[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V02-23 mai 2011




 [73d]

13.

Je pince les lèvres. De la salive perle à l’idée d’un bonbon. J’en prends un dans le panier. Je le choisis à la réglisse. Je retire le papier que je jette dans ma poche. Je glisse le bonbon entre mes lèvres. Ma langue le cueille. Je suce. Je le coince entre deux molaires, côté gauche. J’appuie, sans le casser. La salive afflue. Je l’ingère. Elle dégouline vers l’estomac et y rencontre une douleur qui gît derrière le plexus, une douleur de vide, une sorte de point creux.
J’ouvre la bouche. Le point grossit d’un coup et crée un appel d’air. Une lame aussitôt me fend, du dedans jusqu’au dehors. La salive forme des bouillons, chauds et âpres comme du sang. Elle déborde et passe le coin des lèvres. L’index de ma main droite l’étanche pendant que la langue rattrape le bonbon. Ouf ! c’était moins une qu’il vole jusqu’au milieu de la pièce. Elle le planque dans la joue ; je déglutis. Le point ravale sa lame. Il attend la prochaine respiration pour tenter un nouvel estoc. [72f]
J’esquive.
J’en avale le bonbon. Je rejoins la cuisine, bois un peu d’eau à même le goulot de la bouteille en plastique. Je fais un demi-tour sur moi-même en prenant soin de garder l’équilibre. Je repose la bouteille. Je visse le bouchon. La salive est en pleine ébullition. Le point se dilate. Vite, maintenant, il me faut quelque chose à offrir à la chaîne gastro-œsophagienne afin d’apaiser la douleur et faire bouclier à la lame.
Un yaourt ? Une orange ? C’est trop mou ; cela va glisser, noyer le vide un instant puis s’y perdre aussitôt. La vis sans fin qui mène au point creux n’aura pas son compte ; elle a besoin que la chair mastique, croque, s’emplisse, se vautre dans l’aliment. Du sucre. Du gras. De la saveur. Une nourriture qui comble et qui console. Le point est si béant ! Que faudrait-il pour lui plaire ? Un biscuit ? Du chocolat ? Les deux ensembles ?
Cela croque d’abord, puis cela fond, en laissant quelques miettes. Le sucre appelle le sucre. Le fondant donne envie de croquer de nouveau mais le biscuit est trop prompt à se dissoudre. Il ne sait pas affronter la lame ; il l’aiguise sans lui opposer une véritable résistance. La douleur est plus forte encore. Je panique. Je fais un pas de côté. J’aperçois une pomme. Je veux la croquer, entendre la matière partir en morceaux, gros d’abord, de plus en plus fins ensuite, aussi fins que je prendrai le temps de mâcher.
J’attrape un couteau d’office. Je coupe en deux, puis encore en deux. J’épluche. J’enlève le cœur. Je porte le quartier à ma bouche. Les incisives s’y plantent d’un coup sec. La langue rattrape le suc qui s’en échappe, sucré, acide. J’ai les doigts qui collent. Je mastique. La salive s’en mêle. Le point sort de nouveau sa lame. J’envoie la pulpe en contre-feu. Touché ! La douleur disparaît, pas longtemps. Je reprends une bouchée. Les incisives coupent. Les molaires écrasent. La salive se mélange. Le gosier sort la grande échelle. Je m’accroche à la lance et balance la pulpe aussi loin et aussi fort que déglutir peut. La lame se retranche. Troisième bouchée. Nouveau quartier. La pomme s’achève. Le point n’a pas bougé. La lame attend que je respire pour surgir à nouveau.
Le vide appelle plus qu’une pomme, tellement plus. J’aurai essayé. Je reviens à l’idée du chocolat mais sans le biscuit.
Je casse la tablette. Je croque un carré. Une autre douleur se forme, plus bas. Les cellules adipeuses dropent sous la peau de mon ventre telles des araignées qui tissent leur toile au milieu des chairs. Elles courent, tissent, et courent, courent, courent si vite qu’entre ma gorge et le deuxième bourrelet, l’estomac n’a pas le loisir d’en profiter. Elles s’installent. Elles grouillent. La peau se tend. Le ventre se tord et se démultiplie. Il est énorme. Et le point qui marque l’endroit du vide demeure exempt. [21f] [22f] Le creux devient gouffre. J’attaque un second carré. C’est de pire en pire. Il faut que j’arrête. Un café. Un café peut-il me sauver ?
Un café. Un thé. Une boisson quelconque. Un troisième carré de chocolat. La nausée s’en mêle. J’en avale un quatrième. Je dois reprendre le contrôle. Je sors de la cuisine. Le creux est toujours là, le vide, le point, la lame. Je perds l’espoir. J’attrape un journal périmé posé sur la table basse. Je m’assois dans le fauteuil. Je me concentre sur les nouvelles. J’oublie, à cette nuance que… non. J’ai dit « J’oublie. », alors j’en suis capable. Le point me nargue. Une crampe me saisit le mollet. J’apprécie la diversion. Je grimace. Mes amygdales prennent la relève. J’ai la gorge serrée. Je contrôle.
« La querelle de voisinage a tourné au drame hier soir dans la cité Berthelot de Nanterre (Hauts-de-Seine). Un résidant de ce quartier difficile a poignardé ses voisins, deux hommes de 17 et 39 ans. Le plus âgé est mort quasiment sur le coup, l’adolescent est décédé une demie-heure plus tard, poignardé lui aussi à de multiples reprises. Hier soir, rien n’expliquait encore ce qui a déclenché la folie meurtrière… » [*]
 [31d] Je contrôle. [25f]

14.

J’ai froid, dedans, partout, à l’intérieur. Par-dessus mon tee-shirt, j’enfile une polaire, puis un pull. C’est inutile. J’ai froid, comme un corps qui meurt.
Je suis en vie. Je fais quelques mouvements de la tête. Mes cervicales ont souffert. Mon corps est en désordre. [17f] Il est incapable de faire mieux, incapable de respirer plus vite, de courir plus fort. J’atteins ma limite, 8,56 kilomètres/heures ce matin. Je ne sais plus dire. Je ne sais plus que me défendre. Courir. Les étirements n’ont pas réduit les courbatures. Je dois boire plus que ça, manger des protéines. Aller plus loin. Aller plus haut. Et pourquoi devrais-je ?
Parce que j’ai froid. Je grelotte. Ma bouillotte est percée. Je me calfeutre entre trois oreillers. Je rajoute une paire de chaussettes. Rien n’y peut. La douleur se répand comme un frisson. Elle vrille autour de chaque muscle. Le froid se propage de la même manière. Il est coincé sur les biceps, pour l’instant. Il guette une ouverture. Les cuisses. Il file vers les cuisses ! Les genoux. Le ventre à présent. Les jambes. Je me transforme en statue de glace. Ce n’est pas bon pour le prochain record. La myalgie m’empêche de bouger. Je dois boire, chaud, c’est encore mieux. Je fais du thé, vert. [33d]
L’adjectif me renvoie à une partie de football. Y a péno ! C’est évident. Boney M. me donne soudain l’énergie de danser. Cela va me réchauffer. Je suis sauve. [24f] Presque sauve. [26f] [32d] [72f]

15.

— Pan !
Qu’est-ce que c’est bruyant, ce corps qui se délite !
On se rétracte, l’oreille par-dessus la tête. On ne veut rien entendre. On voudrait réfléchir.
Sortir.
— Pan ! Boum !
On sursaute. On lâche l’oreiller. On allume la radio, que la musique couvre les détonations.
— P… ! B… !
C’est mieux.
On se concentre sur la chanson. « Est-ce que l’on sera un jour puni ? » Bonne question, et congrue. Elle nous rappelle que l’on a toujours eu un peu peur, de ce que l’on disait du purgatoire, de ce que l’on disait de Dieu, du paradis, de ce qu’il serait à jamais perdu.
— Toc toc ! c’est nous !
On attend. On aurait peut-être dû apporter un morceau de tarte aux fraises. Ou un tire-bouchon. Une glace au chocolat dans un sac isotherme. Des fleurs. Dieu aime-t-il les fleurs ou préfère-t-il sucer, des bonbons ? On nous ouvre. Saint Pierre est là pour nous faire l’annonce de notre destin. Où va-t-il nous envoyer ? Au chaud ? Au froid ? À droite, à gauche, en haut, en bas ? Ailleurs. Est-ce lui qui décide où, avec qui, pour quoi faire ?
Sortir.
C’est d’emblée moins urgent. On monte le son. « C’est le Bon Dieu qui nous fait. C’est le Bon Dieu qui nous brise. »
Salaud ! [36d]

16.

 [8f] [20d] [10f] Je frissonne. Ce n’est pas le froid qui m’atteint. C’est la peur. Le silence. Je tends l’oreille. Rien. Serais-je devenue sourde en plus d’être aveugle ? Je frémis. Je tremble. Mes cellules nerveuses fulminent leur noyau et se frottent les unes contre les autres. Elles se percutent, s’emballent. Elles perdent la raison. Ma chair se dérobe.
Je joins mes paumes. Le froid revient sur les biceps mais ce n’est pas tout à fait du froid. Cela ressemble peut-être à une courbature mais ce n’est pas une courbature. Ce n’est pas non plus véritablement une douleur, pas une crampe. C’est comme un poids aussi lourd qu’il ne pèse rien, une présence, une expansion de la chair qui devient spongieuse pour absorber l’onde de choc d’un silence qui me paraît sans fond.
Ça tire un peu. Ça gonfle. Ça vient, ça va. C’est là, telle une masse qui grouille. C’est accablant. Je suffoque et pourtant, c’est précieux : cela dit que le corps est intact. Je me concentre encore. Je suis en un seul morceau, recroquevillée sur une chaise. C’est inespéré. Je bande l’aorte. « Boum ! Boum, boum ! Boum ! Boum, boum ! » Mon cœur bat. Je savoure sa présence. L’émotion me ravit et m’oppresse tout aussitôt. Mes paupières s’étirent. Une larme point. Un réflexe palpébral l’efface. Le froid, de nouveau. La faim. Le vide.
« Pan ! » La déflagration rompt le silence. Qui a tiré ? Qui va mourir ? Mes mains viennent devant mes yeux. C’est idiot. Pourquoi se cacher la vue quand la peur inonde ? Cela ne peut pas la chasser tant l’image est gravée dans le plus lointain du cerveau, indélébile.
J’entends une sirène qui s’approche. Je me lève d’un bond. Je cours à la fenêtre. La sirène se dissipe. Je frissonne de nouveau. Mes bras se croisent. Mes doigts crochètent mon chandail juste sous les épaules. Je me rassemble. Je me rassois. Je me protège. Il faut absolument que le légiste puisse dire dans son rapport que je me suis défendue. Je ne veux pas mourir sans combattre. Je ne veux pas mourir et pourtant ce silence y ressemble. Il glace. Il transperce. Il tue.
Je me tends de nouveau vers les battements de mon cœur. Je ne parviens plus à les entendre. Je guette. Une goutte de pluie sur le zinc de la fenêtre ? Le soleil brille. Le tic-tac de mon vieux réveil peut-être ? Non, c’est une araignée qui doit grimper au mur ; il y a un frottement imperceptible à chaque coup porté sur le papier peint. J’ai froid, toujours. Je me serre un peu plus contre moi-même. Je m’étouffe. Je m’étrangle. Je dois crier pour reprendre de l’air, comme le premier jour. Quelle horreur ! Il y a du sang partout. Je ne veux pas voir. Il faudrait que je me voile la face. Mes mains glissent sur mon visage. Je fais front. Je n’ai plus le choix.
« Pan ! » Qu’est-ce encore ? Qui veut me faire peur ? « Pan ! Pan ! » Qui veut m’abattre ? Qui veut m’atteindre ? Qui tire à vue dans mon silence ? Il me faut du bruit, vite ! Du bruit à moi, du bruit qui me rassure. Du bruit qui m’apaise. Du bruit vivant. Pas du bruit qui m’achève.
Je me recroqueville. Je cherche dans ma mémoire un son qui me sorte de l’épouvante. Une feuille tombe sur le gravier sous la fenêtre de ma chambre. Elle me glace. Je l’expulse. Je veux les cris d’un enfant qui pleure, le bruit d’un moteur de voiture, un diesel encrassé, de préférence, une musique qui me chauffe le cœur à travers les pores de ma peau. Je veux d’un bruit qui fait du bien. L’eau que la cafetière expulse. Une voix. Laquelle ? La sonnerie d’un téléphone. Un rire. Un peu d’air que j’inhale. La lame du couteau d’office sous la peau de la pomme. Une étoffe. La circulation d’un train. Comment les entendre quand le son ne se produit plus ?
« Pan ! » Il faut que cesse cette détonation entre mes deux oreilles. Je me lève. « Pan ! » Et encore, « pan ! » de « pan ! » de « pan pan ! » Ça suffit ! Je serre les poings. C’est elle qui détraque le thermomètre et donne aux feuilles qui effleurent le gravier un air de spadassin. Je la sens qui revient. Je la guette. Je l’attrape au vol et la jette à la poubelle. [37d] Vlan ! Ça y est. Elle n’y est plus. Je suis libre d’entendre ce que je veux. Libre ?
Je frissonne encore. La peur n’a pas vraiment disparu. Je remballe mes cellules. Je fais quelques pas dans le salon. J’allume le tuner. France info me ramène dans le giron. C’est si bon, ces voix qui pénètrent mon espace. Elles me reconstituent. Ma chair reprend son aspect normal. Je n’ai plus de crampes qui n’en étaient pas, plus de frissons, plus de douleurs. Le vide pèse encore son poids. [31f] Le béton craque au-dessus de ma tête. Je sursaute. J’ai froid. Je fais quelques abdos. Je préfère la peur qui transpire à celle qui glace. Je dois juste penser à me changer avant que la sueur ne s’en charge.
« P… ! » C’est fini. La détonation se perd en route. « Boum ! Boum, boum. Boum ! Boum, boum. » Je préfère. Mon cœur bat et, si je chante, j’entends ma voix. [32f] [33f] [47d]

17.

On a oublié de manger la tartine. Ce doit être pour cela que l’on avait faim, à cause de cet oubli. [73f]


--------------

[73dDébut-2011:05:23

[72fFin-2011:05:19

[21fFin-2011:02:08

[22fFin-2011:02:10

[*Le Parisien, 10 février 2011.

[31dDébut-2011:01:23

[25fFin-2011:02:13

[17fFin-2011:02:04

[33dDébut-2011:01:25

[24fFin-2011:02:12

[26fFin-2011:02:15

[32dDébut-2011:01:24

[72fFin-2011:05:20

[36dDébut-2011:03:02

[8fFin-2011:01:18

[20dDébut-2011:02:07

[10fFin-2011:01:20

[37dDébut-2011:03:03

[31fFin-2011:01:23

[32fFin-2011:01:24

[33fFin-2011:01:25

[47dDébut-2011:03:22

[73fFin-2011:05:23





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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