[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V02-6 juin 2011



Cy Jung Feuillets — V-02 6 juin 2011

 [82d]

25.

On n’oublie pas.
Pas question. [48f]
On a souffert. On doit aussi le dire, vider son sac, briser le silence. Le corps, lui, se répand. On s’épanche avec lui. Ça pue pareil.
Crier. Ne plus retenir.
Honnir.
On a pourtant dit que l’on n’était pas là pour régler des comptes. Et pourquoi pas, après tout ? On a bien le droit de se défouler un peu et puis, là où l’on est, on ne risque plus rien. Ou presque. Qu’importe si l’on risque quelque chose ! On aurait de toute façon tort de nous taire.
On s’est trop tue. On a été lâche à ne pas dire.
Sortir.
On en a perdu l’histoire là où l’on voulait la garder. On se retenait. On se blessait. On se froissait. Et on prenait des coups. On en donnait.
Vlan !
Et boum ! Badaboum !
« Dis-moi que l’amour ne s’arrête pas. » Non, on ne le dit pas. On ne pense pas à l’amour. On pense plutôt à sauver sa peau. On pense à relever la tête. On esquive le coup qui part. Il porte quand même. On lance le poing. On entend un cri. On se débine. L’affrontement nous fait peur. Un croche-pied nous retient. Un coude part. Un doigt qui se tend accuse. Une paume de main rompt l’équilibre. On s’aplatit sur le dictionnaire. On se crève un œil sur un coin du lit. L’évidence apparaît.
C’est la guerre.
On brandit le poisson qui pue. On met un gilet pare-balles. On creuse une tranchée. On attend que pleuvent les bombes. L’ordre tonne.
— Chargez !
On s’élance, baïonnette au fusil, peur au ventre. On passe la rate. On esquive le pancréas. On s’effondre dans le nombril. On appelle sa mère. On pleure. On repart sous les gerbes de chair adipeuse. On gagne un mètre. On recule. Du sang gicle. De la morve. Et les boyaux se déchiquettent. On est dans…
Stop ! Ça suffit !
Avancer.
Pardonner.
Ne pas régler ses comptes. Ranger ce qui divise. Rompre le silence.
Aimer.
Et sortir. On le doit. Disons plutôt que ce serait bien. Ce serait gentil. On ne veut plus être gentille. On n’a pas de cadeaux à faire. À personne. À nous-mêmes, on en a si peu fait. Peut-être serait-il justement le temps de… On serre le poing. On retient les larmes. On gaine. C’est parti. On ne veut plus que l’on nous néglige. On veut que l’on nous entende. On a encore des choses à dire.
Parler.
Sortir.
On prend la tarte aux fraises et on balance. Ça tache plus profond que les merguez dans le pain. [45f] Ça a la couleur du sang et l’odeur du gaz moutarde. Hardi petit ! Allons-y.
On commence par qui ? On fouille le ventricule gauche où l’on sait la liste planquée. On sort les lunettes. On va pour lire ; on se tait de nouveau. On ne veut pas citer de noms. On n’a pas envie que l’on nous fasse un procès même pas d’intention. On ouvre la Bible. On y cherche un coupable. Judas. Il est parfait dans le rôle. On le garde. Quelqu’un d’autre ? Non, Judas suffit et puis on n’a pas le temps de référencer tous les coupables des Écritures pour trouver d’autres pseudonymes. On n’est pas là non plus pour faire le procès de l’humanité.
On referme la Bible. On arme la tarte aux fraises. On rajoute un peu de crème fouettée. Du purin aussi. De l’acide. On ouvre le couteau suisse. On plante le poinçon à travers la tarte, pointe côté fruits.
« Judas ! chéri. Viens ! On a un petit cadeau pour toi. Allez ! ne sois pas timide. »
Mais pourquoi ne bouge-t-il pas ?
— Il est déjà mort.
Il ne manquait plus que ça.
Occire.
On s’approche. On le tâte de l’arbalète. Il bouge. C’était une ruse ! Judas ! Il porte bien son nom, celui-là. On ne va pas le rater mais on veut qu’il nous voie, qu’il regarde son ignominie en face. Et qu’il souffre, aussi, autant que l’on a souffert.
« Youhou ! Judas ! Réveille-toi ! »
Il ouvre un œil.
Vlan !
— Salope !
C’était donc lui qui nous interrompait.
— Non. Perdu, c’est un autre.
On s’en moque. On sait que c’est lui. On attrape le tire-bouchon. Et vlan ! On lui en colle un coup en plein dans le plexus. On reprend le dictionnaire. On tranche. Sa tête roule au fond du panier. Son sang tache l’osier. C’est dommage. On devra en trouver un autre pour porter le linge à l’étendoir. On observe la tête gésir. Elle remue encore. On lui fourre les merguez dans les trous de nez pour l’empêcher de respirer.
« Tu disais quoi, Judas chéri ? » 
— Salope !
Il a du ressort, le bougre.
On attrape la corde à linge. On ligote le reste du corps resté en vrac au pied du panier. On lui plante le tire-bouchon dans le fessier. On lui flanque le poisson qui pue au milieu de la crème fouettée. Que reste-t-il ? [50f]
On a égaré la liste.
— Salope !
Ne se taira-t-il donc jamais ?
La violence coupable est bavarde. On peut juste l’étouffer quelques instants. Au moindre relâchement, elle pète au nez, pire qu’un nichon qui se place en orbite ! Il doit pourtant bien y avoir un moyen d’y échapper.
Aimer.
On cherche toujours la liste. On tombe sur un compte. Une claque nous prend à rebours. L’oreiller amortit. On s’enveloppe dans la couette. On souffle de l’air chaud en dedans. On voudrait oublier.
Sortir.
Dormir.
On peut ferme les yeux. Caïn veille. [38f] [80f]

26.

Je gaine, les reins plaqués contre le dossier de ma chaise. J’ouvre les épaules. Je serre les fesses et ma foulée s’allonge. Je relève la tête. Mes muscles sont fourbus. Mes doigts crissent sur le clavier. Mes avant-bras se hérissent à la griffure des barbelés. Mes coudes, ça va, mes genoux aussi, mes chevilles. Mes épaules pèsent plus lourd que le poids de mon corps ; ma nuque et mes cervicales brûlent. Mes cuisses, au repos, sont silencieuses. Mes lombaires exigent un bain à remous.
Je me redresse encore. Je veux garder la tête haute. Je fais quelques moulinets avec les épaules, tout en douceur. Un craquement m’effraie. J’étire les mollets, talons levés, genoux qui poussent vers l’avant. Une grimace me fend. La douleur est une trace, une preuve que chaque foulée, chaque pied que j’ai posé à terre, était une nique à la mort, l’expression de mon envie de vivre, de donner à mon corps toute la puissance dont il est capable.
Je masse mes cervicales, toujours fragiles. Je gaine encore sans que mes abdominaux ni mes lombaires n’y trouvent le repos. Je tire la langue. Ma nuque réclame quelque chose qui la console. L’angoisse de la nuit s’y colle. J’ouvre les épaules. Cela ne sert plus à rien. Une barre à la racine des cheveux me rappelle que j’ai le cou fragile et que je dois faire attention à ma manière de poser la tête sur l’oreiller. Quelque chose m’oppresse, un souvenir, une crainte. Les courbatures me ramènent à la course et mon corps crie sa victoire, un peu fort.
Je tousse. Je bois. Ma gorge me chatouille. Je serre le poing. Quelques cellules adipeuses grouillent de nouveau au cœur des bourrelets de mon ventre. Je gaine. Elles s’évanouissent. Je serre un peu plus les fesses. Je grandis. Je mouline encore. Mes avant-bras reprennent leur position perpendiculaire à l’écran. Mes doigts sur le clavier se hâtent. Mes paumes réclament une caresse. Ma chair déguste la ration d’endorphine. Mes épaules, mes reins, mes cuisses, mes mollets sont calmes. Seuls mes abdominaux gémissent encore. Ils peuvent toujours se plaindre. [34d] Il n’est pas question que j’abandonne. [42d] [81f]

27.

On a perdu une chaussette. On a froid aux pieds. On a froid partout. Le corps caille, un peu comme du lait, mais en plus glacé, en moins granuleux. Plus rien ne circule. La chair dégage des fumerolles. Ça pue. Les humeurs sont solides. Ça craque. On sursaute à chaque fois, comme on sursautait quand le béton craquait la nuit entre deux rêves. On avait peur que le plafond ne nous tombe sur la tête. D’autres, c’était le Ciel.
— Boum !
Non, ce n’est pas ce bruit-là. On ne sait pas dire le son de ce qui craque, sauf quand on est à bout de nerfs. On était désemparée, impuissante à dire face à ce qui nous désarmait. Alors, on se mettait en colère. On criait. On pleurait. On n’aimait pas ça. C’était stérile, délétère. On aimait garder le contrôle, ne pas être sous l’emprise de nos faiblesses.
Aimer.
Pardonner.
— Hi hi !
Judas n’est-il donc pas mort ?
On le cherche. On aperçoit la chaussette. On la secoue. Ça lui apprendra à se mettre en boule. Elle doit apprendre, elle aussi, à se contrôler. On l’enfile. On n’a guère plus chaud aux pieds. On reprend le dictionnaire. On l’ouvre à la lettre « P ». On vérifie d’un revers de main que le nez ne coule pas. Il est sec. On y va. On tourne les pages. « P-a-r-d… » Une canalisation pète à l’étage supérieur. Une chute d’eau submerge les mots. On jette le dictionnaire loin du larmoiement. C’est trop tard. « Pardonner ». Le verbe est effacé ; on ne saura jamais. On tente de revenir à la lettre « A ». « A-i-m… » On renonce aussi tant il faudrait des pincettes pour tourner les pages de loin et limiter ainsi le risque. On ignore jusqu’à la forme que cela a, des pincettes. On rit. On grignote la tarte aux fraises. On se gratte le nez. On éternue, à trois reprises. On songe à une nuit d’été. Les larmes refluent.
Sortir.
On n’a pas besoin du dictionnaire.
Pardonner.
On pourrait lire la Bible ; on sait qu’elle en dit quelque chose. C’est un trop gros morceau. On préfère se gratter les pieds à travers la chaussette et imaginer que l’on est capable d’avancer.
Aimer.
C’est trop compliqué.
Jouer.
La poupée s’est envolée.
On est dans une impasse. On caresse la chaussette. Elle ronronne. On brûle la liste. On tousse. On chasse la fumée. On retrouve l’échelle. On grimpe. La poupée est assise à côté de la petite armoire tendue de jaune et d’orangé. Elle est nue. Elle sourit. On la prend contre soi. On la serre très fort. L’émotion afflue. On avait une amie qui disait que l’on ne pouvait pas mourir tant que l’on avait pas pardonné. Elle savait de quoi elle parlait.
Elle morte.
Pardonner quoi ? À qui ?
À elle d’abord. À lui. Tout. À soi.
Et Sortir.
Qui dira que le compte en bon ?
On est tellement loin de tout calcul ! La mort ; qu’est-ce que c’est ? Le corps, à l’évidence, n’y suffit pas. Ça, on l’a compris. Et maintenant, on fait quoi ? [42f] [52d] [82f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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