[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V03-17 juillet 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 17 juillet 2011

 [89d]
— Vlan ! [85f]
Pourquoi fallait-il que l’on nous mette une claque quand on croyait être arrivée à destination ? Parce que tout est dans le voyage, aurait répondu un sage. Les sages n’existent pas ; les mages non plus ; Dieu, encore moins. Et pourquoi pas ? On veut y croire, pour cette fois, se glisser sous la couette près d’un corps toujours chaud, l’étreindre, en jouir et sentir que la vie règne sur la Terre comme au Ciel. Donne-nous chaque jour notre amour quotidien. S’il te plaît. Dieu. Donne !
Offrir.
Sortir.
Et gagner un moins une étape du Tour de France, avec une nette préférence pour le Tourmalet. On serre les cales-pieds. On appuie sur les pédales. On est contente. On grimpe la montagne. Au sommet, le silence sera total et le maillot à pois. On veut entendre le cœur battre. Il ne pompe plus. Tant pis. On le fera battre autrement. On sonne le rappel. Ce qui reste du corps expire. Tout est si mou ! On aimait ce qui avait de la vigueur. On était si rude parfois.
On regrette.
Oui. Non. Peut-être pas.
Sortir.
Plus tard. On n’a pas tout réglé.
Pardonner.
Renoncer.
À vivre, c’est déjà fait. On n’a pas eu le choix. [84f] D’aucuns disent qu’on l’a toujours. C’est un vaste débat. On a fait ce que l’on a pu. On n’est pas coupable de ce que l’on a tenté, ni de ce que l’on a raté. On n’a pas tant que cela échoué, dirait le dictionnaire. Il est fermé, calfeutré dans son sac en plastique, bien à l’abri des récréments tueurs de mots. On ignore vers qui se tourner, pour savoir. On doit rester fier de nos choix. On sent la fatigue nous gagner. On aimerait dormir un peu. On se sent si lasse à présent. L’issue paraît si difficile à trouver. On regarde la chaussette dans le blanc des yeux. On y puise de quoi suivre le chemin de la corde à linge.
Marcher.
On avance, en tout cas. Et on se souvient que l’on ne doit pas renoncer. Voilà un verbe qui devrait s’effacer du dictionnaire ! Il a trop de doubles sens, trop de larmes attachées. Il n’est pas fiable.
Choisir.
On prend à droite. Dieu est forcément par là. Un papillon vole quelques pas devant. Le soleil illumine, sans trop. On aperçoit de l’eau claire. Une Samaritaine. On s’approche. Elle nous fait un clin d’œil. On l’attrape par la taille. Oh ! que c’est bon d’embrasser une fontaine. « Source de vie, quelle ta voie ? » On éternue. Il ne fait pourtant pas si froid. On se recroqueville. On remonte la couette jusqu’au milieu du front. On regrette de ne pas avoir emporté de bouillotte. On remet les chaussettes. Il fait si froid. Quelqu’un aurait-il ouvert une fenêtre ? Il faudrait aller voir et la fermer. On n’a pas l’énergie pour cela. On se tasse. On grelotte. De la chair en profite pour s’éparpiller. On doit faire attention.
Sortir.
Renoncer d’abord. Choisir, ensuite. Entre quoi et quoi ? Entre qui et qui ? Entre soi et les autres ? Antre autres…
Aimer, enfin. Et se goinfrer de tarte aux fraises, dès que le tire-bouchons aura laissé la place. Il dit en avoir pour un moment et suggère de chercher une tablette de chocolat. On n’a jamais assez fait d’abdos pour trouver autre chose que des cellules adipeuses en ordre dispersé. On pompe. Le cœur ne suit pas. On pleure. Les yeux sont secs. On se souvient. Le cerveau se déconnecte. On espère. Les nerfs craquent.
On doit faire quelque chose.
Y croire.
C’est exactement ça. [86f] Oui. Ça.
— Ça quoi ?
Tais-toi !

29.

Je pose deux doigts sur ma pommette gauche. Elle est brûlante. Un hoquet secoue ma respiration. Je gaine. Je plisse les yeux. La lumière entre à peine. Elle m’éblouit pourtant. La chair chauffe d’avantage. De l’intérieur, la source arme son flot. Je me voûte. Mon front se cambre. Je ne veux rien céder au flot qui gronde. Je le contiens. Je résiste [54d] [53d] en serrant fort les poings. La peau s’empourpre. La brûlure réclame un peu de fraîcheur. Il n’est pas question que je lui concède une larme. Et pourquoi pas ? Parce que le mal doit sortir par une autre voie, se dissiper, ne plus jamais resurgir. Je dois le vaincre de l’intérieur plutôt que l’épancher, qu’il entre en fusion avec la matière, se consume et parte en fumée. Ça fait mal mais ce sera la dernière fois. Promis. Juré. Qui peut y croire ? Je ravale une dernière larme et plonge la tête la première dans le grand bain. Un nuage de vapeur se forme. La souffrance est si frivole ! [87f]

30.

On attend. Le silence à l’extérieur est revenu ; pas un pas ; pas une voix ; pas une note ; pas un souffle ; rien. On dirait que c’est la nuit. On n’a aucun élément pour trancher. On est plongée dans le noir depuis le début de cette affaire et on ne subit aucune variation de température maintenant que l’on s’est installée sous la couette et que le corps a perdu sa chaleur. Il ne goutte plus, ni ne chuinte, ni ne craque. Il fond sans bruit, mu par sa propre décomposition. Et toujours, il pue.
On écouterait volontiers un nouveau morceau de musique, quelque chose de doux et de rythmé à la fois. Cela manquait tout à l’heure ; Lady Gaga. Non ! il ne faudrait pas que la chair se croie autorisée à entamer une danse avec de soi-disant baisers lesbiens en prime ; les lambeaux risqueraient de s’éparpiller au-delà de ce que la putréfaction autorise.
Un peu d’ordre doit régner.
L’idée nous surprend. On a tant milité contre, la fleur entre les dents et des plumes dans le cul ! On rit. On aurait aimé montrer nos fesses au monde à l’occasion d’une Pride. On savait que cela n’en changerait pas la face. Alors on gardait notre pantalon. On aimait croire la révolution possible. On avait raison. Le nichon passe dans le ciel pour la vingtième fois, ou la trentième. On n’a pas compté. On ne compte pas, on l’a dit. On préfère éplucher la tartine et se gratter les pieds en glissant les doigts sous le tissu épais de la chaussette. C’est la nuit. On l’a dit aussi. Ou alors, c’est l’hiver. La nuit est parfois douce au printemps. On grelotte. On cherche un souvenir qui réchauffe. Et on met le feu à la Bible avec un blasphème.
Bafouer.
Étreindre.
On salive à l’idée d’un gratin de légumes aux crevettes ou d’une pizza aux ingrédients impossibles, spécialités de ma-Jeanine, en plus des crêpes, chacun sait. On en bave. On essuie le coin des lèvres d’un revers de kimono. On tend encore l’oreille. Il n’y a véritablement aucun bruit. Ce n’est pas si désagréable. On avait peur pourtant, avant, quand il n’y avait pas trace sonore d’une présence. On avait peur du vide. On se sentait comme abandonnée, perdue, égarée. Ici, c’est différent. Le silence ne raisonne pas comme un vide qui lui ne résonne pas comme un manque. On éprouvait souvent le vide. Cela nous faisait souffrir. Beaucoup. Et le manque ?
On ne veut plus souffrir.
Sortir.
On doit conjurer le mal qui nous ronge.
On doit trouver la joie.
On doit.
Le devoir va bien avec l’ordre. [88f] On y travaille.
On doit encourager la chair qui se délite à activer l’enzyme dévoratrice. Le processus est bien enclenché. Elle part en vrille. Des trous se forment. Des vides, si vides que le mal en est absent. On s’approche de l’antimatière. On va y pouvoir puiser la solution, celle dans laquelle la souffrance se précipite.
On doit prendre les devants, oser, agir, et se préparer à sortir quelle qu’en soit la voie et le prix. On jette l’oreille gauche qui n’entend plus rien. Un tendon la ramène contre la tempe. On l’évite de justesse. On relance. Elle revient. On joue au yoyo quelques instants. On se lasse vite. On cherche une paire de ciseaux pour couper les quatre poils que l’on a sous le menton. Ce n’est pas joli. La toilette a été mal faite. Pourvu que ce soit là la seule erreur commise ! On ne veut pas que le corps brûle. On veut le voir pourrir. Cela va bien avec le silence.
Blettir.
Corrompre.
On y retourne. On s’y consacre.
On monte la couette pour accélérer le processus de décomposition. On branche le fer. On y verse un peu d’eau riche en calcaire. On ne craint pas qu’il s’entartre. C’est rare que l’on serve.
On sort la table. On profite de la place pour s’étirer un peu.
On repasse la chemise. On évite les faux-plis. On met un pantalon propre. On cire nos chaussures. On se lave les dents. On se coiffe. On vérifie dans le miroir que l’on est prête et que des quatre poils il n’en reste aucun.
On ressemble à un croque-mort.
On ne change rien. C’est de circonstance.
Sortir.
Qu’est-ce qui nous manque ? On reprend la liste, pour vérifier. Au cas où. On ne sait jamais. Il ne faudrait pas oublier quelque chose. Oublier ? C’est aussi compliqué que d’aimer. On a fait un mauvais rêve. On avait envoyé un texto par erreur. On ne croit pas aux erreurs. On en a sué. On a eu peur. On ouvre la boîte aux lettres. Il pleut. Elle est vide. On attrape Caddie par la poignée. On vérifie que l’on a bien mis la liste dans sa poche ventrale, avec la carte de fidélité. On n’a pas besoin de lunettes pour la lire. On cherche un bonbon. On laisse le papier.
« Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson qui pue. Un couteau suisse. Une tartine. Un oreiller. Une couette. Un tire-bouchon. »
Depuis, on a ajouté une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boîte de champignons, Dieu, une lettre d’amour et une corde à linge. On thésaurise et le vide augmente. On entasse, et on en oublie la moitié, le quart. La totalité. On s’est couverte de la couette sans s’y réchauffe. Il fait si froid, dehors, dedans. Et Dieu, on l’a mis au rancard. C’est sans doute le plus à plaindre, dans cette histoire. Il s’en remettra. [52f]
On a plaint Dieu. On en a deux. On rit. Pas trop, c’est carême.
Aimer. Dieu. Niquer la Samaritaine. Lui piquer sa cruche avant qu’elle ne se casse.
La cruche ?
Non, la Samaritaine.
Elle est pourtant un peu cruche. On rit encore. On n’y croit pas. C’est pleurer que l’on devrait. On se sent pathétique, parfois. Il ne faut pas.
Sortir.
Oui, ça ; on le doit.
Boire. Manger. Dormir.
Prier. On n’a jamais su. [89f]


--------------

[89dDébut-2011:07:17

[85fFin-2011:07:12

[84fFin-2011:07:11

[86fFin-2011:07:13

[54dDébut-2011:04:04

[53dDébut-2011:04:03

[87fFin-2011:07:15

[88fFin-2011:07:16

[52fFin-2011:04:01

[89fFin-2011:07:17





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.