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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-25 juillet 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 25 juillet 2011

 [93d]
On attend.
On ouvre la Bible. On rejoint la Samaritaine. On y trouvait tout. On n’y trouve plus rien. Un grand hôtel a pris la place. Le champagne y coule à flots. On se gratte le nez. On se le pince. On n’a jamais aimé le champagne. On trouvait que ça sentait le poisson qui pue. On préférait les lettres d’amour. À chacune, l’émotion nous tirait une larme et, comme dans le dictionnaire, la larme effaçait les mots alors que les mots n’effacent jamais rien. Ou presque.
C’est trop compliqué.
— C’est comme l’amour.
Et le pardon.
On était en manque d’amour. On aurait voulu… Quoi ?
On aurait voulu quoi ?
C’est comme prier, on n’a jamais su.
Peut-être que l’on aurait voulu une pizza à la place de la tarte aux fraises ? Une pizza avec des merguez, mais sans moutarde, et sans œuf, avec une tonne de poivron, et d’oignon. Quelques olives, noires, bien sûr. Une pizza pas trop cuite, avec une pâte plutôt épaisse. Une pizza en entrée. Une tarte aux fraises pour le dessert. Ça fait beaucoup ! Et pourtant, ça ne comble pas.
Ça remplit.
Ça écœure.
On vomit.
Non, ça c’est l’estomac qui libère ses dernières humeurs. [53f] Ça mousse comme du champagne. Et ça pue, pareil. On sort une coupe. Elle est déjà pleine. On trinque à la santé du vide, du manque, de la Samaritaine, de l’oreiller et du dictionnaire. On l’ouvre au hasard.
Faillir.
On n’a jamais cru au hasard.
Qui a failli ?
Dieu, peut-être. La Samaritaine, sûrement. Et Jésus, qui a dit à son père que ce n’était pas Lui, ce qui était somme toute assez méchant de la part d’un petit gars qui prétendait dire au monde ce que devait être son humanité.
— Pédé !
Judas, s’il te plaît…
Qu’est-ce que l’on disait ? On se concentre.
On disait que l’on a failli aussi. On sait. On ne parle que de ça. On y pense. Et l’on marche de long en long, trois pas, et l’on repart dans l’autre sens. Papillon.
On résiste.
Sortir.
On marche puis on court le long de la voie de chemin de fer. L’air est frais. Le soleil nous sourit. On transpire. On souffle. L’air manque. On jette une louche de pâte dans la poêle à crêpes. Elle crépite. On l’étale d’un savant coup de poignet. On repose la poêle. On décolle les bords de la tranche d’une spatule en bois. On ne la fera pas sauter. « 12 », rouge, pair et manque. On a perdu. On a tout perdu. On est fauché. La mort nous a dépouillée. On est nue. Ils ont même retiré le linceul. On grelotte. On retrouve la couette. On s’y emballe. On s’y complaît. On se gratte les pieds en écoutant les nouvelles. Elles ne sont ni bonnes, ni mauvaises. Elles sont. On frissonne encore. On a fait un autre rêve. Des gens roulaient en vélo sur les voies de chemin de fer ; d’autres, à pied, les traversaient ; les trains circulaient. On a eu peur, peur qu’il n’y ait des morts. On est reparti dans l’autre sens. On s’est perdue sur des routes le long de jardins emmurés. On a marché longtemps, sans savoir où l’on était. On avait toujours peur. Il est vain de fuir la mort. Aussi vain que de chercher à combler le vide ?
On tousse. Un paquet de sucre coursé par un douanier en uniforme traverse le champ. Il perd sa casquette. On éternue. Une vingtaine de mots disparaissent ; « bouillir » est dans le lot. On doit se dépêcher, même si le café est meilleur à température.
Sortir.
Il va nous manquer des mots. On cherche la liste. On trouve la lettre d’amour. Qui l’a écrite ? On ne sait plus. On s’en moque. Tout est si loin. On ne peut plus rien rattraper, même si l’on court très vite. On passe la ligne. On lève les bras au ciel. La foule applaudit. Victoire ! On a gagné !
Aimer.
C’est trop tard. La lettre s’est cassée. [90f]

31.

Je plisse les yeux. Je déglutis. Les vases communiquent et ma salive se sale au contact des récréments. Mes pommettes remontent. Elles creusent les rides. Mes paupières chassent la lumière. Une larme perle. Je la laisse couler, non pas que j’aie envie de pleurer mais parce qu’il serait plus douloureux encore de la retenir. [51f] [55d] [56d] Une seconde prend la suite. Une troisième. Quelques autres. Un flot petit à petit se forme. Les pattes d’oie le guident vers l’extérieur de mes yeux jusqu’aux tempes d’abord, puis le long des oreilles. Très vite, ça déborde. Le cou se mouille. Le nez renifle. L’air s’effrite. J’ai envie de crier. Je crie. J’ai envie de baver. Je bave. J’ai envie de me moucher. Je me mouche. J’ai mal et les larmes n’y peuvent rien. Pas encore.
Quand ?
Je laisse couler pour le savoir. Elles y vont droit, dru. Elles fluent sans perdre haleine. C’est moi qui m’essouffle. La barre qui coupait mon front s’évapore. Mes pommettes redescendent d’un cran. Ce sont mes poignets qui maintenant supportent la douleur. Je gémis comme un chiot pleure. Je me recroqueville, les bras autour du visage. Les larmes lavent la peau et dispersent ce que le cœur exsude. Elles laissent un vide derrière elles, comme si de chaque pore elles avaient retiré le noyau. La gorge s’en mêle. Le larynx. Ils se contractent, expulsent un peu plus de bave. Elle pisse jusqu’au menton. Un spasme. Un autre.
Mes yeux se ferment. Derrière les paupières apparaît le noir, total. Puis un flash, une lumière. Elle m’éblouit. Je plonge. Ma chair s’y fond. Mes larmes y meurent. Et la souffrance se noie dans le tréfonds.

32.

On dirait qu’il fait nuit. Même la chair semble s’être mise au repos. L’oreille pendouille, misérable. L’œil est terne. Le cerveau a atteint la consistance d’une épaisse soupe de lentilles trop cuites mais il ne s’épanche pas. Il stagne.
— Miam miam !
On t’a dit de te taire, Judas !
— Ou alors ?
On te pète ta gueule. Maintenant, c’est comme ça. On ne discute plus ; on cogne. La paroi est élastique. Elle ne rompt pas, ni ne saigne. On y retourne. On serre les poings. On frappe plus fort. Rien ne se passe. On se rassoit. On contemple la ligne bleue des Vosges. On reçoit un bretzel en récompense. On le confie à la tarte aux fraises. De la chair s’est collée à la pâte. On dégage le tire-bouchon. On l’observe. Il sourit et propose de servir de poing américain. On frappe encore. Le dictionnaire rigole. Il dit que cela ne sert à rien.
Veut-il lui aussi se prendre une claque ?
Il nous les laisse. Il sait que l’on aime ça. Judas ! Non, lui, c’est le dictionnaire. On range le tire-bouchon. On doit trouver la solution.
Sortir.
En attendant, on observe.
Le cerveau a-t-il besoin d’une ouverture ou est-il destiné à se figer, sur place ?
Sécher. [93f]


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[93dDébut-2011:07:25

[53fFin-2011:04:03

[90fFin-2011:07:20

[51fFin-2011:03:31

[55dDébut-2011:04:05

[56dDébut-2011:04:07

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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