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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-15 juillet 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 15 juillet 2011

 [87d]

28.

Un étrange silence règne. Plus rien ne pète, plus rien n’explose. On se concentre. On écoute. On entend quelques écoulements et autres goutte-à-goutte, quelques chuintements, des « Psssss… » ou des « Pffuittt ! », de rares craquements. Une clochette tinte. Une clochette ? En serions-nous déjà à l’enterrement ? À la mise en bière ?
On s’inquiète. On ne voudrait pas que le temps passe trop vite. On a tellement à faire encore. Le son des mots donne le sens. On a tant à faire en dedans le corps.
Entendre.
Et comprendre que ce que l’on dit va au-delà des mots que l’on prononce. Percer le silence, aussi.
Écouter.
Sortir.
On doit s’y préparer avant que tout ne se délite. Cela laisse encore une marge. Quelle serait sa largeur ? Ce n’est pas si important de le savoir. L’essentiel est de faire ce que l’on a à faire en priant que nos instructions soient respectées et que le corps ne soit pas incinéré. Sans cela, il nous faudra trouver en catastrophe un refuge, sortir sans vraiment y aller. [25f] On panique. On ne veut pas brûler ! On veut que l’on nous laisse là dans cette chair qui nous est familière, là où l’on a vécu même si la cohabitation n’a pas toujours facile.
Ça pue. On s’accroche à l’odeur. C’est plus sûr que toutes les cordes à linge. On cherche le tire-bouchon. Il est toujours planté dans la tarte aux fraises. Il y est bien. Il le dit. On n’a pas de raison de ne pas le croire ; c’est assez fiable en général, un tire-bouchon ; plus en tout cas que chacune des bouteilles qu’il a pu ouvrir tout au long de sa carrière. Et ça dure longtemps, une carrière de déboucheur ? Il répond qu’en général oui même si le risque est permanent d’être perdu, égaré, jeté par inadvertance à la poubelle, oublié sur une table de pique-nique ou abandonné vissé dans un bouchon.
Veut-il qu’on le sorte de la tarte aux fraises ? Non. Surtout pas ! Pour une fois qu’il est bien, là. C’est tendre. Et ça sent bon. Cela le change de l’odeur de bouchon. On compatit. On ne le retire donc pas. On sait aussi ce que c’est que d’être perdue, égarée, jetée par inadvertance à la poubelle, oubliée sur une table de pique-nique ou abandonnée vissée dans un bouchon. On préfère aussi la tarte aux fraises. C’est tendre et ça sent bon. On ferme les yeux. On se souvient, la main au creux du nez, un doux parfum dans la paume. On ne préférerait pas.
Oublier.
Pardonner.
Les deux ne vont pas ensemble. On retire la main. On se caresse le dessus des cuisses. On croise un poil pubien. On s’en détourne. On se masse les trapèzes. On est tendue. On a peur, encore, de l’ignition. On refuse de finir en cendres. Plutôt pourrir avec le corps si jamais on ne pouvait en sortir. On ne souffrirait pas. C’est l’idée que l’on en a. On n’en sait pas plus. On n’a pas envie d’en savoir plus ; on craint que cela n’attise la peur. On tend à nouveau l’oreille. Un chant nous parvient. [51d] « Où est ta vie, quelle est ta voie ? Source de vie, source de joie. Dieu présent par ton amour. Où est ta vie, quelle est ta voie ? Source de vie, source de joie. Dieu t’aimera toujours ! »
Chanter.
Croire.
Ce cantique ne va pas avec l’idée que l’on a d’un enterrement. On a dû se tromper de messe. On aurait plutôt vu un… Un quoi ? On n’est pas très douée en matière de liturgie.
Prier.
On ne savait pas. Cela nous paraissait même absurde. Dieu avait tant d’autres choses à faire que d’entendre notre plainte. On relevait la tête. On était fière. On n’ignorait pas Dieu ; juste, on ne le sollicitait pas. On le gardait pour les grandes occasions, les enterrements, en priorité. Les mariages et les baptêmes, on n’y allait pas, par contestation de l’ordre clérical. Et Dieu semblait convenir tellement mieux à la mort qu’à la vie où sa bonté ne collait pas. Ou si peu. Ou si mal.
A-t-on jamais véritablement essayé ?
Aimer.
Mourir.
On y est. Dieu, lui, n’y est toujours pas.
Doit-on de nouveau tenter une prière, l’implorer ? On est trop fière ; on n’y arrive pas. Ceci explique peut-être cela.
On caresse la Bible. On se concentre sur quelque chose d’impérieux. On se remémore un chœur d’église. « Alléluias ! » Gloire à Dieu ! Et puis quoi encore ? Dieu. Où est-il ? Dans nos cœurs a-t-on écrit un jour. Et quand le cœur ne bat plus et que la chair pue, il est où, Dieu ? Il se bouche le nez avec le couteau cuisse et tourne le dos à la tarte aux fraises ? Dieu. Où est-il quand la chair n’est plus et que l’on a besoin de lui, pour de vrai ?
— Dans tes fesses !
Ça suffit, Judas ! On ne rit pas. C’est important. On cherche la voie. Tu comprends, Judas ? Ne nous dérange pas.
— Ce n’est pas lui qui parle, c’est Moi.
Encore cette clochette ! On se gratte les pieds. On cherche le tiroir secret. Il est coincé et le poisson qui pue est occupé à autopsier le cœur voir si Dieu ne s’y planquerait pas. On lève le nez en l’air. La musique s’est arrêtée. Peut-être était-ce une réplétion ? On savoure le silence. Il est léger. S’il n’y avait pas l’odeur, on pourrait se croire comme dans un rêve sans matière. Une apesanteur. C’est assez doux. C’est tendre, plus encore que la tarte aux fraises. Cela fait du bien cette sorte d’enveloppe où ce qui se tait est ce qui faisait mal avant. La souffrance disparaît. La blessure s’évapore. Une côte lâche.
— Vlan ! [85f]
Pourquoi fallait-il que l’on nous mette une claque chaque fois que l’on croyait arriver à destination ? Parce que tout est dans le voyage, aurait répondu un sage. Les sages n’existent pas ; les mages non plus. Et pourquoi pas ? On veut y croire, au moins une fois, se glisser sous la couette près d’un corps toujours chaud, l’étreindre et sentir que la vie règne.
Espérer.
Sortir.
Et gagner un moins une étape du Tour de France, avec une nette préférence pour le Tourmalet.
On serre les cales-pieds. On appuie sur les pédales. On est contente. On grimpe la montagne. Au sommet, le silence sera total et le maillot à pois. On veut entendre le cœur battre. Il ne pompe plus. Tant pis. On le fera battre autrement. On sonne le rappel. Ce qui reste du corps expire. Tout est si mou ! On aimait ce qui avait de la vigueur. On était si rude parfois.
On regrette.
Oui. Non. Peut-être pas.
Sortir.
Plus tard. On n’a pas tout réglé.
Pardonner.
Renoncer.
À vivre, c’est déjà fait. On n’a pas eu le choix. [84f] D’aucuns disent qu’on l’a toujours. C’est un vaste débat. On a fait ce que l’on a pu. On n’est pas coupable d’avoir tout tenté, d’avoir tout raté. On n’a pas tant que cela échoué, dirait le dictionnaire. Il est fermé, calfeutré dans son sac en plastique. On ignore vers qui se tourner, pour savoir. On doit rester fier de nos choix. On sent la fatigue nous gagner. On aimerait dormir un peu. On se sent lasse. L’issue paraît si difficile à trouver. On regarde la chaussette dans le blanc des yeux. On y puise de quoi suivre le chemin de la corde à linge.
Marcher.
On avance, en tout cas. Et on se souvient que l’on ne doit pas renoncer. Voilà un verbe qui devrait s’effacer du dictionnaire ! Il a trop de double sens, trop de larmes attachées. Il n’est pas fiable.
Choisir.
On prend à droite. Dieu est forcément par là. Un papillon vole à quelques pas devant. Le soleil illumine, sans trop. On aperçoit de l’eau claire. Une Samaritaine. On s’approche. Elle fait un clin d’œil. On l’attrape par la taille. Oh ! que c’est bon d’embrasser une fontaine. « Source de vie, quelle ta voie ? » On éternue. Il ne fait pourtant pas si froid. On se recroqueville. On remonte la couette. On regrette de ne pas avoir préparé de bouillotte. On remet les chaussettes. Il fait si froid. Quelqu’un aurait-il ouvert une fenêtre ? Il faudrait aller voir. On n’a pas l’énergie pour cela. On se tasse. On grelotte.
Sortir.
Renoncer d’abord. Choisir, ensuite. Entre quoi et quoi ? Entre qui et qui ? Entre soi et les autres ? Antre autres…
Aimer, enfin.
Et se goinfrer de tarte aux fraises, dès que le tire-bouchons aura laissé la place. Il dit en avoir pour un moment et suggère de chercher la tablette de chocolat. On n’a jamais assez fait d’abdos pour trouver autre chose que des cellules adipeuses. On pompe. Le cœur ne suit pas. On pleure. Les yeux sont secs. On se souvient. Le cerveau se déconnecte. On espère. Les nerfs craquent.
On doit faire quelque chose.
Y croire.
C’est exactement ça. [86f]

29.

Je pose deux doigts sur ma pommette. Elle est brûlante. Un hoquet secoue ma respiration. Je gaine. Je plisse les yeux. La lumière entre à peine. Elle m’éblouit encore. Ça chauffe. De l’intérieur, la source arme son flot. Je me voûte. Mon front se cambre. Je ne veux rien lui céder. Je contiens. Je résiste [54d] [53d] en fermant un peu plus les yeux. La chair rougit. La brûlure réclame un peu de fraîcheur. Il n’est pas question que je lui concède une larme. Et pourquoi pas ? Parce que le mal doit sortir par une autre voie, se dissiper, ne plus jamais resurgir. Je dois le vaincre plutôt que l’épancher, qu’il entre en fusion avec la matière, se consume et parte en fumée. Ça fait mal mais ce sera la dernière fois. Promis. Juré. Qui peut y croire. Je ravale une dernière larme et plonge la tête dans une bassine d’eau glacée. La vapeur est intense. La souffrance est si frivole ! [87f]


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[87dDébut-2011:07:15

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[51dDébut-2011:03:31

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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