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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V02-19 mai 2011



Cy Jung feuillets — V-02 19 mai 2011

 [71d]
« JF cherche. »
— Cherche ! Cherche ! Bon chien. Cherche !
Qui parle encore ? Qui parle ainsi ? [29d]
C’est déplaisant. Blessant.
Attention à ne pas balancer derechef la tarte aux fraises ! On a deux merguez dans le pain. [22d] [26d] [30d] [70f]

11.

J’attrape un pantalon. J’engage un pied, l’autre. Le jean recouvre les genoux. Les cuisses [69f] l’arrêtent. Je force. Je tire. Ça coince. J’insiste. Ma chair gonfle le tissu plus sûrement que l’hélium et pourtant je ne m’envole pas. Je suis rivée à mon corps, lourde, pesante.
Les cuisses s’enchâssent.
Les fesses, c’est pire.
Les hanches.
Le ventre.
Jamais je ne pourrai boucler la ceinture. Ça déborde. J’étrécis mes chairs sous le nombril. Je boutonne. Un bourrelet jaillit. Un second s’y empile. Un troisième par ricochet cogne contre mes seins. Je respire. Le tissu va craquer. Les viscères souffrent sous la pression. Le sciatique se comprime dans sa gaine sacrée. Je me contracte. Je m’avachis et la chair se boursoufle avant d’étarquer les vêtements.
Je suis flétrie.
Je cache au plus vite les seins qui dégoulinent. Une auréole apparaît près de l’aine, à droite. Est-ce la graisse qui suinte ? Cela se pourrait bien tant la peau ne peut tout contenir.
Je ne veux pas y aller. Je ne veux pas sortir. Je veux rester là. Fondre.
Fondre.

12.

On s’ennuie.
On patiente.
On tourne en rond. Assis. Debout. Couché. Un vrai truc de…
— Judoka.
Merci. [19f] On aurait pu craindre pire.
Assis. Debout. Couché. On s’ennuie. Sortir. On doit encore attendre. On s’occupe. Lire. Faire la vaisselle. Écrire, un mail, un texto, une ouverture. Payer le loyer. Tricoter. Tondre la pelouse. Déplumer le rosier. Caresser le chien. Balayer. Mettre le couvert. Couper en quatre la tarte aux fraises. Ou en six. En huit. Cueillir un coquelicot. L’effeuiller. Repasser. Éternuer.
Dire « je t’aime » sans savoir. On ne sait jamais.
On peut essayer.
Non. C’est trop compliqué.
Peindre. Croire. Éteindre le feu sous la tisane de thym. Couper des jonquilles. Les mettre dans un vase. Reculer de quelques pas. Admirer. Partager un verre. Avec qui ? Il n’y a personne par ici. Marcher. Boucler sa ceinture. Tuer le jardinier. Rendre la monnaie. Prier. Bâiller. Construire un mur en pierre sans que l’on ne voie de ciment. Frotter la tache au fond de la culotte. Examiner le contenu de l’estomac. Déplier la lettre d’amour. Verser une larme. Une autre.
Tout un flot.
On se mouche. On se frotte les yeux. On se gratte le nez. Que faire d’autre ? Brancher l’aspirateur. Ne rien en faire. Courir. Regarder passer les trains. Traire les vaches. Gagner au loto. Se battre. Rêver. Croquer une envie. Se couper les ongles à la suite. Soupirer. Rentrer le bois pour l’hiver. Souffler la bougie. Griller une cigarette à la fraîcheur d’une nuit d’été. Remplir la bouillotte d’eau très chaude, sans se brûler. Flâner. Pétrir. Taquiner le goujon. Reluquer. S’enduire le visage de crème exfoliante. Rincer. [71f]
On découvre un bouton juste à la base de la narine gauche. On insiste. Pas de pus. Pas de sang. Pas de lymphe. Le privilège de l’humeur est sans relâche à l’estomac, qui se répand. Les viscères ne vont pas tarder à suivre. C’est infect.
On essaie de penser à autre chose.
Sortir.
On doit encore attendre.
On décide de rêver pour passer le temps. On est président de la République. Ou maire. C’est peut-être mieux, d’être maire. Encore faudrait-il que l’on sache si l’on peut toujours voter. Ce n’est plus la question. On chasse le rêve. On doit se concentrer, retenir les mots qui s’effacent du dictionnaire. Manger les merguez. Étendre le linge. Se laver les dents. Ronger son frein. Chanter. Jouer au bridge. Scanner un article de Que Choisir pour maman. Allumer la télé. Danser.
Dormir.
Sortir.
On épluche une pomme. On fait le ménage un plumeau à la main. On sort la serpillière. Le temps passe plus vite quand le carreau est propre. La ville s’ouvre. On respire. On navigue. On a loué un hors-bord. On met les gaz. Non ! c’est le corps qui pète. [28f] On ne sent plus rien. On flotte entre deux eaux. La mer est bleue. Le ciel est rouge. Un nuage de sang cache la vue. On brise le miroir. Peut-on sortir maintenant ?
Non. Forcément non.
D’accord.
On reprend.
Nourrir le chat. Établir une nouvelle liste. Arroser. Jouir. Cuire des poires avec des pruneaux, des noix et de l’anis vert. C’est une recette que l’on avait inventée à partir du péréveck, un gâteau de Noël préparé par Marguerite. Elle est morte en 1968 d’un cancer. C’est ce que l’on nous a dit. On croit souvent ce que l’on nous dit, un peu trop, parfois. On croit surtout ce que l’on aime s’entendre dire. Logique.
On sourit encore. On se détend.
C’est agréable de se souvenir, de Marguerite, de l’appentis qui menait au jardin tout en longueur avec des arbres fruitiers, de l’humidité tenace, du piano, de l’odeur de poire en cuisson, du petit grain d’anis resté coincé entre les dents. Il y avait aussi, chez le voisin, des bêtes ; la mémoire peine. Des moutons, peut-être, des chèvres, des poules, des lapins ? Des bêtes qu’il fallait apercevoir. Ou des bêtes qui faisaient peur. On ne sait plus. Un fumet de lisier remonte. On revoit un escalier vermoulu qui menait à l’étage et que l’on n’empruntait jamais, une grande table, carrée, un buffet en bois noirci par les générations, une boîte en fer avec on-ne-sait-quoi à l’intérieur, une clé. Des choses comme ça. Le sourire de Marguerite. Sa bonté.
On recouvre des images que l’on croyait effacées. Cela nous fait du bien. [29f] Il y a encore tant de saveurs dont on doit se souvenir. Engranger.
« Si je reste… » dit une dame en anglais ; il n’en est pas question ; on ne parle pas sa langue ; on ne peut pas lui répondre que l’on n’est pas là pour ça. On se tait. Sortir. Cela va venir.
On ne doit pas s’ennuyer.
On doit juste trouver le moyen, le moment, l’objet. Renoncer. Réfléchir.
Assis. Debout. Couché.
On monte. On descend. On remonte. On ne prend pas l’escalier. On reste assise à la table. On écoute les conversations. On a envie d’aller jouer dehors. Aller au cinéma. Pêcher un poisson. Mettre du beurre sur la tartine. Ouvrir la boîte en fer. Courir dans le jardin. Cueillir des cerises. Crier. Tomber. S’écorcher le genou. Pleurer. Le soigner. Prendre une échelle. Monter. Descendre. [25d] Le panier est plein. On relit la petite annonce. On a égaré le texte entre deux humeurs qui suintent ou deux pages du dictionnaire. C’est égal. On écrit une nouvelle version.
« On cherche. »
C’est court. Cela ne sera pas très efficace.
Assis, debout, couché. Ça craque. C’est une côte qui s’affaisse. On l’a échappé belle. Ça fait mal, un coup de côte dans les omoplates. Ferions-nous dos au sein ?
Il faut croire. [23f]

13.

Je pince les lèvres. De la salive perle à l’idée d’un bonbon. J’en prends un dans le panier. Je le choisis à la réglisse. Je retire le papier que je jette dans ma poche. Je glisse le bonbon entre mes lèvres. Ma langue le cueille. Je suce. Je le coince entre deux molaires, côté gauche. J’appuie, sans le casser. La salive afflue. Je l’ingère. Elle dégouline vers l’estomac et y rencontre une douleur qui gît derrière le plexus, une douleur de vide, une sorte de point creux.
J’ouvre la bouche. Le point grossit d’un coup et crée un appel d’air. Une lame aussitôt me fend, du dedans jusqu’au dehors. La salive forme des bouillons, chauds et âpres comme du sang. Elle déborde et passe le coin des lèvres. L’index de ma main droite l’étanche et s’essuie sur mon pantalon, au niveau du pli entre cuisse et fesse. La langue rattrape le bonbon. Ouf ! c’était moins une qu’il ne vole jusqu’au milieu de la pièce. Elle le planque dans la joue ; je déglutis. Le point ravale sa lame. Il attend la prochaine respiration pour tenter un nouvel estoc. [72f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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