[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V02-27 mai 2011



Cy Jung Feuillets — V-02 27 mai 2011

 [76d]

19.

On éternue.
On se mouche dans une page arrachée à la Bible. Aucun mot ne s’efface. C’est du solide. C’est du lourd. Ça pèse son poids, la culpabilité.
Sale affaire.
On passe. On carde. On tisse. On pique. On coud. On pourra toujours avoir besoin d’une marinière si l’on s’écoule dans le siphon avec l’eau du bain.
Sortir.
On n’a pas encore trouvé d’issue. On n’en est qu’aux préliminaires. On essuie la page pleine de morve contre le linceul et on la remet dans la Bible. Elle nous ramène vers Dieu. On ne sait pas quoi en dire, ni quoi en penser. On n’a pas encore tranché la question de son existence, ni celle de sa manière de procéder. S’il procède, il est. En effet. Des hypothèses font surface. On en prend une au hasard. On aime se raconter des histoires. Cela nous occupe l’esprit.
Quelqu’un vient.
Si ce n’est Dieu, ce sont les pompiers ou le facteur.
On n’attend plus de lettre. La sonnette ne retentit pas même une toute petite fois. Trois, on n’y compte pas. La suite est plus sûre si l’on fait intervenir les pompiers. Ils enfoncent la porte d’un seul coup de botte. Ils ont tout ce qu’il faut pour désincarcérer les personnes prisonnières des amas de tôles froissées ou des gravats des immeubles écroulés après une explosion ou un tremblement de terre. Cela ne sera pas forcément adapté pour nous extraire de ce corps en décomposition. La chair sera broyée par les pinces et nous avec tant il n’est pas dit que nous n’y sommes pas encore. Les lambeaux de peau se colleront au métal. Les humeurs souilleront la coquille. Et les chiens renifleurs mangeront avec appétit les restes.
— Miam !
On oublie l’hypothèse pompiers. Reste Dieu. Et le facteur.
Il a tué le jardinier. Il est en prison, avec le chien qui a mordu le mollet du coq. Il ne reste donc bien que Dieu qui est un vrai tueur en série mais qui demeure libre de toute entrave. L’injustice rôde, à moins qu’elle ne plane. Entre l’aigle et le renard, les poules serrent les plumes et les grenouilles se cachent au fond de l’eau croupie des bénitiers.
Dieu.
On s’y penche.
On se tourne vers le dictionnaire : « Principe d’explication de l’existence du monde, conçu comme un être personnel, selon des modalités particulières aux croyances, aux religions. » [*]. Il y a de quoi éternuer. On se gratte le nez, avec un doigt dedans. Rien ne s’efface. Dieu reste dans le dictionnaire. Il a eu peur, c’est sûr, de se prendre un coup de Bible dans les côtes.
— Ça fait mal !
On pense à l’existence du monde. Son origine.
C’est une énigme aussi inévitable que celle relative au côté où s’écrase la tartine. On essaie de nouveau de se rappeler où on a bien pu la mettre. On l’a mangée, à ce qu’il paraît, et les nichons ne sont envolés. On aurait dû les ingérer quand on en avait l’occasion ; on les retrouverait dans l’estomac, puisqu’il est vide. C’est absurde ; il est percé et aucun nichon ne pourrait s’y loger ce d’autant qu’actuellement, les deux que l’on avait ont quitté la poitrine et tournent autour de la Terre pour guider les pasteurs impies. Ont-ils emportés avec eux la tartine ?
— Salope !
Qui ? La tartine, la Bible ou la poitrine ?
On s’y perd.
On s’est toujours un peu égarée dans les souvenirs de petits-déjeuners. Ils nous affectent encore. On voudrait en oublier certains. C’est impossible. On doit tout prendre de ce qui reste car ici, on n’a plus le loisir de faire le tri entre ce qui nous a été bon et ce qui nous a été désagréable. [38f] Dieu, lui-même, ne nous était pas très agréable. On n’y croyait pas plus que ça, à vrai dire. On croyait en l’amour et il n’a pas forcément été très agréable non plus, d’aimer. C’est un comble. On est là, coincée, et on doit affronter l’impéritie de l’amour. C’est pire que cette foutue chair qui se délite et qui pue. C’est pire que tout, de ne pas y croire, surtout les pompiers ne nous sont d’aucun secours !
Les pompiers. Le facteur. La tartine. Dieu. L’amour. D’aucuns disaient que c’était la même chose alors que l’on n’a jamais eu envie d’un petit câlin céleste. C’était pourtant divin, on s’en souvient, les câlins. L’amour. Quel est le rapport ?
Un lien de cause à effet ? Si seulement… Un principe de réalité.
Une illusion. Un leurre. Une vérité.
Aimer. C’est trop compliqué.
On l’a déjà dit.
On oublie.
Sortir.
On n’y échappera pas. On doit se souvenir. Personne n’a conservé notre mémoire, à part nos livres. Épuisés. Ils sont tous épuisés. On doit se débrouiller. On se la garde. On se la chérit. C’est la nouvelle loi. La lettre, on ne la lira pas.
Sortir sans s’échapper.
Aimer. Agir. Participer.
Allez ! Bravo !
Aimer.
Parfois, on préfère courir. On ne s’est pourtant jamais défilée. On a toujours participé, en souvenir de ceux qui sont morts pour la France.
— Plaît-il ?
L’amour. On l’a toujours tenté. [37f] Et on le tente encore. Peut-être qu’il n’est pas trop tard. Peut-être parce que cette fois, on saura. Peut-être parce que… Pourquoi pas.
Sortir.
On y va.
On jette les pensées par delà la chair au fur et à mesure qu’elles jaillissent comme on jette les femmes et les enfants d’abord pour les sauver du naufrage. A-t-on pensé à sortir les canots ? On rit, à l’idée de ces corps qui flottent parce que l’on a négligé d’en assurer la survie. La chair qui se délite inspire au geyser mental. Il l’autorise. Il fermente et ça fuse. On laisse aller. On est tranquille. On imagine que ce sera facile. On espère. Sortir. Laisser faire. Laisser passer. Pour une fois, ne pas retenir, croire que la liberté revient à ne plus rien contrôler.
Foutaise ! On oublie. On a échappé au pire.
L’’amour, ce n’était donc pas le pire ?
Sortir.
C’était le meilleur, chacun le dit. Personne ne sait. Et nous, on dit quoi ? On dit que l’on ne sait pas. On se souvient d’en avoir joui. On se souvient d’avoir été heureuse, d’avoir eu des moments où tout était bon, même les steaks hachés bœuf-soja trop cuits et trop salés de la cantine. C’est dire ! On a faim. C’est impossible. On a faim pourtant ; on a soif. Le corps cultive toujours quelque existence. Il pue de plus en plus. On se bouche le nez. Il suinte. Un nouveau mot disparaît du dictionnaire. On se voile la face. Et on reste là, à attendre.
Sortir.
Quoi d’autre ?
Il doit bien avoir quelque chose d’autre, quelque chose d’heureux, de positif, de joyeux, d’essentiel ?
Dieu ? Non, ça suffit. Il est temps de lui régler son compte sinon, il est foutu d’envoyer pourrir avec la chair ce qu’il nous reste d’envie. Dieu. On y vient. On y va. Il est solide. Il peut tout endurer. Ne nous en privons pas. [15f] [27d] On est parfois si fragile, même si l’on est bien au chaud du corps en pleine avarie, plus fragile que les os seront friables quand toute humidité les aura quittés.
Aimer.
Aimer qui ? Aimer Dieu ? Aimer quoi ? On préfère qui, sans que Dieu n’y soit.
C’est si compliqué.
On s’en moque. Dieu ou quelqu’un d’autre. Aimer ; c’est tout ce qui nous reste. On a égaré la tarte aux fraises. On n’a pas lu la lettre. On doit retrouver la tartine. On la mangera pour le dîner. On avalera aussi le couteau suisse et le tire-bouchon. [42d] On ne veut plus risquer de meurtrir. On ne veut plus souffrir.
Aimer. Sortir.
Une nouvelle partie de football s’impose. Un terrain. Des lignes. Quatre drapeaux. Deux cages. Un ballon. Un sifflet. Aimer. Trois arbitres. Il faut au moins ça. On court dans tous les sens. On découvre un jeu de boules. On récupère l’œil gauche qui émergeait déjà. Cela fera un joli cochonnet. On lance. Il bute sur un caveau. On s’excuse. On récupère l’œil. On le remet en orbite. Il n’était pas temps qu’il tombe. [75f]

20.

Je me réveille en sursaut. J’ai froid. Mon tee-shirt est trempé. Je cherche la bouillotte. Je la ramène contre moi. [39f] Je l’étreins. J’ai peur. Une ombre plane, quelque chose, quelqu’un, je ne sais pas. C’était dans mon rêve. Je frissonne. Peut-être que je pleure. La bouillotte est tiède. Ma sueur me glace. Je claque des dents. Je suis hors contrôle. On veut me tuer ; on veut me prendre, m’enlever à moi-même, me dérober. Je voudrais crier à l’aide. Un hoquet secoue mon coeur. Je dois respirer, vite et tranquille, rompre l’arythmie et retourner dans le rêve pour chasser l’intrus.
Je ferme les yeux. J’étends les jambes. J’ouvre les épaules. De l’air afflue. Je prends l’oxygène. Je gonfle le ventre. J’esquisse un sourire. Plus rien.

21.

On a envie de rire. On a envie de jouer.
Sortir.
Jouer à sortir ? Ce serait plus drôle de jouer à la poupée.
On n’y a jamais vraiment joué. On préférait les cartes, les voitures électriques sur l’anneau de vitesse, ou mettre des pétards sous des conserves et les regarder s’envoler. On prenait les petites boîtes de champignons, celles qui étaient fines et en hauteur. Elles décollaient mieux que les autres, surtout si on enlevait le papier pour en réduire le poids. Il fallait courir vite ! On plaçait le pétard sur le ciment devant la cuisine, on l’allumait, on le couvrait de la boîte sans couper la mèche et on filait dare-dare se planquer derrière le tronc du mûrier platane.
— Boum !
La boîte volait. On la perdait dans la lumière du soleil.
Elle retombait. On riait.
Le chat avait peur. Mais chut ! c’est un secret. On s’était juré que l’on n’avouerait jamais que l’on tirait la queue du chat, ni que l’on jouait à se battre ou à jeter des pierres chez le voisin. On ne l’aimait pas, le voisin. Il avait mis un mur autour de son jardin. Qu’avait-il à cacher ? On montait sur le figuier, pour observer. On n’y voyait rien mais on montait quand même et on jetait une pierre. Un caillou plutôt. On n’aurait pas osé lancer plus gros. On n’aurait pas aimé blesser quelqu’un.
Ça, jamais.
Même pas pour jouer.
Juré ! [76f]


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[76dDébut-2011:05:27

[*Le Nouveau Petit Robert, 3.1.1 Cdrom, 2007.

[38fFin-2011:03:04

[37fFin-2011:03:03

[15fFin-2011:01:31

[27dDébut-2011:02:16

[42dDébut-2011:03:15

[75fFin-2011:05:26

[39fFin-2011:03:08

[76fFin-2011:05:27





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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