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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V02-7 juin 2011



Cy Jung Feuillets — V-02 7 juin 2011

 [83d]

26.

Je gaine, les reins plaqués contre le dossier de ma chaise. J’ouvre les épaules. Je serre les fesses et ma foulée s’allonge. Je relève la tête. Mes muscles sont fourbus. Mes doigts crissent sur le clavier. Mes avant-bras se hérissent comme sous la griffure des barbelés. Mes coudes, ça va, mes genoux aussi, mes chevilles. Mes épaules pèsent plus lourd que le poids de mon corps ; ma nuque et mes cervicales brûlent. Mes cuisses, au repos, sont silencieuses. Mes lombaires exigent un bain à remous.
Je me redresse encore. Je veux garder la tête haute. Je fais quelques moulinets avec les épaules, tout en douceur. Un craquement m’effraie. J’étire les mollets, talons levés, genoux qui poussent vers l’avant. Je masse mes cervicales, toujours fragiles. Je gaine encore sans que mes abdominaux ni mes lombaires n’y trouvent le repos. Je tire la langue. Ma nuque réclame quelque chose qui la console. L’angoisse de la nuit s’y colle. J’ouvre les épaules. Cela ne sert plus à rien. Une barre à la racine des cheveux me rappelle que j’ai le cou fragile et que je dois faire attention à ma manière de poser la tête sur l’oreiller. Quelque chose m’oppresse, un souvenir, une crainte. Les courbatures me ramènent à la course et mon corps crie sa victoire, un peu fort. Une grimace me fend. La douleur est une trace, une preuve que chaque foulée, chaque pied que j’ai posé à terre, était une nique à la mort, l’expression de mon envie de vivre, de lui donner toute la puissance dont il est capable.
Je tousse. Je bois. Ma gorge me chatouille. Je serre le poing. Quelques cellules adipeuses grouillent de nouveau au cœur des bourrelets de mon ventre. Je gaine. Elles s’évanouissent. Je serre un peu plus les fesses. Je grandis. Je mouline encore. Mes avant-bras reprennent leur position perpendiculaire à l’écran. Mes doigts sur le clavier se hâtent. Mes paumes réclament une caresse. Ma chair déguste la ration d’endorphine. Mes épaules, mes reins, mes cuisses, mes mollets sont calmes. Seuls mes abdominaux gémissent encore. Ils peuvent toujours se plaindre. [34d] Il n’est pas question que j’abandonne. [42d] [81f]

27.

On a perdu une chaussette. On a froid aux pieds. On a froid partout. Le corps caille, un peu comme du lait, mais en plus glacé, en moins granuleux. Plus rien ne circule. La chair dégage des fumerolles. Ça pue. Les humeurs sont solides. Ça craque. On sursaute à chaque fois, comme on sursautait quand le béton craquait la nuit entre deux rêves. On avait peur que le plafond ne nous tombe sur la tête. D’autres, c’était le Ciel.
— Boum !
Non, ce n’est pas ce bruit-là. On ne sait pas dire le son de ce qui craque, sauf quand on est à bout de nerfs. On était désemparée, impuissante à dire face à ce qui nous désarmait. Alors, on se mettait en colère. On criait. On pleurait. On n’aimait pas ça. C’était stérile, délétère. On aimait garder le contrôle, ne pas être sous l’emprise de nos faiblesses.
Aimer.
Pardonner.
— Hi hi !
Judas n’est-il donc pas mort ?
On le cherche. On aperçoit la chaussette. On la secoue. Ça lui apprendra à se mettre en boule. Elle doit comprendre, elle aussi, qu’il faut se contrôler. On l’enfile. On n’a guère plus chaud aux pieds. On reprend le dictionnaire. On l’ouvre à la lettre « P ». On vérifie d’un revers de main que le nez ne coule pas. Il est sec. On y va. On tourne les pages. « P-a-r-d… » Une canalisation pète à l’étage supérieur. Une chute d’eau submerge les mots. On jette le dictionnaire loin du larmoiement. C’est trop tard.
Pardonner.
Le verbe est effacé. On ne saura jamais.
On tente de revenir à la lettre « A ». « A-i-m… » Une première goutte tombe, juste à côté. On ferme le dictionnaire. Il nous faudrait des pincettes pour tourner les pages de loin et limiter ainsi le risque d’effacement prématuré de ce qui nous donne encore espoir.
Aimer.
Espérer.
Belle équation. Des pincettes. On ignore jusqu’à la forme que cela a. On rit. On grignote le couteau suisse. On déploie le poisson qui pue. On se gratte le nez. On éternue, à trois reprises. On songe à une nuit d’été, ou d’hiver. Une belle nuit. On en a eu. Les larmes refluent.
Sortir.
On n’a pas besoin du dictionnaire.
Pardonner.
On pourrait lire la Bible ; on sait qu’elle en dit quelque chose. C’est un trop gros morceau. On a envie d’un bonbon à la menthe. Le paquet est vide et l’épicerie est fermée. On ne râle pas. C’est inutile. On ne veut plus rien qui serait sans intérêt. Alors on se gratte les pieds à travers la chaussette et on imaginer que l’on est capable d’avancer.
Aimer.
C’est trop compliqué.
Jouer.
La poupée s’est envolée.
On est dans une impasse. On caresse la chaussette. Elle ronronne. On lui donne des croquettes. Elle soulève la queue. On brûle la liste. On tousse. On chasse la fumée d’un coup de balais suisse. Les pompiers sortent la grande échelle. On grimpe. La poupée est assise à côté de la petite armoire tendue de jaune et d’orangé. Elle est nue. Elle sourit. On la prend contre soi. On la serre très fort. L’émotion afflue. On lui passe une robe. On la berce. On lui raconte qu’une amie disait que l’on ne pouvait pas mourir tant que l’on avait pas pardonné. Elle savait de quoi elle parlait.
Elle morte.
Et la poupée ?
Elle n’a jamais existé. On revient à cette amie. On l’a aimée. Elle, on ne saura jamais.
Pardonner.
Quoi ? À qui ?
À elle d’abord. À lui. Tout. À soi.
Et sortir.
Qui dira que le compte en bon ?
On est tellement loin de tout calcul ! La mort ; qu’est-ce que c’est ? Le corps, à l’évidence, n’y suffit pas. Ça, on l’a compris. Et maintenant, on fait quoi ? [42f] [52d] [82f] [83f]


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[83dDébut-2011:06:07

[34dDébut-2011:01:28

[42dDébut-2011:03:15

[81fFin-2011:06:03

[42fFin-2011:03:15

[52dDébut-2011:04:01

[82fFin-2011:06:06

[83fFin-2011:06:07





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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