[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V02-20 mai 2011



Cy Jung Feuillets — V-02 20 mai 2011

 [72d]

12.

On s’ennuie.
On patiente.
On tourne en rond. Assis. Debout. Couché. Un vrai truc de…
— Judoka.
Merci. [19f] On aurait pu craindre pire.
Assis. Debout. Couché. On s’ennuie. Sortir. On doit encore attendre. On s’occupe. Lire. Faire la vaisselle. Écrire, un mail, un texto, une ouverture. Payer le loyer. Tricoter. Tondre la pelouse. Déplumer le rosier. Caresser le chien. Balayer. Mettre le couvert. Couper en quatre la tarte aux fraises. Ou en six. En huit. Cueillir un coquelicot. L’effeuiller. Repasser. Éternuer.
Dire « je t’aime » sans savoir. On ne sait jamais.
On peut essayer.
Non. C’est trop compliqué.
Peindre. Croire. Éteindre le feu sous la tisane de thym. Couper des jonquilles. Les mettre dans un vase. Reculer de quelques pas. Admirer. Partager un verre. Avec qui ? Il n’y a personne par ici. Marcher. Boucler sa ceinture. Tuer le jardinier. Rendre la monnaie. Prier. Bâiller. Construire un mur en pierre sans que l’on ne voie de ciment. Frotter la tache au fond de la culotte. Examiner le contenu de l’estomac. Déplier la lettre d’amour. Verser une larme. Une autre.
Tout un flot.
On se mouche. On se frotte les yeux. On se gratte le nez. Que faire d’autre ? Brancher l’aspirateur. Ne rien en faire. Courir. Regarder passer les trains. Traire les vaches. Gagner au loto. Se battre. Rêver. Croquer une envie. Se couper les ongles à la suite. Soupirer. Rentrer le bois pour l’hiver. Souffler la bougie. Griller une cigarette à la fraîcheur d’une nuit d’été. Remplir la bouillotte d’eau très chaude, sans se brûler. Flâner. Pétrir. Taquiner le goujon. Reluquer. S’enduire le visage de crème exfoliante. Rincer. [71f]
On découvre un bouton juste à la base de la narine gauche. On insiste. Pas de pus. Pas de sang. Pas de lymphe. Le privilège de l’humeur est sans relâche à l’estomac, qui se répand. Les viscères ne vont pas tarder à suivre. C’est infect.
On essaie de penser à autre chose.
Sortir.
On doit encore attendre.
On décide de rêver pour passer le temps. On est président de la République. Ou maire. C’est peut-être mieux, d’être maire. Encore faudrait-il que l’on sache si l’on peut toujours voter. Ce n’est plus la question. On chasse le rêve. On doit se concentrer, retenir les mots qui s’effacent du dictionnaire. Manger les merguez. Étendre le linge. Se laver les dents. Ronger son frein. Chanter. Jouer au bridge. Scanner un article de Que Choisir pour maman. Allumer la télé. Danser.
Dormir.
Sortir.
On épluche une pomme. On fait le ménage un plumeau à la main. On sort la serpillière. Le temps passe plus vite quand le carreau est propre. La ville s’ouvre. On respire. On navigue. On a loué un hors-bord. On met les gaz. Non ! c’est le corps qui pète. [28f] On ne sent plus rien. On flotte entre deux eaux. La mer est bleue. Le ciel est rouge. Un nuage de sang cache la vue. On brise le miroir. Peut-on sortir maintenant ?
Non. Forcément non.
D’accord.
On reprend.
Nourrir le chat. Établir une nouvelle liste. Arroser. Jouir. Cuire des poires avec des pruneaux, des noix et de l’anis vert. C’est une recette que l’on avait inventée à partir du péréveck, un gâteau de Noël préparé par Marguerite. Elle est morte en 1968 d’un cancer. C’est ce que l’on nous a dit. On croit souvent ce que l’on nous dit, un peu trop, parfois. On croit surtout ce que l’on aime s’entendre dire. Logique.
On sourit encore. On se détend.
C’est agréable de se souvenir, de Marguerite, de l’appentis ouvert sur un un jardin tout en longueur avec des arbres fruitiers, de l’humidité tenace, du piano, de l’odeur de poire en cuisson, du petit grain d’anis resté coincé entre les dents. Il y avait aussi, chez le voisin, des bêtes ; la mémoire peine. Des moutons, peut-être, des chèvres, des poules, des lapins ? Des bêtes qu’il fallait apercevoir. Ou des bêtes qui faisaient peur. On ne sait plus. Un fumet de lisier remonte. On revoit un escalier vermoulu qui menait à l’étage et que l’on n’empruntait jamais, une grande table, carrée, un buffet en bois noirci par les générations, une boîte en fer avec on-ne-sait-quoi à l’intérieur, une clé. Des choses comme ça. Le sourire de Marguerite. Sa bonté.
On recouvre des images que l’on croyait effacées. Cela nous fait du bien. [29f] Il y a encore tant de saveurs dont on doit se souvenir. Engranger.
Sortir.
« Si je reste… » dit une dame en anglais ; il n’en est pas question ; on ne parle pas sa langue ; on ne peut pas lui répondre que l’on n’est pas là pour ça. On se tait. Sortir. Cela va venir.
On ne doit pas s’ennuyer.
On doit juste trouver le moyen, le moment, l’objet. Renoncer. Réfléchir.
Assis. Debout. Couché.
On monte. On descend. On remonte. On ne prend pas l’escalier. On reste assise à la table. On écoute les conversations. On a envie d’aller jouer dehors. Aller au cinéma. Pêcher un poisson. Mettre du beurre sur la tartine. Ouvrir la boîte en fer. Courir dans le jardin. Cueillir des cerises. Crier. Tomber. S’écorcher le genou. Pleurer. Le soigner. Prendre une échelle. Monter. Descendre. [25d] Le panier est plein. On a égaré le texte de la petite annonce entre deux humeurs qui suintent ou deux pages du dictionnaire. C’est égal. On écrit une nouvelle version.
« On cherche. »
C’est court. Cela ne sera pas très efficace.
Assis, debout, couché. Ça craque. C’est une côte qui s’affaisse. On l’a échappé belle. Ça fait mal, un coup de côte dans les omoplates. Ferions-nous dos au sein ?
Il faut croire. [23f]

13.

Je pince les lèvres. De la salive perle à l’idée d’un bonbon. J’en prends un dans le panier. Je le choisis à la réglisse. Je retire le papier que je jette dans ma poche. Je glisse le bonbon entre mes lèvres. Ma langue le cueille. Je suce. Je le coince entre deux molaires, côté gauche. J’appuie, sans le casser. La salive afflue. Je l’ingère. Elle dégouline vers l’estomac et y rencontre une douleur qui gît derrière le plexus, une douleur de vide, une sorte de point creux.
J’ouvre la bouche. Le point grossit d’un coup et crée un appel d’air. Une lame aussitôt me fend, du dedans jusqu’au dehors. La salive forme des bouillons, chauds et âpres comme du sang. Elle déborde et passe le coin des lèvres. L’index de ma main droite l’étanche pendant que la langue rattrape le bonbon. Ouf ! c’était moins une qu’il ne vole jusqu’au milieu de la pièce. Elle le planque dans la joue ; je déglutis. Le point ravale sa lame. Il attend la prochaine respiration pour tenter un nouvel estoc. [72f]
J’esquive.
J’en avale le bonbon. Je rejoins la cuisine, bois un peu d’eau à même le goulot de la bouteille en plastique. Je fais un demi-tour sur moi-même en prenant soin de garder l’équilibre. Je repose la bouteille. Je visse le bouchon. La salive est en pleine ébullition. Le point se dilate. Vite, maintenant, il me faut quelque chose à offrir à la chaîne gastro-œsophagienne afin d’apaiser la douleur et faire bouclier à la lame.
Un yaourt ? Une orange ? C’est trop mou ; cela va glisser, noyer le vide un instant puis s’y perdre aussitôt. La vis sans fin qui mène au point creux n’aura pas son compte ; elle a besoin que la chair mastique, croque, s’’emplisse, se vautre dans l’aliment. Du sucre. Du gras. De la saveur. Une nourriture qui comble et qui console. Le point est si béant ! Que faudrait-il pour lui plaire ? Un biscuit ? Du chocolat ? Les deux ensemble ?
Ce n’est pas par hasard si l’industrie agroalimentaire a inventé les biscuits au chocolat. Cela croque d’abord, puis cela fond, en laissant quelques miettes. Le sucre appelle le sucre. Le fondant donne envie de croquer de nouveau mais le biscuit est trop prompt à se dissoudre. Il ne sait pas affronter la lame ; il l’aiguise sans lui opposer une véritable résistance. La douleur est plus forte encore. Je panique. Je fais un pas de côté. J’aperçois une pomme. Je veux la croquer, entendre la matière partir en morceaux, gros d’abord, de plus en plus fins ensuite, aussi fins que je prendrai le temps de mâcher.
J’attrape un couteau d’office. Je coupe en deux, puis encore en deux. J’épluche. J’enlève le cœur. Je porte le quartier à ma bouche. Les incisives s’y plantent d’un coup sec. La langue rattrape le suc qui s’en échappe, sucré, acide. J’ai les doigts qui collent. Je mastique. La salive s’en mêle. Le point sort de nouveau sa lame. J’envoie la pulpe en contre-feu. Touché ! La douleur disparaît, pas longtemps. Je reprends une bouchée. Les incisives coupent, les molaires écrasent, la salive se mélange, le gosier sort la grande échelle, je m’accroche à la lance et balance la pulpe aussi loin et aussi fort que déglutir peut. La lame se retranche. Troisième bouchée. Nouveau quartier. La pomme s’achève. Le point n’a pas bougé. La lame attend que je respire pour surgir à nouveau.
Le vide appelle plus qu’une pomme, tellement plus. J’aurai essayé. Je reviens à l’idée du chocolat mais sans le biscuit. Je n’ai pas de biscuits au chocolat. Je le regrette.
Je casse la tablette. Je croque un carré, une autre douleur se forme, plus bas. Les cellules adipeuses dropent sous la peau de mon ventre telles des araignées qui tissent leur toile au milieu des chairs. Elles courent, tissent, et courent, courent, courent si vite qu’entre ma gorge et le deuxième bourrelet, l’estomac n’a pas le loisir d’en profiter. Elles s’installent. Elles grouillent. La peau se tend. Le ventre se tord et se démultiplie. Il est énorme. Et le point qui marque l’endroit du vide demeure exempt. [21f] [22f] Le creux devient gouffre. J’attaque un second carré. C’est de pire en pire. Il faut que j’arrête. Un café. Peut-être qu’un café peut me sauver ?
Un café. Un thé. Une boisson quelconque. Un troisième carré de chocolat. La nausée s’en mêle. J’en avale un quatrième. Je dois reprendre le contrôle. Je sors de la cuisine. Le creux est toujours là, le vide, le point, la lame. Je perds l’espoir. J’attrape un journal périmé posé sur la table basse. Je m’assois dans le fauteuil. Je me concentre sur les nouvelles. J’oublie, à cette nuance que… non. J’ai dit « J’oublie. », alors j’en suis capable. Le point me nargue. Une crampe me saisit le mollet. J’apprécie la diversion. Je grimace. Mes amygdales prennent la relève. J’ai la gorge serrée. Je contrôle.
« La querelle de voisinage a tourné au drame hier soir dans la cité Berthelot de Nanterre (Hauts-de-Seine). Un résidant de ce quartier difficile a poignardé ses voisins, deux hommes de 17 et 39 ans. Le plus âgé est mort quasiment sur le coup, l’adolescent est décédé une demie-heure plus tard, poignardé lui aussi à de multiples reprises. Hier soir, rien n’expliquait encore ce qui a déclenché la folie meurtrière… » [*] [31d]
Je contrôle. [25f]

14.

J’ai froid, dedans, partout, à l’intérieur. Par-dessus mon tee-shirt, j’enfile une polaire, puis un pull. C’est inutile. J’ai froid, comme un corps qui meurt.
Je suis en vie. Je fais quelques mouvements de la tête. Mes cervicales ont souffert. Mon corps est en désordre. [17f] Il est incapable de faire mieux, incapable de respirer plus vite, de courir plus fort. J’atteins ma limite, 8,56 kilomètres/heures ce matin. Je ne sais plus dire. Je ne sais plus que me défendre. Courir. Les étirements n’ont pas réduit les courbatures. Je dois boire plus que ça, manger des protéines. Aller plus loin. Aller plus haut. Et pourquoi devrais-je ?
Parce que j’ai froid. Je grelotte. Ma bouillotte est percée. Je me calfeutre entre trois oreillers. Je rajoute une paire de chaussettes. Rien n’y peut. La douleur se répand comme un frisson. Elle vrille autour de chaque muscle. Le froid se propage de la même manière. Il est coincé sur les biceps, pour l’instant. Où va-t-il aller. Il guette une ouverture. Les cuisses. Il file vers les cuisses ! N’y a-t-il rien qui puisse le retenir ? Les genoux. Le ventre à présent. Les jambes. Je me transforme en statue de glace. Ce n’est pas bon pour le prochain record. Je dois me réchauffer. La myalgie m’empêche de bouger. Je dois boire, chaud, c’est encore mieux. Je fais du thé, vert. [33d]
L’adjectif me renvoie à une partie de football. Y a péno ! C’est évident. Boney M. me donne soudain envie de danser. Cela va me réchauffer. Je suis sauve. [24f] Presque sauve. [26f] [32d] [72f]


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[72dDébut-2011:05:20

[19fFin-2011:02:06

[71fFin-2011:05:17

[28fFin-2011:02:18

[29fFin-2011:02:19

[25dDébut-2011:02:13

[23fFin-2011:02:11

[72fFin-2011:05:19

[21fFin-2011:02:08

[22fFin-2011:02:10

[*Le Parisien, 10 février 2011.

[31dDébut-2011:01:23

[25fFin-2011:02:13

[17fFin-2011:02:04

[33dDébut-2011:01:25

[24fFin-2011:02:12

[26fFin-2011:02:15

[32dDébut-2011:01:24

[72fFin-2011:05:20





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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