui nous les a offert ? La Samaritaine rougit. La poupée, elle, nous envoie des fleurs. La corde à linge préfère se taire ; elle ne fait jamais de cadeau. Ce n’est pas son style. Et la lettre d’amour, où est-elle ?
— Je suis là !
Quelle tourte !
Non, ça c’est la Samaritaine. Elle file un mauvais coton avec le couteau suisse. On va devoir sévir. On ramasse la liste. On l’emballe dans le linceul et on cale le tout sous les fesses. Cela leur redonne un coup de jeune. Ce n’est pas si mal. On croque un chocolat. Il nous invite à retrouver la joie. On gratte encore la chair. On taraude. Elle s’éparpille. Elle se répand. Et le poisson qui pue allume une bougie.
Ce n’est pourtant pas notre anniversaire.
On souffle. On n’est pas au bout de nos peines. On doit gratter encore, trouver la joie et la lettre d’amour, glisser quelque doigts dans la culotte de tarte aux fraises ! Chouette ! On va se faire la belle.
Sortir.
Jacques Lacan s’attaque déjà aux barreaux. La Samaritaine écarte les cuisses. On grimpe à l’échelle et on regarde de l’autre côté du mur si la boîte de champignons à atterri dans le poulailler du voisin. On ne l’y voit pas. Cela ne veut pas dire qu’elle n’y est pas.
Et la lettre d’amour, alors ?
Elle gît au cœur de la joie. À moins que ce ne soit l’inverse. La chair s’en nourrit. Elle se délite sans que le corps ne se dissolve. On s’y ancre. On le sait. On vient d’ouvrir une voie.

41.

Ruminer.
Voilà que la vachette prend ses aises. On la remet en place. [103f]


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[103dDébut-2011:08:11

[100fFin-2011:08:07

[101fFin-2011:08:09

[98fFin-2011:08:05

[102fFin-2011:08:10

[103fFin-2011:08:11





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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