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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-31 juillet 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 31 juillet 2011

 [96d]
Ah ! la Samaritaine.
Était-ce l’eau ou la soif qui nous manquait ? On avait les deux. Alors ?
On cherche.
— Bon chien !
Ça suffit !
Sortir.
« Aimer. Rire. Penser. Jouir. Débiter. Cogner. Savourer. Vivre… »
Doit-on à présent établir une liste de verbes ? C’est difficile, ce d’autant que l’on n’ose plus ouvrir le dictionnaire. On craint qu’il ne soit désormais vide, [55f] aussi vide que le ventre de la poupée et la corde à linge. Elle n’a jamais eu de cœur, cette petite salope de corde.
Étrangler.
On déraille. On doit se ressaisir.
On attrape la paire de merguez. On la brandit.
— Chers amis, chers camarades…
Hourra ! [56f] [95f]

33.

J’ouvre la bouche pour gober un peu d’air. J’ai soif de respirer. Ma langue passe derrière mes dents. Mes yeux s’écarquillent d’eux-mêmes. Mon sourire point. Je ne peux le retenir. Mes dents se joignent à nouveau. Mes joues se creusent. Mes pupilles rigolent. On dirait que mes oreilles se mettent à grandir, grandir. Elles forment des ailes. Le souffle s’y engouffre. Mes paumes s’appuient sur la vague. Mes biceps bandent et portent ma chair aux nues.
Je vole. La terre défile sous mon ventre. Les champs, les routes bordées d’arbres, un village, un clocher, un bois, une rivière, une ville au loin. Je le sais, tu es là-bas et je te rejoins. Je bats des oreilles, paumes toujours à plat. Mes jambes nagent la brasse. Le vent s’engouffre dans mes voiles. Je fends le ciel ; je vais vers toi. L’air est ta peau. Le soleil avant mes mains la réchauffe. Tu ouvres tes bras. Je m’y coule et nos sourires se rejoignent.

34.

Vivre.
On aurait peut-être dû y penser avant. On ne pensais qu’à ça !
— Vraiment ?
N’est-il donc pas possible de mentir, un peu ?

35.

Vivre.
Cela faisait si mal.
Mourir.
Ça ne fait pas tant de bien.
Sortir.
« Où est ta vie, quelle est ta voie ? » La boucle est bouclée. On donne trois euros à la dame. Elle nous tend un ticket. On s’installe dans l’avion à quatre places. Le bouton rouge qui permet de monter est au centre du volant. Le manège démarre en douceur. Au troisième tour, le haut-parleur indique que la queue du Mickey est en place. On s’envole. On tend le bras. On a quelque chose ! On tire ! C’est le nichon, le gauche, qui revient. On le remet en place. On est contente de le retrouver. On prend un autre ticket. On récupère le droit, cette fois. Le corps est entier. On en profite pour tenter de recoller les morceaux. Les humeurs font office de glu. On a de la chair plein les doigts. On secoue la main. Un morceau part à l’horizontale et revient, comme un boomerang.
C’était donc ça, le noir, la musique, les bruits puis le silence !
Ils ont mis le corps en boîte. C’est bien. Au moins, il ne se disperse pas. On va juste devoir apprendre à lire dans le noir. Ce ne doit pas être si compliqué. On vivait bien dans une drôle d’obscurité, parfois.
D’autre fois, on vivait dans la lumière.
Le plus souvent, on cultivait les contrastes. On aimait les noirs noirs, et les blancs blancs. Les gris, on les trouvait tristes, épais, lourds. Pesants. Ils étaient pourtant majoritaires, ces putains de tristes ! Il y en avait partout. Ils polluaient l’eau, l’air, le feu ! Un jour même, un gris est venu nous percer le cœur. On ne se souvient pas du jour. On se souvient juste de la marque laissée. Froide. Humide. Oppressante. Impitoyable.
On ne savait pas comment s’en défaire. C’était une sorte de poisse gluante, un peu comme l’humeur, là, qui permet de recoller les morceaux de chair.
Encore une boucle de bouclée.
C’est cela, faire ceinture ?
On sourit. C’est utile de temps en temps. On ne voudrait pas devenir neurasthénique à force de tourner en rond le temps de trouver l’issue. On se replie derrière une côte. Le poumon est flasque mais toujours confortable. Il garde un petit air de ballon de baudruche. La fête est finie. On n’aimait pas les fêtes. On aimait les jours ordinaires qui dérapaient du côté du bonheur. Ils n’étaient pas faciles à saisir ; il fallait les guetter, s’y ouvrir, accepter la surprise et surtout se dire que cela pouvait arriver.
Espérer.
Oh ! que c’était difficile de garder l’espoir.
L’espoir en qui ? L’espoir en quoi ?
Vivre.
On aurait dû ne penser qu’à ça. On préférait se mettre les doigts dans le nez ou dans les oreilles. C’était idiot. Et sale. Surtout pour celles et ceux qui regardaient. Tant pis pour eux. Ils auraient mieux fait de nous voir plutôt que de nous jauger. On était pas meilleur que ça. On faisait des boulettes avec nos crottes de nez et on les cachait entre les tapis du tatami.
C’est biodégradable, les crottes de nez.
Le corps itou. Il se délite pourtant moins vite qu’on ne le craignait. Cela nous laisse du temps pour faire encore quelques boulettes. [96f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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