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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-9 août 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 9 août 2011

 [101d]

36.

J’ajuste la bandoulière de mon sac de sport sur mon épaule gauche. Ma nuque est humide. Quelques gouttes de sueur coulent encore sous mes cheveux. L’air du soir les rencontre. Mes cervicales profitent de l’effet analgésique du froid. Mes joues sont en feu. Mon estomac crie famine. Je lui offre une gorgée d’eau en lui promettant pour bientôt des aliments plus substantiels. Il ne rechigne pas. Ma chair ne proteste pas non plus des coups reçus par inadvertance ni des écrasements et autres étirements qu’elle a dû amortir. Elle se resserre et résiste à l’algidité qui mettra bientôt à nu tiraillements et courbatures.
Le trottoir est vide. Le bitume sous mes chaussures a le moelleux du tatami. Je serre les fesses et rentre le ventre, hara. Je joue de chaque pas pour accentuer le roulis. Je flirte avec la chute et prends de la hauteur. Je suis si légère, libre de toute masse, dépouillée de ma carcasse ! Je ne touche plus Terre. C’est un sourire qui me porte. Il s’élargit à chaque bulle d’air qui rafraîchit ma nuque. Le monde est sous mes pieds. Il suffirait que j’ouvre les bras pour qu’il s’y engouffre, que l’on s’épouse, lui et moi, que l’on s’emmêle à jamais dans un roulé-boulé qui nous porterait au fin fond de l’univers, là où l’amour est sans haine, l’allégresse sans peines.
J’ai envie de chanter « Judo que ma joie demeure ». La mélodie me soulève un peu plus. Je suis aux anges et découvre la plénitude, sobre, cardinale. Je voudrais que jamais mes pas ne me permettent d’atteindre la bouche du métro. Je voudrais toujours marcher sur ce bout de trottoir où la béatitude, en ma chair et mon âme unies dans la construction de l’équilibre, s’incarne. [99f] Je voudrais, à toute heure, que mon cœur s’enivre de cette félicité. Je marche encore. Mon corps s’est dissous. Ma souffrance s’évapore.

37.

Sourire.
Et vider le contenu de l’écope dans la mer.
Le bateau prend l’eau. Elle est croupie. On en a bu. On commande un citron pressé afin d’échapper au scorbut. On ne craint plus de mourir. On ne veut simplement pas d’une chair qui virerait au noir. On la préfère rouge, aussi rouge que la muleta qui attire la vachette et dissimule l’épée.
Fendre.
Ceindre.
On secoue l’étoffe. La bête fonce, cornes baissées. On s’écarte. On trébuche. On tombe à plat ventre, le nez dans la poussière. La Samaritaine accourt. Elle chasse la vachette d’une injonction divine. Elle approche sa cruche et l’on savoure la pureté de son eau.
Qu’est-ce que c’est bon de boire la jouvence à la source ! Qu’est-ce qu’elle est douce la main de la Samaritaine qui nous caresse la joue. Qu’est-ce qu’ils seront bons, ses baisers ! On imagine. On y croit. On y est. La Samaritaine efface du coin de son corsage la goutte de sans qui a perlé. Elle essuie la poussière. Elle ne dit rien. Sa présence suffit. On boit encore. On s’allonge. On pose la tête sur son ventre. On attend. On est bien.
Sortir.
Pas maintenant.
On est bien, vraiment.

38.

Quelqu’un parle. J’écoute. Les mots défilent. Je veux me mettre en position d’entendre. Je croise les bras. J’ouvre les épaules. Mon sourire suit. Je cale ma respiration sur un rythme lent. Je réduis la lumière qui entre dans mes pupilles. Je ne veux rien accueillir d’autre que le sens produit. Je chasse la musique des phrases, la mélodie des voix. Le récit raisonne dans mon cerveau. Il court de neurones en synapses et cherche l’axone où sommeille l’émotion qui lui ferait échos. Je m’y concentre. J’y suis toute. J’y suis pleine. Mon corps porte ce qui se dit. Il n’y prend aucun poids. Au contraire ! Accueillir la parole frappe la souffrance au cœur [100f] et la disperse. L’esprit se libère. Mes yeux se plissent encore et ma chair s’assouplit.

39.

Tu t’assois à mon bureau, un paquet de feuilles en main. Tu parles vite. Tes paroles forment un flot qui me submerge. Je me tasse un peu dans que la vague ne m’épargne. J’encaisse, une boule au creux de l’estomac, un étau qui ralentit le débit d’air dans mes poumon. Je ne veux pas que la bordée m’emporte loin de toi. Il me faut un bouclier. Un sourire y suffit. Une boutade. Un exutoire doit prendre la suite. J’attrape un stylo. Je commande à mon ventre de jouer de la cornemuse. Le souffle est si fort que les alvéoles s’étarquent et retrouvent leur puissance de ventilation. L’étau vole. La boule suit. Mon stylo court et exsude ta pensée. Nous faisons corps. L’encre scelle notre unité.

40.

Aimer.
On y vient.
On doit retrouver la joie d’abord. Elle s’est cachée quelque part dans la chair. Avec la lettre d’amour ? On l’a perdue, elle aussi. On prend des gants. On ne voudrait pas se salir les mains, cette fois. On fouille. La vachette nous prête une corne. Ça creuse plus profond que la corde la ligne. Ça laisse des traces aussi. [101f]


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[101dDébut-2011:08:09

[99fFin-2011:08:06

[100fFin-2011:08:07

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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