[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-24 juillet 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 24 juillet 2011

 [92d]

30.

On attend. Le silence à l’extérieur est revenu ; pas un pas ; pas une voix ; pas une note ; pas un souffle ; rien. On dirait que c’est la nuit. On n’a aucun élément pour trancher. On est plongée dans le noir depuis le début de cette affaire et l’on ne subit aucune variation de température maintenant que l’on est installée sous la couette et que le corps a perdu sa chaleur. Il ne goutte plus, ni ne chuinte, ni ne craque. Il fond sans bruit, mû par sa propre décomposition. Et toujours, il pue.
On écouterait volontiers un nouveau morceau de musique, quelque chose de doux et de rythmé à la fois. Cela manquait tout à l’heure ; Lady Gaga. Non ! il ne faudrait pas que la chair se croie autorisée à entamer une danse avec de soi-disant baisers lesbiens en prime ; les lambeaux risqueraient de s’éparpiller au-delà de ce que la putréfaction autorise.
Un peu d’ordre doit régner.
L’idée nous surprend. On a tant milité contre, la fleur entre les dents et des plumes dans le cul ! On rit. On aurait aimé montrer nos fesses au monde à l’occasion d’une Pride. On savait que cela n’en changerait pas la face. Alors on gardait notre culotte. On aimait croire la révolution possible. On avait raison. Le nichon passe dans le ciel pour la vingtième, ou la trentième fois. On n’a pas compté. On ne compte pas, on l’a dit. On préfère éplucher la tartine et se gratter les pieds en glissant les doigts sous le tissu épais de la chaussette. C’est peut-être la nuit. On l’a dit aussi. Ou alors, c’est l’hiver. La nuit est parfois douce au printemps. On grelotte. On cherche un souvenir qui réchauffe. Et, d’une courte pensée blasphématoire, on met le feu à la Bible.
Bafouer.
Étreindre.
On salive à l’idée d’un gratin de légumes aux crevettes ou d’une pizza aux ingrédients impossibles, spécialités de ma-Jeanine, en plus des crêpes, chacun sait. On en bave. On s’essuie le coin des lèvres d’un revers de kimono. On tend encore l’oreille. Il n’y a véritablement aucun bruit. Ce n’est pas si désagréable.
On avait peur pourtant, avant, quand il n’y avait pas trace sonore d’une présence. On avait peur du vide. On se sentait comme abandonnée, perdue, égarée. Ici, c’est différent. Le silence ne raisonne pas comme un vide qui lui ne résonne pas comme un manque. On éprouvait souvent le vide. Cela nous faisait souffrir. Beaucoup. Et le manque ?
On ne veut plus souffrir.
Sortir.
On doit conjurer le mal qui nous ronge.
On doit trouver la joie.
On doit.
Le devoir va bien avec l’ordre. [88f] On y travaille.
On doit encourager la chair qui se délite à activer l’enzyme glouton. Le processus est bien enclenché. Elle part en vrille. Des trous se forment. Des vides, si vides que ce qui fait mal en est absent. On s’approche de l’antimatière. On va pouvoir y puiser la solution, celle dans laquelle la souffrance se précipite.
On doit prendre les devants, oser, agir, et se préparer à sortir quelle qu’en soit la voie et le prix. On jette l’oreille gauche qui n’entend plus. Un tendon la ramène contre la tempe. On l’évite de justesse. On relance. Elle revient. On joue au yoyo quelques instants. On se lasse vite. On cherche une paire de ciseaux pour couper les quatre poils que l’on a sous le menton. Ce n’est pas joli. La toilette a été mal faite. Pourvu que ce soit là la seule erreur commise ! On ne veut pas que le corps brûle. On veut le sentir pourrir, lentement. Cela va bien avec le silence.
Blettir.
Corrompre.
On y retourne. On s’y consacre.
On se tait.
On passe la couette par-dessus la tête pour accélérer le processus de décomposition. On branche le fer. On y verse un peu d’eau riche en calcaire. On ne craint pas qu’il s’entartre. C’est rare que l’on s’en serve. On sort la table oblongue. On profite de la place libérée pour s’étirer un peu. On fait quelques moulinets le temps que le fer chauffe. On fredonne Les mots bleus. On sort la chemise du cintre où elle a séché. On la repasse, le col d’abord, les épaules, les manches, le devant, le dos. On évite les faux plis. On met un pantalon propre. On cire nos chaussures. On se lave les dents. On se coiffe. On vérifie dans le miroir que l’on est prête et que des quatre poils il n’en reste aucun.
On ressemble à un croque-mort.
On ne change rien. L’endroit s’y prête.
Sortir.
Qu’est-ce qui nous manque ? On reprend la liste, pour vérifier. Au cas où. On ne sait jamais. Il ne faudrait pas oublier quelque chose.
Omettre.
C’est aussi compliqué que d’aimer.
On a fait un mauvais rêve. On avait envoyé un texto par erreur. On ne croit pas aux erreurs. On en a sué. On a eu peur. On ouvre la boîte aux lettres. Il pleut. Elle est vide. On attrape Caddie par la poignée. On vérifie que l’on a bien mis la liste dans sa poche ventrale, avec la carte de fidélité. Des mouchoirs en papier. De l’argent. Des clés. On n’a pas besoin de lunettes. On cherche un bonbon. On laisse le papier.
« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. »
Depuis, on a ajouté une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, Dieu, une lettre d’amour et une corde à linge. On thésaurise et le vide augmente. On entasse, et on en oublie la moitié, le quart. La totalité. On retourne sous la couette. Il fait si froid, dehors, dedans.
A-t-on le nécessaire ? On relit, et on coche.
« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. Une échelle. Une poupée. Une paire de merguez. Jacques Lacan. Une tarte aux fraises. Un pétard sous une boîte de champignons. Une pince. Dieu. Une lettre d’amour. Une corde à linge. »
Tout est là.
Même Dieu ? On hésite. S’il y est, c’est le plus à plaindre, dans cette histoire. On le malmène. On le conteste. On le combat ? Il s’en remettra. [52f]
On a plaint Dieu. On en a deux. On rit. Pas trop, c’est carême.
Jeûner.
Il n’en est pas question. On préfère niquer la Samaritaine, lui piquer sa cruche avant qu’elle ne se casse.
La cruche ?
Non, la Samaritaine.
Elle est pourtant un peu cruche avec sa jupe longue et son petit boléro noir d’où émerge un nichon qui abreuve la parole de Jésus. On rit encore. On n’y croit pas à notre bonne humeur. C’est pleurer que l’on devrait, ou se morfondre. On se sent pathétique, parfois. Il ne faut pas.
Sortir.
Oui, ça ; on le doit.
Boire. Manger. Dormir.
Prier. On n’a jamais su. [89f]
On attend.
On ouvre la Bible. On rejoint la Samaritaine. On y trouvait tout. On n’y trouve plus rien. Un grand hôtel a pris la place. Le champagne y coule à flots. On se gratte le nez. On se le pince. On n’a jamais aimé le champagne. On trouvait que ça sentait le poisson qui pue. On préférait les lettres d’amour. À chacune, l’émotion nous tirait une larme et, comme dans le dictionnaire, la larme effaçait les mots alors que les mots n’effacent jamais rien.
C’est trop compliqué.
— C’est comme l’amour.
Et le pardon.
On était en manque d’amour. On aurait voulu… Quoi ?
On aurait voulu quoi ?
C’est comme prier, on n’a jamais su.
Peut-être que l’on aurait voulu une pizza à la place de la tarte aux fraises ? Une pizza avec des merguez, mais sans moutarde, et sans œuf, avec une tonne de poivron, et d’oignon. Quelques olives, noires, bien sûr. Une pizza pas trop cuite, avec une pâte plutôt épaisse. Une pizza en entrée. Une tarte aux fraises pour le dessert. Ça fait beaucoup ! Et pourtant, ça ne comble pas.
Ça remplit.
Ça écœure.
On vomit.
Non, ça c’est l’estomac qui libère ses dernières humeurs. [53f] Ça mousse comme du champagne. Et ça pue, pareil. On sort une coupe. Elle est déjà pleine. On trinque à la santé du vide, du manque, de la Samaritaine, de l’oreiller et du dictionnaire. On l’ouvre au hasard.
Faillir.
On n’a jamais cru au hasard.
Qui a failli ?
Dieu, peut-être. La Samaritaine, sûrement. Et Jésus, qui a dit à son père que ce n’était pas Lui, ce qui était somme toute assez méchant de la part d’un petit gars qui prétendait dire au monde ce que devait être son humanité.
— Pédé !
Judas, s’il te plaît…
Qu’est-ce que l’on disait ? On se concentre.
On disait que l’on a failli aussi. On sait. On ne parle que de ça. On y pense. Et l’on marche de long en long, trois pas et l’on repart dans l’autre sens. Papillon.
On résiste.
Sortir.
On marche puis on court le long de la voie de chemin de fer. L’air est frais. Le soleil nous sourit. On transpire. On souffle. L’air manque. On jette une louche de pâte dans la poêle à crêpes. Elle crépite. On l’étale d’un savant coup de poignet. On repose la poêle. On décolle les bords de la tranche d’une spatule en bois. On ne la fera pas sauter. « 12 », rouge, pair et manque. On a perdu. On a tout perdu. On est fauché. La mort nous a dépouillée. On est nue. Ils ont même retiré le linceul. On grelotte. On retrouve la couette. On s’y emballe. On s’y complaît. On se gratte les pieds en écoutant les nouvelles. Elles ne sont ni bonnes, ni mauvaises. Elles sont. On frissonne encore. On a fait un autre rêve. Des gens roulaient en vélo sur les voies de chemin de fer ; d’autres, à pied, les traversaient ; les trains circulaient. On a eu peur, peur qu’il n’y ait des morts. On est reparti dans l’autre sens. On s’est perdue sur des routes le long de jardins emmurés. On a marché longtemps, sans savoir où l’on était. On avait toujours peur. Il est vain de fuir la mort. Aussi vain que de chercher à combler le vide ?
On tousse. Un paquet de sucre coursé par un douanier en uniforme traverse le champ. Il perd sa casquette. On éternue. Une vingtaine de mots disparaissent ; « bouillir » est dans le lot. On doit se dépêcher, même si le café est meilleur à température.
Sortir.
Il va nous manquer des mots. On cherche la liste. On trouve la lettre d’amour. Qui l’a écrite ? On ne sait plus. On s’en moque. Tout est si loin. On ne peut plus rien rattraper, même si l’on court très vite. On passe la ligne. On lève les bras au ciel. La foule applaudit. Victoire ! On a gagné !
Aimer.
C’est trop tard. La lettre s’est cassée. [90f]

31.

Je plisse les yeux. Je déglutis. Les vases communiquent et ma salive se sale au contact des récréments. Mes pommettes remontent. Elles creusent les rides. Mes paupières chassent la lumière. Une larme perle. Je la laisse couler, non pas que j’aie envie de pleurer mais parce qu’il serait plus douloureux encore de la retenir. [51f] [55d] [56d] Une seconde prend la suite. Une troisième. Quelques autres. Un flot petit à petit se forme. Les pattes d’oie le guident vers l’extérieur des yeux jusqu’aux tempes d’abord, puis le long des oreilles. Très vite, ça déborde. Le cou se mouille. Le nez renifle. L’air manque. J’ai envie de crier. Je crie. J’ai envie de baver. Je bave. J’ai envie de me moucher. Je me mouche. J’ai mal et les larmes n’y peuvent rien. Pas encore.
Quand ?
Je laisse couler pour le savoir. Elles y vont sans détours, dru. Elles giclent sans perdre haleine. C’est moi qui m’essouffle. La barre qui coupait mon front s’évapore. Mes pommettes redescendent d’un cran. Ce sont mes poignets qui maintenant supportent la douleur. Je gémis comme un chiot pleure. Je me recroqueville, les bras autour du visage. Les larmes lavent la peau et dispersent ce que le cœur exsude. Elles laissent un vide derrière elles, comme si de chaque pore elles avaient retiré le noyau. La gorge s’en mêle. Le larynx. Ils se contractent, expulsent un peu plus de bave. Elle pisse jusqu’au menton. Un spasme. Un autre.
Mes yeux se ferment. Derrière les paupières apparaît le noir, total. Puis un flash, une lumière. Elle m’éblouit. Je plonge. Ma chair s’y fond. Mes larmes y meurent. Et la souffrance se noie dans le tréfonds.

32.

On dirait qu’il fait nuit. Même la chair semble s’être mise au repos. L’oreille pendouille, misérable. L’œil est terne. Le cerveau a atteint la consistance d’une épaisse soupe de lentilles trop cuites mais il ne flue pas. Il stagne.
— Miam miam !
On t’a dit de te taire, Judas !
— Ou alors ?
On te pète ta gueule. Maintenant, c’est comme ça. On ne discute plus ; on cogne. La paroi est élastique. Elle ne rompt pas, ni ne saigne. On y retourne. On serre les poings. On frappe plus fort. Rien ne se passe. On se rassoit. On contemple la ligne bleue des Vosges. On reçoit un bretzel en récompense. On le confie à la tarte aux fraises. De la chair s’est collée à la pâte. On dégage le tire-bouchon. On l’observe. Il sourit et propose de servir de poing américain. On frappe encore. Le dictionnaire rigole. Il dit que cela ne sert à rien.
Veut-il lui aussi se prendre une claque ?
Il nous les laisse. Il sait que l’on aime ça. Judas ! Non, lui, c’est le dictionnaire. On range le tire-bouchon. On doit trouver la solution.
Sortir.
En attendant, on observe.
Le cerveau attend-il une ouverture à moins qu’il ne soit destiné à se figer, sur place ?
Sécher.
Et le clitoris ? Où en est-il ? Il résiste, planqué sous son capuchon la tige encore ferme. Sera-t-il le dernier à se déliter ? Il est en compétition directe avec les tétins que la mise en orbite a placés sous vide. Les paris sont ouverts. Gageons que l’on aura la réponse assez vite. On a autre chose à faire que de départager des zones érogènes en décomposition. [91f]
Sortir.
Par exemple.
Aimer. Peut-être.
Pardonner. Et reprendre la liste. [92f]


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[92dDébut-2011:07:24

[88fFin-2011:07:16

[52fFin-2011:04:01

[89fFin-2011:07:17

[53fFin-2011:04:03

[90fFin-2011:07:20

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[55dDébut-2011:04:05

[56dDébut-2011:04:07

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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