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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-6 août 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 6 août 2011

 [99d]
N’est-il donc pas possible de mentir, un peu ? [98d]

35.

Vivre.
Cela faisait si mal.
Mourir.
Cela ne fait pas tant de bien.
Sortir.
« Où est ta vie, quelle est ta voie ? » La boucle est bouclée.
Chanter.
Et faire décoller l’avion.
On donne deux euros à la dame. Elle nous tend un ticket. On s’installe dans le bimoteur à quatre places. Le bouton rouge qui permet de soulever l’engin du sol est au centre de l’un des volants, celui à l’avant, côté gauche. Le manège démarre en douceur. Au troisième tour, le haut-parleur indique que la queue du Mickey est en place. On s’envole. On tend le bras et on l’agite au hasard.
Des fois, ça marche.
Là, rien.
Encore un tour.
Oui ! ça y est. On a attrapé quelque chose. On referme les doigts. On tire. C’est le nichon, le droit. On est contente de le retrouver. On l’accroche au pectoral. Le manège s’arrête. On prend un autre ticket. On récupère le nichon gauche, cette fois. Quel bonheur ! Le corps est entier, ou presque, pour à peine 4 euros. Ce n’est pas cher payé pour toucher une poitrine. On tire la langue et on profite de ces retrouvailles pour recoller les morceaux de chair qui commençaient à s’éparpiller. Les humeurs font office de glu. On a de la matière plein les doigts. On secoue la main. Un morceau part à l’horizontale et revient, comme un boomerang.
Que se passe-t-il ? On attrape un œil et on recommence. Il revient se loger dans son orbite. On tente un nouvel essai avec la rate. Elle fait un aller-retour, pareil. On réfléchit quelques secondes. Le couteau suisse nous éclaire. Ils ont mis le corps en boîte, ce qui explique la musique, les bruits puis le silence plus lourd, ensuite. C’est peut-être le signe qu’ils ont pris un bois épais, et solide, un bois qui ne brûle pas, un bois qui pourrit lentement dans la tombe, un bois qui protège, un bois qui nous assure une certaine longévité.
On s’en réjouit. Le risque d’être incinéré s’écarte et, cerise sur le gâteau, le corps ne peut plus se disperser au-delà d’un certain périmètre. On va juste devoir apprendre à lire dans le noir. Ce ne doit pas être si compliqué. On vivait bien dans une drôle d’obscurité, parfois.
D’autre fois, on vivait dans la lumière.
Le plus souvent, on cultivait les contrastes. On aimait les noirs noirs, et les blancs blancs. Les gris, on les trouvait tristes, pâteux, pesants. Onéreux. Ils étaient pourtant majoritaires. Il y en avait partout, dans l’eau, dans l’air, dans la matière et même dans le feu ! Ils étaient capables du pire et maculaient la pensée de la tête aux pieds. Ils imprégnaient jusqu’à la chair et laissaient des traces indélébiles, des traces froides et humides, une ombre oppressante, un impitoyable sillon.
On ne savait pas comment s’en défaire. C’était une sorte de poisse gluante, un peu comme l’humeur, là, qui permet de recoller les morceaux.
Encore une boucle de bouclée.
Est-ce cela, faire ceinture ?
On sourit. On a toujours aimé la dérision. On profitait de la vitesse du manège pour s’extraire de l’adversité. On aimait le vice sans fin. On sourit un peu plus. On craignait toujours de devenir neurasthénique à force de tourner en rond pour boucler des boucles dont le caractère circulaire nous écarte forcément aujourd’hui de l’issue qui, sans être droite, forme à coup sûr une ligne, un boyau, un passage.
Sortir.
On fatigue à faire circuler les mots dans tous les sens. On se replie derrière une côte. Le poumon est flasque mais toujours confortable. Il garde un petit air de ballon de baudruche. La fête est finie. On n’a jamais aimé les fêtes, même pas d’anniversaire. On aimait les jours ordinaires qui dérapaient du côté du bonheur. Ils n’étaient pas si faciles à saisir ; il fallait les guetter, s’y ouvrir, accepter la surprise et surtout se dire que cela pouvait arriver.
Espérer.
Oh ! que c’était difficile de garder l’espoir.
L’espoir en qui ? L’espoir en quoi ?
Vivre.
On aurait dû ne penser qu’à ça, y donner un sens, l’associer à la joie. On préférait attendre que ça passe en mettant les doigts dans le nez ou dans les oreilles. C’était puéril. Et dégoûtant, surtout pour celles et ceux qui regardaient. Tant pis pour eux. Ils auraient mieux fait de nous voir plutôt que de nous jauger. On a beau jeu de le leur reprocher. On faisait pareil. Mais, en plus, on fabriquait des boulettes avec des crottes de nez et on les cachait entre les tapis du tatami. Quelle classe !
Ce n’est pas si grave ; c’est biodégradable, les crottes de nez.
Le corps itou. Il se délite pourtant moins vite qu’on ne l’avait imaginé. Cela nous laisse le loisir de faire encore quelques boulettes supplémentaires. [96f] D’autres en faisaient aussi, comme nous jeter des clés plates sur la tête. Cela nous faisait pleurer, comme un déclic, très fort, très profond, si profond que la souffrance se mêlait aux sanglots et coulait des joues jusqu’à l’océan en passant par le tuyau de descente des eaux pluviales, l’égout et la Seine. On a appris depuis que c’est pour cela qu’il y a des vagues plus ou moins grosses qui secouent la mer. Leur taille dépend de l’amplitude avec laquelle la souffrance est évacuée par la larme originelle. Ce lien entre larme et océan explique aussi pourquoi les eaux maritimes sont salées. N’est-ce pas ?
Le dictionnaire rigole. La Bible réclame la part de Dieu, les merguez de la moutarde et l’oreiller qu’on lui regonfle les plumes. On aime écrire l’histoire. On sait qu’elle n’est pas vraie. Quelle importance ? Ce qui l’est, c’est qu’elle ne fasse pas mal, à personne et, qu’au contraire, elle donne envie de jouer, que les nichons glissent sur la planche à savon et s’empalent sur les cornes de la vachette !
Le sang gicle. On appuie très fort avec une compresse ; cela ne suffit pas. Il va falloir des points. On les compte. On gagne la partie.
Suturer.
La plaie cicatrise. On garde la joie. On jette ce qui la corrompt.
Merci la vachette. On l’ajoute à la liste. On a toujours aimé les pistes de sable et les mouvements de corps qui permettaient d’esquiver la charge de l’animal. Ils guident l’esprit. Ils assouplissent la chair.
Biaiser.
Pervertir.
Et rêver que l’on séduit la Samaritaine. Qu’y a-t-il de plus réjouissant que cette perspective-là ?
Suspens. [97f]

36.

J’ajuste la bandoulière de mon sac de sport sur mon épaule gauche. Ma nuque est humide. Quelques gouttes de sueur coulent encore sous mes cheveux. L’air du soir les rencontre. Mes cervicales savourent l’effet analgésique du froid. Mes joues sont en feu. Mon estomac crie famine. Je lui offre une gorgée d’eau en lui promettant pour bientôt des aliments plus substantiels. Il ne rechigne pas. Ma chair ne dit rien non plus des coups encaissés ni des écrasements et autres étirements incontrôlés. Elle résiste au refroidissement qui révélera bientôt tiraillements et courbatures.
Le trottoir est vide. Le bitume sous mes chaussures a le moelleux du tatami. Je rentre le ventre, hara, et joue de chaque pas pour accentuer le roulis. Je flirte avec la chute et prends de la hauteur. Je suis si légère, libre de toute masse, dépouillée de ma carcasse ! Je ne touche plus Terre. C’est un sourire qui me porte. Il s’élargit à chaque bouffée d’air qui rafraîchit ma nuque. Le monde est sous mes pieds. Il suffirait que j’ouvre les bras pour qu’il s’y engouffre, que l’on s’épouse, lui et moi, que l’on s’emmêle à jamais dans une roulade qui nous porterait au fin fond de l’univers, là où l’amour est sans haine, l’allégresse sans peines.
J’ai envie de chanter « Judo que ma joie demeure ». La mélodie me soulève un peu plus. Je suis aux anges et découvre la plénitude, sobre, cardinale. Je voudrais que jamais mes pas ne me permettent d’atteindre la bouche du métro, je voudrais toujours marcher sur ce bout de trottoir où la béatitude, en mon corps et mon âme unis dans la construction de l’équilibre, s’incarne. [99f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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