[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V02-26 mai 2011



Cy Jung Feuillets — V-02 26 mai 2011

 [75d]

17.

On a oublié de manger la tartine. Ce doit être pour cela que l’on avait faim, à cause de cet oubli. [73f] Rien d’autre. Absolument rien d’autre. On ne s’alimente plus depuis que l’on est ici, coincée au milieu de ce tas de chair voué à la dissolution. Est-ce le signe d’un état particulier ? Cela ne peut pas : rien ne nous a jamais empêchée de manger, ni le bonheur, ni le chagrin, ni l’envie de rien, ni autre chose. On doit en convenir : ici, on n’a plus le loisir de se nourrir, de croquer, mâcher, sucer, avaler, et pas uniquement parce que l’estomac a implosé.
On est décidément dans une drôle de posture à tenter de recoller les morceaux de l’histoire d’un corps qui part en charpies avec l’impératif d’en sortir tout en ignorant quand et comment.
Fuir.
Il n’en est pas question. On doit faire face.
Sortir.
Quand tout sera réglé.
Quand le pardon sera acquis.
On a dans l’idée que l’on doit produire un travail de mémoire qui apaise, une sorte de chemin vers soi pour être libre, enfin. Libre de ce que l’on était coupable même si on ne l’était pas. Libre de ce que l’on a porté et dont on n’a jamais su se défaire. Libre de soi, guérie des blessures et des outrages.
S’affranchir.
Cicatriser.
Peut-on encore panser les plaies ? Le faut-il ?
On n’a ni sparadrap, ni compresse, pas même un peu d’alcool pour brûler les tourments qui ravivent l’ulcération. On est démunie. On est seule face à ce qui ronge.
Sortir.
Comprendre.
Se souvenir. N’est-il pas trop tard ?
Un pasteur a dit, lors d’une cérémonie commémorative, qu’il n’était plus lieu de se lamenter de ce que l’on avait fait ou pas fait quand l’autre était vivant alors que maintenant il est mort. Il invitait alors l’assemblée à s’emparer du souvenir du défunt et à le porter à la mémoire, pour la faire vivre et s’en repentir. Bats les pattes ! Que l’on nous laisse libre de notre chapitre ! Notre empreinte nous appartient. Les plaies sont béantes et les coups vont voler. Pardonner. Le corps se délite. Et l’on assiste à ce spectacle peu ragoutant, impuissante, prête à tout pour en sortir parce que notre place n’y est plus, quoi que l’on ait fait, quoi que l’on ait dit, quoi que l’on ait subi sans avoir la force de se défendre.
Sortir.
Comme pour une résurrection ?
Et puis quoi encore, on n’est pas la fille de Dieu. Dieu ne peut pas avoir de fille car il la voudrait aussi courageuse que le Petit Jésus fût tout-puissant. Les filles courbent l’échine face à la violence. Elles n’ont d’autre argument que leurs gros nichons qui alimentent de leur lait les fils, futurs guerriers, futurs pasteurs, pas des pasteurs du genre de celui dont on se souvient, mais du genre des autres, de ceux qui mènent le monde comme un berger ses moutons.
Le chien aboie. On va tous dans la même direction.
Par là.
Ou par ici. On préfère, en général, aller là où l’on n’y est pas.
Penser. Sortir. C’est aussi une méthode. On y songe.
— Boum !
C’est quoi qui explose ?
— Le nichon.
Ça peut exploser, un nichon ?
On pourrait aussi déduire des paroles du pasteur qu’il est urgent de faire ce que l’on à faire, aimer ceux que l’on à aimer, se séparer de ceux qui nous méprisent. Il était gentil, le pasteur, mais on fait ce que l’on peut, chacun, quand on est du côté de la vie où Dieu est engraissé par nos prières pour nous bercer de ses illusions. On peut toujours y croire ; cela ne mange pas de pain. Justement, cette tartine.
— Boum !
Encore. C’était bien le nichon : on vient de voir voler le second.
On n’a pas pu s’empêcher de sursauter. Ça fait peur, un nichon qui explose et envoie son tétin au Ciel afin de le placer en orbite de la Terre et confier l’humanité à la surveillance d’un mamelon géostationnaire. Pourvu que saint Pierre se le prenne dans l’œil histoire que l’on rigole un peu ! Voyeur ! Goujat ! C’est mauvais pour la concentration le lait maternel qui se transforme en charge explosive. On a perdu le fil. Et mangé la tartine. [36f]
Et la réponse, on l’a lue ? C’est que…
On a oublié de dire que l’on avait reçu quelque chose. On n’a pas ouvert l’enveloppe. On était émue. On l’a reçue. On va pouvoir sortir. Enfin. Il était temps. On commençait à se sentir pourrir à l’instar de la chair alentour.
Sortir.
Ouvrir. La réponse.
Lire.
Où a-t-on mis nos lunettes ?
— Boum !
C’était l’œil cette fois. Ou le cerveau, on ne sait plus. On ne sait pas. On oublie le corps qui part en vrille. On ne pense plus qu’à cette réponse qui est venue. On voudrait la lire. On sait pourtant qu’elle est vaine. Doit-on déchirer l’enveloppe ? Non. Il faut la laisser se défaire d’elle-même. Et puis, il n’est pas question de mettre ces mots-là dans le dictionnaire. Ils seraient foutus de trancher dans le mauvais sens.
On doit oublier la réponse.
On cherche une issue. On fouille l’endroit. On voudrait retrouver la tartine. On y avait mis du beurre. Ça glisse. Ce n’est pas comme la réponse qui elle était râpeuse.
Quelle réponse ?
Ou oublie. On n’a rien reçu, rien d’autre que des tartes aux fraises et des poissons qui pue. Des Bibles. Il est encore trop tôt pour lire. Le tire-bouchon persiste à s’accrocher au couteau suisse. On passe à autre chose.
On doit encore attendre.
Sortir.
On n’y est pas. On a du chemin à faire. On se gratte un peu les pieds. On grignote une miette tombée sur le pantalon. Le pasteur disait… On vérifie que l’on a bien fait ses lacets. La route est longue, surtout quand elle s’allonge à chaque pas.
Que disait le pasteur, déjà ?
On se souvient qu’il était question de pardon. [15d] Et puis ? On ne sait déjà plus. C’est dommage. Peut-être pas. Il est urgent de n’être sûre de rien.
Sortir. Attendre. Le reste va venir.
Espérons.

18.

Je me tends vers toi. Ma vulve est impatiente. Elle imagine ces phalanges qui vont l’entr’ouvrir, s’imbiber de son suc, fouir, attiser, venir, prendre. Mon bassin se soulève. Mon clitoris se hisse sous son capuchon. Mon vagin suinte. Il cherche en vain ton doigts. Ma chair proteste. Je suis en manque. Je bous. Je fonds. Je coule. Je réclame tes mots pour racheter ton doigt. Je veux ta voix.
Tu me regardes, silencieuse. Mes yeux t’implorent. Mon sexe se sert contre ta cuisse. Il s’y frotte. Il s’y excite. Ma vulve anticipe. Mes bras se referment autour de tes reins. Mes mains dévorent tes fesses. Viens ! Dis-moi que tu m’aimes pour accompagner ma jouissance ! J’en ai besoin.
Je suis à toi, à ta mesure, à ta portée. Viens ! Prends. Donne-moi accès à mon antre, que vibre la moindre fibre en moi et que mon cerveau tremble sous le cataclysme. Il se cogne contre les parois de mon crâne. Je perds l’équilibre. Tu percutes. J’ingère. Tu sillonnes. Je plie. Je me divise. J’ai fermé les yeux. Je m’accroche à ce que je trouve de toi. Je veux te mordre. Je veux te manger. Je veux que tu passes par ma bouche. T’avaler. T’engloutir. Te sentir tout au fond de moi, boule de chair vivante qui me nourrit, me comble. Je veux te sentir là, que tu ne bouges plus et que mon corps, à t’entourer, fasse sa part de l’orgasme.
Laisse filer ! Viens ! Partons ensemble. Ma main se glisse entre tes cuisses. Elle cherche l’intimité de ton sexe, s’y coule en douceur. Je la laisse agir. Elle fera ce qu’elle peut. Pourvu qu’elle sache mener ta danse. Nos souffles s’assemblent. Le lit grince. Nos bras s’étreignent. Nos doigts s’exaltent. Nos corps s’imbibent des flaveurs de nos sexes en décomposition. J’arrête ta partition. Je suis pleine. Je m’ancre. Je crie. La pulpe de mon index rougit ton clitoris. Odeur de feu. Je pars. Je décolle. Tu t’accroches à mon corps pour voler avec moi. Viens ! Viens ! mon amour. Tu t’affales. Je m’affaisse. Ta tête roule au creux de mon cou. Pourquoi n’as-tu rien dit ? Je me suis tue. Les mots peuvent-ils garder l’émotion intacte ? [39d]
Les mots. En sont-ils capables ? Tu me souffles un « je t’aime » que je n’attendais plus. Quelque chose de très chaud avive ma peau. Je transpire. Tes doigts sont toujours au fond de mon sexe. Il pompe. J’attrape ta nuque. Je plaque ta bouche contre la mienne. Tout mon corps tremble. Tout mon être savoure. Aura-t-il suffi d’un mot d’amour pour que le corps éprouve ?
Il aura. Il a. Il est. Je t’aime. Tu m’aimes. Et je suis. [38d] [40d] [41d] [74f]

18.

On éternue.
On se mouche dans une page arrachée à la Bible. Aucun mot ne s’efface. C’est du solide. C’est du lourd. Ça pèse son poids, la culpabilité.
Sale affaire. On passe.
Sortir.
On en revient à Dieu. On ne sait pas quoi en dire. On attend. On ignore si quelqu’un doit venir.
On essaie de se rappeler où l’on a bien pu mettre la tartine. On l’a mangée, à ce qu’il paraît, et les nichons ne sont envolés. On aurait dû les ingérer quand on en avait l’occaison ; on les retrouverait dans l’estomac, puisqu’il est vide. C’est absurde ; il est percé et aucun nichon ne pourrait s’y loger ce d’autant qu’actuellement, les deux que l’on avait ont quitté la poitrine et tournent autour de la Terre pour guider les pasteurs impies. Ont-ils emportés avec eux la tartine ?
— Salope !
Qui ? La tartine, la Bible ou la poitrine ?
On s’y perd.
On s’est toujours un peu égarée dans les souvenirs de petits-déjeuners. Ils nous affectent encore. On voudrait en oublier certains. C’est impossible. On doit tout prendre de ce qui reste car ici, on n’a plus le loisir de faire le tri entre ce qui nous était bon et ce qui nous a été désagréable. [38f] Dieu, lui-même, ne nous était pas très agréable. On n’y croyait pas plus que ça, à vrai dire. On croyait en l’amour et il n’a pas forcément été très agréable non plus, d’aimer. C’est un comble. On est là, coincée, et on doit affronter l’impéritie de l’amour. C’est pire que cette foutue chair qui se délite et qui pue. C’est pire que tout, de ne pas y croire, surtout si Dieu ne nous est d’aucun secours !
Dieu. L’amour. D’aucuns disaient que c’était la même chose alors que l’on n’a jamais eu envie d’un petit câlin céleste. C’était pourtant divin, on s’en souvient, les câlins. L’amour. Quel est le rapport ?
Un lien de cause à effet ? Si seulement… Un principe de réalité.
Une illusion. Un leurre. Une vérité.
Aimer. C’est trop compliqué.
On l’a déjà dit.
On oublie.
Sortir.
On n’y échappera pas. On doit se souvenir. Personne n’a conservé notre mémoire, à part nos livres. Épuisés. Ils sont tous épuisés. On doit se débrouiller. On se la garde. On se la chérit. C’est la nouvelle loi. La lettre, on ne la lira pas.
Sortir sans s’échapper.
Aimer. Agir. Participer.
Allez ! Bravo !
Aimer.
Parfois, on préfère courir. On ne s’est pourtant jamais défilée. On a toujours participé, en souvenir de ceux qui sont morts pour la France.
— Plaît-il ?
L’amour. On l’a toujours tenté. [37f] Et on le tente encore. Peut-être qu’il n’est pas trop tard. Peut-être parce que cette fois, on saura. Peut-être parce que… Pourquoi pas.
Sortir.
On y va.
On jette les pensées par delà la chair au fur et à mesure qu’elles jaillissent comme on jette les femmes et les enfants d’abord pour les sauver du naufrage. A-t-on pensé à sortir les canots ? On rit, à l’idée de ces corps qui flottent parce que l’on a négligé d’en assurer la survie. La chair qui se délite inspire au geyser mental. Il l’autorise. Il fermente et ça fuse. On laisse aller. On est tranquille. On imagine que ce sera facile. On espère. Sortir. Laisser faire. Laisser passer. Pour une fois, ne pas retenir, croire que la liberté revient à ne plus rien contrôler.
Foutaise ! On oublie. On a échappé au pire.
L’’amour, ce n’était donc pas le pire ?
Sortir.
C’était le meilleur, chacun le dit. Personne ne sait. Et nous, on dit quoi ? On dit que l’on ne sait pas. On se souvient d’en avoir joui. On se souvient d’avoir été heureuse, d’avoir eu des moments où tout était bon, même les steaks hachés trop cuits et trop salés de la cantine. C’est dire ! On a faim. C’est impossible. On a faim pourtant ; on a soif. Le corps cultive toujours quelque existence. Il pue de plus en plus. On se bouche le nez. Il suinte. Un nouveau mot disparaît du dictionnaire. On se voile la face. Et on reste là, à attendre.
Sortir.
Quoi d’autre ?
Il doit bien avoir quelque chose d’autre, quelque chose d’heureux, de positif, de joyeux, d’essentiel ?
Dieu ? Non, pas lui. Il est temps de lui régler son compte sinon, il est foutu d’envoyer pourrir avec la chair ce qu’il nous reste d’envie. Dieu. On y vient. On y va. Il est solide. Il peut tout endurer. Ne nous en privons pas. [15f] [27d] On est parfois si fragile, même si l’on est bien au chaud du corps en pleine avarie, plus fragile que les os seront friables quand toute humidité les aura quittés.
Aimer.
Aimer qui ? Aimer Dieu ? Aimer quoi ? On préfère qui, sans que Dieu n’y soit.
C’est si compliqué.
On s’en moque. Dieu ou quelqu’un d’autre. Aimer ; c’est tout ce qui nous reste. On a égaré la tarte aux fraises. On n’a pas lu la lettre. On doit retrouver la tartine. On la mangera pour le dîner. On avalera aussi le couteau suisse et le tire-bouchon. [42d] On ne veut plus risquer de meurtrir. On ne veut plus souffrir.
Aimer. Sortir.
Une nouvelle partie de football s’impose. Un terrain. Des lignes. Quatre drapeaux. Deux cages. Un ballon. Un sifflet. Aimer. Trois arbitres. Il faut au moins ça. On court dans tous les sens. On découvre un jeu de boules. On récupère l’œil gauche qui émergeait déjà. Cela fera un joli cochonnet. On lance. Il bute sur un caveau. On s’excuse. On récupère l’œil. On le remet en orbite. Il n’était pas temps qu’il tombe. [75f]


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[73fFin-2011:05:23

[36fFin-2011:03:02

[15dDébut-2011:01:31

[39dDébut-2011:03:08

[38dDébut-2011:03:04

[40dDébut-2011:03:10

[41dDébut-2011:03:11

[74fFin-2011:05:24

[38fFin-2011:03:04

[37fFin-2011:03:03

[15fFin-2011:01:31

[27dDébut-2011:02:16

[42dDébut-2011:03:15

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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