[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-27 juillet 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 27 juillet 2011

 [94d]

31.

Je plisse les yeux. Je déglutis. Les vases communiquent et ma salive se sale au contact des récréments. Mes pommettes remontent. Elles creusent les rides. Mes paupières chassent la lumière. Une larme perle. Je la laisse couler, non pas que j’aie envie de pleurer mais parce qu’il serait plus douloureux encore de la retenir. [51f] [55d] [56d] Une seconde prend la suite. Une troisième. Quelques autres. Un flot petit à petit se forme. Les pattes d’oie le guident vers l’extérieur de mes yeux jusqu’aux tempes d’abord, puis le long des oreilles. Très vite, ça déborde. Le cou se mouille. Le nez renifle. L’air s’effrite. J’ai envie de crier. Je crie. J’ai envie de me moucher. Je me mouche. J’ai envie de baver. J’en bave, j’ai mal et les larmes n’y peuvent rien. Pas encore.
Quand ?
Je laisse couler pour le savoir. Elles y vont droit, dru. Elles fluent sans perdre haleine. C’est moi qui m’essouffle. La barre qui coupait mon front s’évapore. Mes pommettes redescendent d’un cran. Ce sont mes poignets qui maintenant supportent la douleur. Je gémis comme un chiot pleure. Je me recroqueville, les bras autour du visage. Les larmes lavent la peau et dispersent ce que le cœur exsude. Elles laissent un vide derrière elles, comme si de chaque pore elles avaient retiré le noyau. La gorge s’en mêle. Le larynx. Ils se contractent, expulsent un peu plus de bave. Elle pisse jusqu’au menton. Un spasme. Un autre.
Mes yeux se ferment. Derrière les paupières apparaît le noir, total. Puis un flash, une lumière. Elle m’éblouit. Je plonge. Ma chair s’y fond. Mes larmes y meurent. Et la souffrance se noie dans le tréfonds.

32.

On dirait qu’il fait nuit. Même la chair semble s’être mise au repos. L’oreille pendouille, misérable. L’œil est terne. Le cerveau a atteint la consistance d’une épaisse bouillie de lentilles sans pour autant s’écouler hors l’enceinte du crâne. Il stagne.
— Miam miam !
On t’a dit de te taire, Judas.
— Ou alors ?
On te pète ta gueule. Maintenant, c’est comme ça. On ne discute plus ; on cogne. La paroi est élastique. Elle ne rompt pas, ni ne saigne. On y retourne. On serre les poings. On frappe plus fort. Rien ne se passe. Ce doit être parce que l’on n’a pas vraiment tapé. On n’a jamais réussi à porter un coup, même au kendo quand l’autre avait un casque sur la tête et que l’épée était de bambou. C’était contraire à nos principes, ceux que le corps dictait plus encore que l’esprit. C’est inutile d’insister. Ce n’est pas notre façon de faire.
Aimer.
On ravale nos poings. On se rassoit.
On contemple la ligne bleue des Vosges. On reçoit un bretzel en récompense de cette pensée nationaliste. On le confie à la tarte aux fraises. De la chair s’est collée à la pâte. On dégage le tire-bouchon. On l’observe. Il sourit et propose de servir de poing américain. On tente encore de frapper. Le dictionnaire rigole. Il rappelle que l’on en est incapable.
Veut-il lui aussi se prendre une claque ?
Il nous la laisse volontiers. Il sait que l’on aime ça. Judas ! Non, lui, c’est le dictionnaire. On range le tire-bouchon. On doit trouver la solution.
Sortir.
En attendant, on observe. C’est plus judicieux que d’en appeler à la violence, celle que l’on refoulait, celle que l’on condamnait. On passe à autre chose. On essaie. Il suffit de poser la bonne question. Exemple. Le cerveau a-t-il besoin d’une ouverture ou est-il destiné à se figer, sur place, se transformer en une sorte de pierre aussi dure que la bêtise qui l’a parfois animé ?
Sécher. [93f]
Et le clitoris ? Où en est-il ?
Il résiste, planqué sous son capuchon la tige encore ferme. Sera-t-il le dernier à se déliter ? Il est en compétition directe avec les tétins que la mise en orbite a placés sous vide. Les paris sont ouverts. Gageons que l’on aura la réponse assez vite. On a autre chose à faire que de départager des zones érogènes en décomposition. [91f]
Sortir.
Toujours.
Aimer. Peut-être.
Pardonner. Et reprendre la liste. [92f]
« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. »
C’est bon comme ça ? [54f] Il y a tant de choses qui manquent. On doit tout écrire, ne plus oublier. C’est important.
Compiler.
Noter.
On cherche une feuille blanche. On trouve la lettre d’amour. C’est parfait. On attrape un stylo. On se gratte la tête. On hésite. On se lance.
« Une carte d’état-major. Un mitigeur. Une boule de lavage. Un brin d’herbe. Une capsule. Un débardeur. »
On s’arrête.
Que pourrait-on bien faire ici d’une carte d’état major, d’un mitigeur, d’une boule de lavage, d’un brin d’herbe, d’une capsule ou d’un débardeur ? On l’ignore. On étudiera ce point plus tard. Il y a urgence à établir ce qui manque, comprendre, pour ne plus souffrir.
Ce qui manque ou ce qui manquait ?
Ce qui nous a manqué.
On est d’accord. Ce n’est pas la même liste. On ajoute la chaussette qui a sa place près de la Bible, du dictionnaire, du poisson qui pue, du couteau suisse, de la tartine, de l’oreiller, de la couette, du tire-bouchon, de l’échelle, de la poupée, de la paire de merguez, de Jacques Lacan, de la tarte aux fraises. du pétard sous une boîte de champignons, de Dieu bien sûr, de la lettre d’amour et de la corde à linge. On revient à ce que l’on a inscrit au dos de la lettre d’amour. C’est ce qui nous intéresse pour l’instant, le verso.
« Une carte d’état-major. Un mitigeur. Une boule de lavage. Un brin d’herbe. Une capsule. Un débardeur. Une fable de La Fontaine. Un stéthoscope. Un éléphant. Une tondeuse à gazon. Une aquarelle. Un clic. Un cheval au galop. Une étoile. Un saxophone. Un comprimé. Un bouquet de persil. Un manteau. Une expromission courante. Une bassine. Une limace. Une dent. Un tapis. Des yeux bleus. Une tente. Une portion de frites. Un crochet. Une galipette. Un gobelet. Un condamné à mort. Une coursive. Une machine-outil. Un germe. Un maroquin. Un jardin. Une perfusion. Un ami. Un orgue de Staline. Du sable. Un élastique. Une sonnette. Une scie. Un foulard en soie. Une hémorragie interne. Un témoin. Un ticket de métro. Un coq de bruyère. Un truc. Une poussière. Une barrière de corail. Un bonhomme de neige. Une poubelle. Une ambulance. Un cahier. Des perles. Un lit de camp. Un chiffon. Un crématorium. Une contravention. Un parfum. Une casquette. Un credo. Des cotillons. Un si bémol. Une paire de lunettes. Un sourire. Un préservatif. Un sac de billes. Une mèche de cheveux. Une calculatrice. Une roche éruptive. Un papillon. Des allumettes. Un cours d’eau. Un manège. Un gyrophare. Un trousseau. Un avion. Une pomme de pain. Un canal urinaire. Un code à barre. Un relent. Une chute. Une colonne de direction. Une règle. Un tas de gravats. Une chanson douce. Un ravalement. Une brindille. Une étagère. Un sou. Une écrevisse. Une grotte. Un calicot. Un doute. Un jardinier. Un essuie-glace. Une boucle de ceinture. Un ronronnement. Une longueur de piscine. Une serviette hygiénique super plus spécial nuit. Un laminoir. Une facture. Un tube de colle blanche. Une poignée de cerises. Une tribulation. Un cône au chocolat. Un cœur de pierre. Une recharge. Un numéro. Une casquette. Un soleil d’hiver. Une pâte brisée. Un article. Une écorce d’orange. Un pylône. Une botte de foin. Un brocolis rose. Une érection. Un lendemain. Un as de carreau. Une touche. Un wagon. Des farces et attrapes. Un lecteur DVD. Un fil RSS. De la poudre de perlimpinpin. Un panier. Un savon. Un râteau. Un masque. Un messie. Du vinaigre de vin. Un manche à balais. Un coquelicot. Une agrafeuse. Une pagaie. Un camion. Un compte-fils. Une ampoule. Une goutte de sueur. Un oripeau. Une plume. De l’encre. Une balle dans la tête. Une fourchette. Une photographie. Un collier de perles roses. Un casque. Un Interphone. Un canot. Une tasse de café noir sans sucre. Un chou fleur. Un appui. Un plat en argent. Un atome crochu. Une route de montagne. Un oignon. Une pince multiple. Un cadavre. Un écrou. Du wasabi. Une vitre. Une cruche. Une fontaine. La Samaritaire… »
Ah ! la Samaritaine. Jésus avait du goût, c’est sûr. On attrape la poupée au vol et on la rassoit sur nos genoux. On lui caresse la nuque. On lui demande comment elle va. « Très bien, répond-elle. L’orbite est un endroit un peu sombre mais somme toute très accueillant. On y croise des choses incroyables ! Je me suis fait des copines et j’y retourne quand tu veux. » On est contente pour elle. On lui propose de rester un peu. Elle accepte. On la remercie. On relit la liste par-dessus son épaule. Elle est longue et pourtant rien de tout ce qui est inscrit ne nous a jamais véritablement manqué à part la pagaie, peut-être, pour avancer.
Et le camion, pour rouler.
Transporter.
Conduire.
La liste ne peut pas combler le vide.
Respirer.
Était-ce l’air qui manquait ? On est dubitatif. On s’essouffle. Le cœur bât trop vite. On appelle les secours. On avait tant besoin d’une parole, d’un échange. D’un partage. Les mots qui forment la liste ne sont rien d’autre que ce qu’ils disent. Ils ne comblent pas. Et les gens ? Ils ont le même sourire que la poupée. Les gens, des autres. Des sentiments. Des sensations.
Exister.
Éprouver.
On chassait parfois les émotions à l’arbalète. On avait trop peur qu’elles ne nous fassent souffrir. La poupée réclame que l’on ajoute une robe à la liste. La pauvre ! On mange la liste. On découpe la poupée. On regarde à l’intérieur. Elle n’a pas de cœur. On savait bien qu’il manquait quelque chose. On a trouvé d’où venait ce vide. Il était dans le corps de la poupée. On la renvoie en orbite. On vomit la lettre d’amour avec la liste. Elle est intacte.
On la relit. [94f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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