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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V02-6 mai 2011



Cy Jung feuillets — V-01 6 mai 2011

 [66d]

6.

Sortir. Ce n’est pas l’heure. [8d]
Qui en décidera ?
Est-ce que quelqu’un décide ?
On ne sait pas. On doit y réfléchir. La liberté. La marge de manœuvre. Voilà des questions philosophiques qui ont de quoi nous occuper. S’agit-il vraiment de philosophie ? Il manque un dictionnaire, pour trancher. Ou une encyclopédie. Des livres. Un dictionnaire, plutôt. Une guillotine. Cela tranche plus sûrement, une guillotine. On pose la tête sur le billot et hop ! ça tombe dans le panier, celui où l’on rangeait d’ordinaire ses culottes, ses bas ou ses chaussettes. Ou l’ensemble. Ses pelotes de laine.
Qui va décider ? [60f]
Sortir.
On pourrait tricoter afin d’y penser sans se ronger les ongles ni se gratter les pieds. On n’a pas de crochet. On n’a pas eu le temps de faire ses bagages. Tout a été si rapide, imprévu. On aurait pu le prévoir. On savait que cela arrivait à bien des gens, des gens bien, que cela ne pouvait que se produire. On a manqué de sagacité. On s’est voilé la face. On n’a même pas fait de testament. On n’avait pas grand-chose à léguer. Des droits. On n’avait pas grand-monde auprès de qui le faire. On n’aurait pas aimé décider. Et maintenant ?
Du papier. Un stylo. On écrit.
On écrit quoi ?
Il est trop tard pour tester. Le notaire a déjà pris les choses en main. On a de toute façon plus rien à donner. Plus rien à prendre. Plus rien à régler, à part des comptes, peut-être. Surtout pas des comptes ! On range le papier. On mâchouille le stylo. On pose un regard dans le vague. Et l’âme se monte un bateau.
On ne doit pas renoncer à écrire. Quoi ?
On pourrait établir la liste de ce que l’on aurait emporté avec soi si l’on avait pu prévoir, la liste de ce dont on aurait besoin, là.
Sortir. [61f]
Il nous faudrait… Une tarte aux fraises.
Non ! ce n’est pas le moment de plaisanter. Établir une liste est quelque chose de grave, celle-ci plus que tout autre. On a d’ailleurs toujours aimé établir des listes. On réclamait de ne pas oublier, de ne manquer de rien et surtout pas de café. Cela nous était insupportable, de manquer de café. Du sucre, on n’en mettait pas. Du lait, non plus. Pas de glace dans le whisky. Pas de beurre avec les radis. Ni de sel.
Il nous faudrait donc, pour sortir, … Une Bible. Ça pèse, une Bible et à défaut de la lire, tâche que l’on avait réservée à un séjour en prison qui n’est finalement jamais survenu, cela permet de taper, frapper, occire.
Y aurait-il quelqu’un à tuer ?
Exploser.
Détruire.
On pourrait faire sa fête à Dieu. C’est inutile. Il n’aime pas rire. Ni danser. On revient à la liste. C’est le plus important, cette liste. Toutes les listes.
Une Bible, donc. Pour cogner. Et pour trancher ? Un dictionnaire, plutôt qu’une guillotine. On ne vise pas l’efficacité. Sinon, on choisirait une hache, une feuille. Une tronçonneuse. Il n’est pas dit qu’il existe à proximité une station service où trouver du sans plomb 95 et la prise électrique est occupée par l’antimoustique.
On reste sur le dictionnaire.
Une Bible. Un dictionnaire. Un poisson, de préférence pourri. [13f] Il couvrira l’odeur de la chair qui se putréfie. Peut-être même qu’il l’éloignera. Fallait-il que l’on en arrive jusqu’ici pour inventer le contre-feu olfactif ? On rit. On est bon public. Il ne faut pas. L’instant est solennel. Que l’on ne nous demande pas pourquoi. C’est comme ça.
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, « un Lego, mais sans mémoire ». On se dissipe encore. Ça suffit. On oublie le Lego. On lui préfère un couteau suisse. Il doit permettre de vider le poisson. C’est de peu d’utilité sauf s’il renferme des œufs, de la crème et du citron. On ne doit pas oublier le pain pour la tartine. On doit penser à tout. On aurait dû.
Ça, et tant d’autres choses.
On revient à la liste.
On la récite. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse et une tartine. Une Bible… On s’arrête. On fatigue. On poserait volontiers sa tête sur un oreiller. On n’a pas de tête. Ce n’est pas grave. On pose la tête quand même, on ferme les yeux, on pense à autre chose. On frissonne. On remonte la couette. On sourit. C’est bon d’être là. On va pouvoir s’endormir. Et quand on se réveillera, peut-être sera-t-il temps de sortir ?
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette et un tire-bouchon. Personne n’a jamais parlé de tire-bouchon. Personne. Il est apparu dans la liste, comme ça, sans que l’on ne sache pourquoi. Il se passe tant de choses étranges, par ici. Un tire-bouchon ! Et pourquoi pas une tarte aux fraises tant que l’on y est ?
Pourquoi pas, en effet. [16d]
Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon et une tarte aux fraises.
— Dans ta gueule !
Pardon ?
On s’excuse. On a pris un appel. [12f] [17d] [62f]

7.

On tue le temps.
On laisse tomber la Bible.
— Boum !
Ça fait peur. On la ramasse. On oublie. On ne veut plus avoir peur. Plus jamais. La peur opprime le désir et plombe l’espoir.
Sortir.
On pense de nouveau à ce dont on aurait besoin même si l’on n’a aucun moyen de le savoir. On récapitule. Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette, un tire-bouchon et une tarte aux fraises. On se souvient que l’on préférait les pommes à la fraise. On va devoir réviser la liste. Plus tard.
On se repose.
On se lave le nez avec de l’eau de mer sous pression. Ça coule de partout. Le corps suinte. Il n’en a pas fini de se liquéfier, on dirait. Il pète aussi. De plus en plus. Peu nous chaut ! On a de quoi nous occuper. Longtemps. Très longtemps. Entre deux questions philosophiques, on a trouvé une lettre d’amour. C’est une lettre de rupture. L’amour est en rupture de ban. Si seulement !
Sortir.
On attend. [5f]
Écrire. Lire. On peut tout faire à présent.
On attrape le dictionnaire. On l’ouvre au hasard. Le nez coule à flots. Une goutte s’aplatit sur la page. La définition de « billot » s’efface. Un mot de moins. C’est triste, une telle perte. On épluche des pommes avec le tire-bouchon. On lit la lettre aux amours perdues. On pleure. On se ressaisit. On se gratte les pieds. [9f] N’est-ce pas étrange que l’on puisse encore éplucher des pommes, lire, pleurer, se ressaisir ou se gratter les pieds ? Ça l’est. Mais c’est écrit : « On épluche des pommes avec le tire-bouchon. On lit la lettre aux amours perdues. On pleure. On se ressaisit. On se gratte les pieds. » Cela suffit à établir la réalité même si les mots, toujours, ne disent pas forcément ce qui se passe, ce qui est, ce que l’on ressent ; surtout ce que l’on ressent. [14f]
C’était déjà le cas, avant. Les mots ne disaient rien, ou en disaient trop, pas assez. On s’y perdait. On se taisait. Et l’amour reculait. Alors, quand on dit aujourd’hui que l’on se gratte les pieds ou que l’on épluche des pommes avec les écailles du poisson, c’est vrai, et on ne doit pas le discuter. Ici, ce qui est vrai est ce que l’on éprouve et ce qui est écrit, car voir n’est pas voir, entendre n’est pas entendre, lire n’est pas lire, penser n’est pas penser, etc. On se comprend. C’est l’essentiel. On est seule, à présent. On n’a pas de comptes à rendre, ni sur les mots, ni sur leur sens, ni sur ce qui serait vrai, faux, sur ce qui serait.
Va-t-on rencontrer du monde et devoir à nouveau engager la conversation, tergiverser, débattre ? Quel monde ? On n’a plus rien à dire, à personne. On est seule, face à… Éprouver.
Sortir.
Parler. [63f]


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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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