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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-3 août 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 3 août 2011

 [97d]

34.

Vivre.
On aurait peut-être dû y penser avant.
Pourquoi dire une chose pareille ? On ne pensait qu’à ça !
— Vraiment ?
N’est-il donc pas possible de mentir, un peu ?

35.

Vivre.
Cela faisait si mal.
Mourir.
Cela ne fait pas tant de bien.
Sortir.
« Où est ta vie, quelle est ta voie ? » La boucle est bouclée.
Chanter.
Et faire décoller l’avion.
On donne deux euros à la dame. Elle nous tend un ticket. On s’installe dans le bimoteur à quatre places. Le bouton rouge qui permet de monter est au centre de l’un des volants, celui à l’avant, côté gauche. Le manège démarre en douceur. Au troisième tour, le haut-parleur indique que la queue du Mickey est en place. On s’envole. On tend le bras et on l’agite au hasard.
Des fois, ça marche !
Là, rien.
Encore un tour.
Oui ! ça y est. On a attrapé quelque chose ! On referme la main. On tire. C’est le nichon, le droit, qui est revenu. On le remet en place. On est contente de le retrouver. Le manège s’arrête. On prend un autre ticket. On récupère le nichon gauche, cette fois. Quel bonheur ! Le corps est entier, ou presque. On en profite pour recoller les morceaux de chair qui commençaient à s’éparpiller.. Les humeurs font office de glu. On a de la matière plein les doigts. On secoue la main. Un morceau part à l’horizontale et revient, comme un boomerang.
Que se passe-t-il ? On attrape un œil et on recommence. Il revient se loger dans son orbite. On fait un nouvel essai avec la rate. Elle fait un aller-retour, pareil. On réfléchit quelques secondes. Le tire-bouchon nous éclaire. Ils ont mis le corps en boîte, ce qui explique la musique, les bruits puis le silence plus lourd, ensuite.
C’est bien. Au moins, le corps ne peut plus se disperser au-delà d’un certain périmètre. On va juste devoir apprendre à lire dans le noir. Ce ne doit pas être si compliqué. On vivait bien dans une drôle d’obscurité, parfois.
D’autre fois, on vivait dans la lumière.
Le plus souvent, on cultivait les contrastes. On aimait les noirs noirs, et les blancs blancs. Les gris, on les trouvait tristes, épais, lourds. Pesants. Ils étaient pourtant majoritaires. Il y en avait partout, dans l’eau, dans l’air, dans la matière et même dans le feu ! Ils étaient capables du pire : assombrir, opacifier, escamoter, effacer. Ils imprégnaient jusqu’à la chair et laissaient des traces indélébiles. Froides. Humides. Oppressantes. Impitoyables.
On ne savait pas comment s’en défaire. C’était une sorte de poisse gluante, un peu comme l’humeur, là, qui permet de recoller les morceaux.
Encore une boucle de bouclée.
Est-ce cela, faire ceinture ?
On sourit. C’est utile de temps à autre. On ne voudrait pas devenir neurasthénique à force de tourner en rond pour boucler des boucles dont le caractère circulaire nous écarte forcément de l’issue qui sans être droite forme à coup sûr une ligne, un boyau, un passage. On fatigue. On se replie derrière une côte. Le poumon est flasque mais toujours confortable. Il garde un petit air de ballon de baudruche. La fête est finie. On n’aimait pas les fêtes. On aimait les jours ordinaires qui dérapaient du côté du bonheur. Ils n’étaient pas si faciles à saisir ; il fallait les guetter, s’y ouvrir, accepter la surprise et surtout se dire que cela pouvait arriver.
Espérer.
Oh ! que c’était difficile de garder l’espoir.
L’espoir en qui ? L’espoir en quoi ?
Vivre.
On aurait dû ne penser qu’à ça, y donner un sens, l’associer à la joie. On préférait se mettre les doigts dans le nez ou dans les oreilles. C’était idiot. Et dégoûtant, surtout pour celles et ceux qui regardaient. Tant pis pour eux. Ils auraient mieux fait de nous voir plutôt que de nous jauger. On a beau jeu de le leur reprocher. On faisait pareil. Mais, en plus, on fabriquait des boulettes avec nos crottes de nez et on les cachait entre les tapis du tatami. Quelle classe !
Ce n’est pas si grave ; c’est biodégradable, les crottes de nez.
Le corps itou. Il se délite pourtant moins vite qu’on ne le craignait. Cela nous laisse le loisir de faire encore quelques boulettes. [96f] D’autres en faisaient aussi, comme nous jeter des clés plates sur la tête. Cela nous faisait pleurer, comme un déclic, très fort, très profond, si profond que la souffrance se mêlait aux sanglots et coulait des joues jusqu’à l’océan en passant par le tuyau de descente des eaux pluviales, l’égout et la Seine. On a appris depuis que c’est pour cela qu’il y a des vagues plus ou moins grosses qui secouent la mer. Leur taille dépend de l’ampleur de l’’évacuation de la souffrance depuis la larme originelle. Ce lien entre larme et océan explique aussi pourquoi les eaux maritimes sont salée. N’est-ce pas ?
Le dictionnaire rigole. La Bible réclame la part de Dieu, les merguez de la moutarde et l’oreiller qu’on lui regonfle les plumes. On aime écrire l’histoire. On sait qu’elle n’est pas vraie. Quelle importance ? Ce qui l’est, c’est qu’elle ne fasse pas mal, à personne et, qu’au contraire, elle donne envie de jouer, que la souffrance glisse sur la planche à savon et s’empale sur les cornes de la vachette !
On garde la joie. On jette ce qui la corrompt.
Merci la vachette. On l’ajoute à la liste. On a toujours aimé les pistes de sable et les mouvements de corps qui permettait d’esquiver la charge de l’animal. Ils guident l’esprit. Ils assouplissent la chair.
Biaiser.
Pervertir.
Et rêver que l’on séduit la Samaritaine. Qu’y a-t-il de plus réjouissant que cette perspective-là ? Suspens. [97f]


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[97dDébut-2011:08:03

[96fFin-2011:07:31

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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