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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V02-14 mai 2011



Cy Jung Feuillets — V-02 14 mai 2011

 [70d]

9.

« JF, 47 ans — on était encore jeune à cet âge — cherche âme éclairée pour l’aider à aimer. »
Cela n’a pas de sens. Personne n’aide à l’amour et, à l’exercice, on n’a jamais été trop aidée. On rit. On se trouve bête. L’annonce est sans objet. On doit y renoncer.
Oublier.
Partir.
Non. Sortir. [67f]
On ne doit pas tout mélanger. Partir, c’est quitter. Sortir, c’est y aller. Mais avant, on va devoir comprendre. L’amour. Les mots qui disparaissent du dictionnaire. Les tartes aux pommes à base de fraises. Les poissons en couette que l’on tranche avec un tire-bouchon. Les Bibles qui puent du couteau suisse sous l’oreiller. Les petites annonces qui n’ont pas d’objet, pas de sens, aucune portée. Les lettres d’amour, celles que l’on n’a pas reçues, celles que l’on n’a pas lues, celles qui arrivent trop tard, celles que l’on n’a pas postées, celles que l’on n’a pas encore écrites, celles que l’on n’écrira jamais, toutes les autres. Et le soleil qui demande à Dieu pourquoi le sang se fige quand le cœur cesse de battre.
Attendre. Cela suffit, maintenant. On doit agir : on n’est pas là pour se reposer ; c’est le corps, qui s’y colle.
Bouger.
Déplacer la pensée.
Oublier ce que l’on sait.
Renoncer et sortir. Est-ce la même chose, un lien de cause à effet ou juste une figure ? C’est une piste. Il nous faudrait un chien, pour la suivre. On n’en a pas. C’est dommage. C’était peut-être une bonne piste.
Si c’était, on ne la perdra pas, avec ou sans chien. De toute façon, on n’aime pas les chiens. On n’aime pas. On n’aime plus. On se gratte les pieds. Cela nous détend. Cela nous apaise. Dans la liste, on a oublié la corde à linge. Et une pince, pour que le nez cesse de couler. L’estomac vient d’imploser. Il a dû se fendiller d’abord ; on n’a rien entendu, pas même un bruit sourd. On se bouche le nez avec la pince. Une bouillie proche de l’idée que l’on se fait de l’immonde se repend.
— Il y aura pire !
Qui parle ?
On reprend la lettre que l’on n’a pas encore écrite. On la déchire. On glisse les morceaux entre les pages du dictionnaire pour l’alimenter. C’est vorace, un dictionnaire. Une Bible, ça l’est moins. Le texte est définitif, mort, en quelque sorte, comme ce corps que l’on habite et qui se délite. On s’assoit. On a de nouveau besoin de se reposer, la tête sur l’oreiller, le cœur au chaud de la couette et les mains qui caressent la tartine. On a envie de dormir. On ferme les yeux. Un éclair apparaît. On les rouvre aussitôt. On fatigue à force de serrer les dents sur le poisson qui pue.
Et ce n’est rien. Cela vient d’être dit. Le plus difficile est à venir.
On en ignore la raison.
On ne sait toujours pas grand-chose de ce qui est, de ce qui sera.
Sortir.
On ne sait pas.
On imagine que l’on devra en passer par un bilan, accepter, renoncer, pardonner, faire d’autres listes peut-être. Cela nous rappelle le jour où l’on a décidé de changer d’orientation professionnelle. On vendait des poules vivantes sur les marchés et, sans prévenir, cela nous a dégoûtée, un peu comme l’odeur de l’estomac nous dégoûte à présent, même le nez bouché avec la pince et l’estomac serré par la corde à linge.
Alors on est allée au pôle emploi, sans C.-V.. Au vu de notre expérience dans la volaille, on nous a proposé un travail dans un abattoir spécialisé dans le poulet industriel. Comment imaginer tuer ces pauvres bêtes, à la chaîne, partout du sang, partout des plumes ? Et pourquoi pas du goudron ? On n’était pas au bord de la mer ; on ne savait pas comment provoquer une marée noire et mazouter les poulets pour les endormir avant de leur trancher la tête d’un coup de dictionnaire, ne plus les entendre piauler.
On a renoncé, très vite, et on a choisi d’être boulangère : pain blanc : jolies miches. On a toujours aimé les poules à jolies miches.
On est vulgaire. Tant pis. Cela nous arrive. C’est une manière comme une autre de se détourner des émotions. C’est facile. On sait. On biaise. On fait parfois juste ce que l’on peut, même coincée dans ce corps dont il nous faut sortir avant que les portes du paradis ne soient définitivement fermées. Foutaise ! Le paradis est un conte pour enfants, comme l’enfer. Les poules y cuisent en rôtissoire. Leur jus dégouline sur des patates. Les lettres d’amour aboient. Et les fraises poussent en ligne sur les lames aiguisées de tire-bouchons importés de Suisse par couette express.
Sortir.
Il nous faudrait des clés. Elles sont posées sur l’étagère, dans l’entrée.
Il nous faudrait une canne à pêche, ou un aimant avec une ficelle, une épuisette, un parapluie, une canne anglaise, un harpon, une main, une tapette, une idée, pour les attraper.
Il nous faudrait une nouvelle liste. On aimerait qu’elle contienne une lettre d’amour. Un facteur serait nécessaire. Un timbre. Une adresse.
Il nous faudrait.
Un chien aboie. On se terre.

10.

« JF, 47 ans — on était encore jeune à cet âge — cherche âme éclairée pour la guider vers l’amour. »
La « guider vers l’amour » ? Cela ne veut rien dire. [16f] La bonne expression nous manque. On turbine. On échoue. C’est agaçant, et fatiguant, usant, cette difficulté permanente à trouver les phrases comme si le nez avait coulé si fort que les mots nécessaires à la pensée s’effaçaient à l’envi du dictionnaire.
Il nous faut à chaque instant aller les chercher, loin, loin dedans, au plus profond ou tout à la surface. Laisser surgir. Frémir. Comment se fait-il ? On ne sait pas. On éternue. Un nouveau mot disparaît. Pourvu que ce ne soit pas « sot-l’y-laisse » ; c’était un morceau que l’on aimait. « Fugace ». Celui-là résiste. L’air frais manque. Où ? Dans le corps ? À la liste ? On se croirait dans un abattoir pour poulets élevés en batterie. Il paraît qu’ils ne courent jamais. C’était pourtant si bon, de courir. Les jambes moulinaient au gré de l’esprit qui décollait. On serrait les fesses. On gainait. La foulée s’allongeait. On savourait la vitesse. On perdait le souffle. On le recouvrait. L’eau coulait dans le gosier. On réclamait encore de l’air. C’est une image. Éprouver. Se jeter dans le vide.
Courir. Sortir.
Voler.
Pauvre petit poulet confiné. L’annonce est à refaire. [68f]
« JF, toute sa vie — on le restera, jeune — cherche âme douce et éclairée pour aimer à sa place. » [18f]
C’est idiot cette idée que l’on pourrait aimer à la place de l’autre ! Vraiment, idiot. Bête à manger du foin. Imbécile. Sot. Stupide. Nouille. Crétin. Tarte. Niquedouille. Noix. Serin.
On arrête là. On ne va pas se refaire le dictionnaire. Cela donne faim et les bons mots ne sont pas très utiles. Qui le dit ? Personne ne l’ose. Là où l’on est, on a désormais tous les droits, s’amuser, rire, et même écrire des petites annonces sans objet et décapiter des poulets à la chaîne. C’est un peu la même chose. Ça saigne et ça crie. Ça souffre.
Aimer. Souffrir. Ce ne doit pas être la même chose.
Ici tout est envisageable. Qu’est-ce que c’est chouette ! Foutaise ! Le paradis est en grève. La lettre est coincée dans un centre de tri par un piquet tenu jour et nuit par des gros bras de la CGT associés aux ultras de chez SUD. Ils mangent des merguez, sans arrêt, et chantent l’Internationale, la bouche pleine. On les envie même si on ne l’aura jamais, notre lettre, et même si « tant pis » a été effacé par une goutte de sécrétion nasale qui n’a jamais rien connu de la révolution prolétarienne et pourtant en décide.
Misère ! Désespoir ! Quoi de plus ?
 [23d] Il nous faudrait une autre chanson pour remettre un peu de joie dans tout ça, un peu d’espoir. L’équipe à Jojo ? C’est parfait. [3f] On chaloupe. On grillerait volontiers une cigarette avec la bande. On roule des plumes dans une page de la Bible. On badigeonne de moutarde l’intérieur de la baguette avant d’y glisser deux merguez presque brûlées mais dont un peu de jus coule encore.
C’est bon.
Sortir. Autant faire simple.
« JF cherche âme pour aimer. »
« Pour », « à » ? C’est toute la question.
« JF cherche. »
— Cherche ! Cherche ! Bon chien.
Qui parle encore ? Qui parle ainsi ? [29d]
C’est déplaisant. Blessant. Attention à ne pas balancer derechef la tarte aux fraises ! On a deux merguez dans le pain. [22d] [26d] [30d] [70f]


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[70dDébut-2011:05:14

[67fFin-2011:05:09

[16fFin-2011:02:03

[68fFin-2011:05:10

[18fFin-2011:02:05

[23dDébut-2011:02:11

[3fFin-2011:01:11

[29dDébut-2011:02:19

[22dDébut-2011:02:10

[26dDébut-2011:02:15

[30dDébut-2011:02:20

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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