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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V03-12 juillet 2011



Cy Jung Feuillets — V-03 12 juillet 2011

 [42d] [81f] [84d] [85d]

27.

On a perdu une chaussette. On a froid aux pieds. On a froid partout. Le corps caille, un peu comme du lait, mais en plus glacé, en moins granuleux. Rien ne circule. La chair dégage des fumerolles. Ça pue. Les humeurs sont solides. Ça craque. On sursaute à chaque fois, comme on sursautait quand le béton craquait la nuit entre deux rêves. On avait peur que le plafond ne nous tombe sur la tête. D’autres, c’était le Ciel.
— Boum !
Non, ce n’est pas ce bruit-là. On ne sait pas dire le bruit sec de ce qui craque. On l’entend par contre, le son de la biscotte qui éclate sous la pression du beurre trop dur. Et on l’éprouve, celui des nerfs dont l’unité se rompt. On était désemparée parfois, impuissante à dire face à ce qui nous désarmait. On se mettait en colère. On criait. On pleurait. On n’aimait pas ça. C’était stérile, délétère. On aimait garder le contrôle, ne pas être sous l’emprise de notre dénuement.
Aimer.
Pardonner.
— Hi hi !
Judas n’est-il donc pas mort ?
On le cherche. On aperçoit la chaussette. On la secoue. Ça lui apprendra à se mettre en boule. Elle doit comprendre, elle aussi, qu’il faut se contrôler, maîtriser les émotions, ne pas céder. Sourire. On l’enfile. On fait quelques moulinets. On n’a guère plus chaud aux pieds. On reprend le dictionnaire. On l’ouvre à la lettre « P ». On vérifie d’un revers de main que le nez ne coule pas. Il est sec. On y va. On tourne les pages. « P-a-r-d-o… » Une canalisation pète à l’étage supérieur. Une chute d’eau submerge les mots. On jette le dictionnaire loin du larmoiement. C’est trop tard.
Pardonner.
Le verbe est effacé. On ne saura jamais.
On tente de revenir à la lettre « A ». « A-i-m… » Une première goutte tombe, juste à côté. « Aînesse » en fait les frais ; c’est bien fait pour Judas ! On rit. On ferme le dictionnaire. On le protège dans un sac étanche. Il nous faudrait des pincettes pour tourner les pages de loin et limiter ainsi le risque d’effacement prématuré de ce qui nous donne encore espoir.
Aimer.
Espérer.
Belle équation. Des pincettes. On ignore jusqu’à la forme que cela a. On rit encore. Quelle belle journée ! On grignote le couteau suisse. On déploie le poisson qui pue. On se gratte le nez. On éternue, à trois reprises. Le facteur délivre la lettre. On la replace dans le tiroir secret. On songe à une nuit d’été, ou d’hiver. Une belle nuit. On en a eu. Les larmes refluent.
Sortir.
On n’a pas besoin du dictionnaire.
Pardonner.
On pourrait lire la Bible ; on sait qu’elle en dit quelque chose. C’est un gros morceau que pas même un déluge ne peut effacer. On renonce. On pourrait en lire un résumé. On a envie d’un bonbon à la menthe. Le paquet est vide et l’épicerie est fermée. On ne râle pas. C’est inutile. On ne veut plus rien qui serait sans intérêt. Alors on se gratte les pieds à travers la chaussette et on imaginer que l’on est capable d’avancer.
Aimer.
C’est trop compliqué.
Jouer.
La poupée s’est envolée.
On est dans une impasse. On caresse la chaussette. Elle ronronne. On lui donne des croquettes. Elle soulève la queue. On brûle la liste. On tousse. On chasse la fumée d’un coup de balai suisse. Les pompiers sortent la grande échelle. On grimpe. La poupée est assise à côté de la petite armoire tendue de jaune et d’orangé. Elle est nue. Elle sourit. On la prend contre soi. On la serre très fort. L’émotion afflue. On lui passe une robe. On la berce. On lui raconte qu’une amie disait que l’on ne pouvait pas mourir tant que l’on n’avait pas pardonné. Elle savait de quoi elle parlait.
Elle est morte.
La poupée ? Non, l’amie.
Et la poupée ?
Elle n’a jamais existé. En fait si, mais pas comme l’amie. On y revient. On l’a aimée. Et elle ? On ne saura jamais.
Pardonner.
Quoi ? À qui ?
À elle d’abord. À lui. Tout. À soi.
Et sortir.
Qui dira que le compte en bon ?
On est tellement loin de tout calcul ! La mort ; qu’est-ce que c’est ? Le corps, à l’évidence, n’y suffit pas. Ça, on l’a compris. Et maintenant, on fait quoi ? [42f] [52d] [82f] [83f]
On ne sait pas.

28.

Un étrange silence règne. Plus rien de pète, plus rien n’explose. On se concentre. On écoute. On entend quelques écoulements et autres goutte-à-goutte, quelques chuintements, des « Psssss… » ou des « Pffuittt ! », et quelques craquements. Une clochette tinte. Une clochette ? En serions-nous à l’enterrement ? Ou seulement à la mise en bière ?
On s’inquiète. On ne voudrait pas que le temps passe trop vite. On a tellement à faire encore. Le son des mots est le plus fort. On a tant à faire en dedans le corps.
Entendre.
Et comprendre ce que l’on dit au-delà des mots que l’on prononce. Percer le silence, aussi.
Écouter.
Sortir.
On doit s’y préparer avant que tout ne se délite. Cela laisse encore un peu de temps. Combien ? Ce n’est pas si important de le savoir. L’essentiel est de faire ce que l’on a à faire en priant que nos instructions soient respectées et que le corps ne soit pas incinéré. Sans cela, il nous faudra nous trouver en catastrophe un autre refuge, sortir sans vraiment y aller. [25f] On panique. On ne veut pas brûler ! On veut que l’on nous laisse là dans cette chair qui nous est familière, là où l’on a vécu même si la cohabitation n’a pas toujours facile.
Ça pue. On s’accroche à l’odeur. C’est plus sûr que toutes les cordes à linge. On cherche le tire-bouchon. Il est toujours planté dans la tarte aux fraises. Il y est bien. Il le dit. On n’a pas de raison de ne pas le croire ; c’est fiable en général, un tire-bouchon ; plus en tout cas que chacune des bouteilles qu’il a pu ouvrir tout au long de sa carrière. Ça dure longtemps une carrière de déboucheur ? Il répond que le plus gros risque, c’est d’être perdu, égaré, jeté par inadvertance à la poubelle, oublié sur une table de pique-nique ou abandonné planté dans un bouchon.
Veut-il qu’on le sorte de la tarte aux fraises ? Non. C’est tendre. Et ça sent bon. Cela le change de l’odeur de bouchon. On compatit. On ne le retire pas de là. On sait aussi ce que c’est que d’être perdu, égaré, jeté par inadvertance à la poubelle, oublié sur une table de pique-nique ou abandonné planté dans un bouchon. On préfère aussi la tarte aux fraises. C’est tendre. Et ça sent bon. On ferme les yeux. On se souvient, la main au creux du nez, un doux parfum dans la paume. On ne préférerait pas.
Oublier.
Pardonner.
Les deux ne vont pas ensemble. On retire la main. On se caresse le ventre. On se masse les trapèzes. On est tendue. On a peur, encore, de partir en fumée avec le corps. On préférerait pourrir dans le cas où l’on n’arrivait pas à sortir ; au moins, on ne souffrirait pas. C’est l’idée que l’on en a. On n’en sait pas plus. On n’a pas envie de savoir. On tend un peu plus l’oreille. Un chant nous parvient. [51d] « Quelle est ta vie ? Quelle est ta joie ? Source de vie, source de joie. Dieu présent par ton amour. Dieu t’aimera toujours ! »
Chanter.
Croire.
Ce cantique ne va pas avec l’idée que l’on a d’un enterrement. On a dû se tromper de messe. On aurait plutôt vu un… Un quoi ? On n’est pas très douée en matière de chants de prière.
Prier.
On ne savait pas. Cela nous paraissait même absurde. Dieu avait bien d’autres choses à faire que d’entendre notre plainte. On relevait la tête. On était fière. On n’ignorait pas Dieu ; juste, on ne le sollicitait pas à tort et à travers. On le gardait pour les grandes occasions.
Aimer.
Mourir.
Dieu n’y est pas.
Prier, encore. On ne sait toujours pas. Ceci explique peut-être cela.
On caresse la Bible. On se concentre sur quelque chose d’impérieux. On se remémore un chœur d’église. « Alléluias ! » Gloire à Dieu ! Et puis quoi encore ? Dieu. Où est-il ? Dans nos cœurs a-t-on écrit un jour. Et quand le cœur ne bat plus et que la chair pue, il est où, Dieu ? Il se bouche le nez et tourne le dos aux immondices de l’humanité ? Dieu. Où est-il quand la chair n’est plus et que l’on a besoin de lui ?
— Dans tes fesses !
Ça suffit, Judas ! On ne rit pas. C’est important. On cherche la voie. Tu comprends, Judas ? Ne nous dérange pas.
— Ce n’est pas lui qui parle, c’est Moi.
Encore cette clochette. On se gratte les pieds. On cherche le tiroir secret. Il est coincé. On lève le nez en l’air. La musique s’est arrêtée. Peut-être était-ce une réplétion ? On savoure le silence. Il est léger. S’il n’y avait pas l’odeur, on pourrait se croire comme dans un rêve sans matière. Une apesanteur. C’est assez doux. C’est tendre, plus encore que la tarte aux fraises. Cela fait du bien cette enveloppe où ce qui se tait est ce qui faisait mal avant. La souffrance disparaît. La blessure s’évapore. Une côte lâche.
— Vlan !
On l’a évitée de justesse. [85f]


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[42dDébut-2011:03:15

[81fFin-2011:06:03

[84dDébut-2011:07:11

[85dDébut-2011:07:12

[42fFin-2011:03:15

[52dDébut-2011:04:01

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[83fFin-2011:06:07

[25fFin-2011:03:01

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[85fFin-2011:07:12





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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