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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V02-17 mai 2011



Cy Jung Feuillets — V-02 17 mai 2011

 [71d]

10.

« JF, 47 ans — on était encore jeune à cet âge — cherche âme éclairée pour la guider vers l’amour. »
La « guider vers l’amour » ? Cela ne veut rien dire. [16f] La bonne expression nous manque. On creuse. On échoue. C’est agaçant, et fatiguant, usant, cette difficulté permanente à trouver les phrases comme si le nez avait coulé si fort que les mots nécessaires à la pensée s’effaçaient à l’envi du dictionnaire.
Il nous faut à chaque instant aller les chercher, loin, loin dedans, au plus profond ou tout à la surface. Laisser surgir. Frémir. Comment se fait-il ? On ne sait pas. On éternue. Un nouveau mot disparaît. Pourvu que ce ne soit pas « sot-l’y-laisse » ; c’était un morceau que l’on aimait. « Fugace ». Celui-là résiste. L’air frais manque. Où ? Dans le corps ? À la liste ? On se croirait dans un abattoir pour poulets élevés en batterie. Il paraît qu’ils ne courent jamais. C’était pourtant si bon, de courir. Les jambes moulinaient au gré de l’esprit qui décollait. On serrait les fesses. On gainait. La foulée s’allongeait. On savourait la vitesse. On perdait le souffle. On le recouvrait. L’eau coulait dans le gosier. On réclamait encore de l’air. C’est une image. Éprouver. Se jeter dans le vide.
Courir. Sortir.
Voler.
Pauvre petit poulet confiné. L’annonce est à refaire. [68f]
« JF, toute sa vie — on le restera, jeune — cherche âme douce et éclairée pour aimer à sa place. » [18f]
C’est idiot cette idée que l’on pourrait aimer à la place de l’autre ! Vraiment, idiot. Bête à manger du foin. Imbécile. Sot. Stupide. Nouille. Crétin. Tarte. Niquedouille. Noix. Serin.
On arrête là. On ne va pas se refaire le dictionnaire. Cela donne faim et les bons mots ne sont pas très utiles. Qui le dit ? Personne ne l’ose. Là où l’on est, on a désormais tous les droits, s’amuser, rire, et même écrire des petites annonces sans objet et décapiter des poulets à la chaîne. C’est un peu la même chose. Ça saigne et ça crie. Ça souffre.
Aimer. Souffrir. Ce ne doit pas être la même chose.
Ici tout est envisageable. Qu’est-ce que c’est chouette ! Foutaise ! Le paradis est en grève. La lettre est coincée dans un centre de tri par un piquet tenu jour et nuit par des gros bras de la CGT associés aux ultras de chez SUD. Ils mangent des merguez, sans arrêt, et chantent l’Internationale, la bouche pleine. On les envie même si on ne l’aura jamais, notre lettre, et même si « tant pis » a été effacé par une goutte de sécrétion nasale qui n’a jamais rien connu de la révolution prolétarienne et pourtant en décide.
Misère ! Désespoir ! Quoi de plus ?
 [23d] Il nous faudrait une chanson pour remettre un peu de joie dans tout ça, un peu d’espoir. L’équipe à Jojo ? C’est parfait. [3f] On chaloupe. On grillerait volontiers une cigarette avec la bande. On roule des plumes dans une page de la Bible. On badigeonne de moutarde l’intérieur de la baguette avant d’y glisser deux merguez presque brûlées mais dont un peu de jus coule encore.
C’est bon.
Sortir. Autant faire simple.
« JF cherche âme pour aimer. »
« Pour », « à » ? C’est toute la question.
« JF cherche. »
— Cherche ! Cherche ! Bon chien.
Qui parle encore ? Qui parle ainsi ? [29d]
C’est déplaisant. Blessant.
Attention à ne pas balancer derechef la tarte aux fraises ! On a deux merguez dans le pain. [22d] [26d] [30d] [70f]

11.

J’attrape un pantalon. J’engage un pied, l’autre. Le jean recouvre les genoux. Les cuisses [69f] l’arrêtent. Je force. Je tire. Ça coince. J’insiste. Ma chair gonfle le tissu plus sûrement que l’hélium et pourtant je ne m’envole pas. Je suis rivée à mon corps.
Les cuisses s’enchâssent.
Les fesses, c’est pire.
Les hanches.
Le ventre.
Jamais je ne pourrai boucler la ceinture. Ça déborde. J’étrécis mes chairs sous le nombril. Je boutonne. Un bourrelet jaillit. Un second s’y empile. Un troisième par ricochet cogne contre mes seins. Je respire. Le tissu va craquer. Les viscères souffrent sous la pression. Le sciatique se comprime dans sa gaine sacrée. Je me contracte. Je m’avachis. Ma chair se boursoufle d’abord avant d’étarquer tous les vêtements.
Je cache au plus vite les seins qui dégoulinent. Une auréole apparaît près de l’aine, à droite. Est-ce ma graisse qui suinte ? Cela pourrait bien tant la peau ne peut tout contenir. Je ne veux pas y aller. Je ne veux pas sortir. Je veux rester là. Fondre.
Fondre.

12.

On s’ennuie. On patiente. On tourne en rond. Assis. Debout. Couché. Un vrai truc de…
— Judoka.
Merci. [19f] On aurait pu craindre pire.
Assis. Debout. Couché. On s’ennuie. Sortir. On doit encore attendre. On s’occupe. Lire. Faire la vaisselle. Écrire, un mail, un texto. Payer le loyer. Tricoter. Tondre la pelouse. Déplumer le rosier. Balayer. Mettre le couvert. Couper en quatre la tarte aux fraises. Ou en six. En huit. Cueillir un coquelicot. L’effeuiller. Repasser. Éternuer.
On se mouche. On se gratte le nez. Que faire d’autre ? Brancher l’aspirateur. L’éteindre aussitôt. Courir. Regarder passer les trains. Traire les vaches. Gagner au loto. Se battre. Rêver. Croquer une envie. Se couper les ongles à la suite. Soupirer. Rentrer le bois pour l’hiver. Éteindre la lumière. Griller une cigarette à la fraîcheur d’une nuit d’été. Remplir la bouillotte d’eau très chaude, sans se brûler. Flâner. Pétrir. Taquiner le goujon. Se rincer l’œil. S’enduire le visage de crème exfoliante. Rincer. [71f]


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[71dDébut-2011:05:17

[16fFin-2011:02:03

[68fFin-2011:05:10

[18fFin-2011:02:05

[23dDébut-2011:02:11

[3fFin-2011:01:11

[29dDébut-2011:02:19

[22dDébut-2011:02:10

[26dDébut-2011:02:15

[30dDébut-2011:02:20

[70fFin-2011:05:14

[69fFin-2011:05:12

[19fFin-2011:02:06

[71fFin-2011:05:17





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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