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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V02-3 mai 2011



Cy Jung feuillets — V-02 3 mai 2011

 [61d]

— Boum !
Ça passe. Un café. Il est froid. Une minute au micro-ondes va le réchauffer. Il sera moins bon. Tant pis. Un thé. Le thé supporte mieux d’être passé au micro-ondes. La tisane encore plus. Verveine, on préfère. Et l’amour ? On ne réchauffe pas l’amour ; c’est lui qui nous réchauffe. On le disait. On y croyait. Et le café est de nouveau froid. Comme la vie. On la passe au micro-ondes. Cela ne sert à rien. On la passe. C’est fini.
Sortir.
On y est. Ou on n’y est pas. C’est compliqué cette affaire. [58f] On n’y comprend décidément pas grand-chose, à l’endroit où l’on est, à la vie, à la mort, à l’amour, à la manière de réchauffer le café et de vider le poisson [11f], de le cuire.
S’il y a des œufs à l’intérieur, on les mange. On les fume d’abord et on fabrique du tarama, avec des tonnes de crème fraîche et du citron. On avait un ami qui savait faire ça. On l’a perdu, l’ami. Ou égaré. C’est moins triste de dire que l’on égare ses amis plutôt que de penser les avoir perdus ; cela donne l’impression qu’on peut les retrouver même si l’on sait que l’on n’égare jamais personne par hasard, même pas un enfant. Surtout pas un enfant. Ce serait comme dire que le Petit Chaperon rouge savait qu’elle avait été désignée par la crémière pour finir dans la gueule du loup quand elle lui avait confié le fameux petit pot de beurre bien frais. On sourit. Ça suffit du Petit Poisson rouge. On mélange tout, les œufs, la crème et le citron. On ajoute du poivre. On goûte. C’est bon. Il n’y a rien à rajouter. On doit se taire.
Silence. On éprouve.
On a du mal encore. C’est si nouveau. Si soudain. Et si long, désormais.
Attendre. On n’a jamais aimé ça.
Patienter. Encore moins.
On trépigne.
Aurait-on l’obligeance de nous prêter quelque chose à lire, un journal, par exemple ? On a toujours aimé lire le journal.
Sortir. [2f]
Sortir acheter le journal.
Prendre l’air.
Ce n’est pas encore le moment. Il faut tuer le temps.
— Pan !
— Boum !
Pardonner.
Pardonner ? On peut le tenter. On est seule désormais. Dieu, l’illustre, n’y est pas. On ne l’a pas encore vu, en tout cas. Ni éprouvé, puisqu’il est question de cela. On ne nous a pas donné le mode d’emploi. On a confiance, pourtant. On sait improviser. C’est dans nos gènes, une sorte d’atavisme propre à ce que l’on est. Qu’est-ce que l’on est ? On n’a pas vraiment le mot exact pour le dire. L’espace se resserre un peu. Il fait plus chaud encore. On étouffe. On suffoque.
— Atchoum !
Qui a éternué ? [6d] [10d]

3.

Sortir. Aimer.
Pourquoi pas ?
Parce que c’est trop compliqué.
On oublie et on va faire la vaisselle. Il y a une petite cuiller à laver. Elle trempe dans la bassine entre deux bulles de savon, un couteau d’office, un couvercle brûlé par les cuissons et un ramequin en Pyrex. Oh ! la belle éponge. Ça va gratter !
On rit. On se trouve drôle. Ce n’est pas dit qu’on l’est. On passe les assiettes d’un bac à l’autre ; le premier pour laver ; le second pour rincer. On économie l’eau. On est une bonne citoyenne. On sauve la planète. On ferme les yeux. On voudrait une image. Dix bons points sont nécessaires pour y prétendre. On ne les a pas. On n’a pas réussi à les avoir. On n’a pas su. On ne rit plus. Aimer. C’est quoi aimer ? C’est l’amour ? Celui que l’on donne ? Celui que l’on prend ? Celui que l’on fait ? On cherche ses marques. On oublie encore. On essore l’éponge. On prend une veste. On descend la poubelle [4d] par l’escalier. Et on sort par la porte ?
On ne voit pas de porte. On ne voit pas de sas, pas de cheminée, pas d’éponge qui gratte, ni de ramequin en Pyrex, ni d’assiette à récurer, ni de bulles de savon. Que faire ? C’est pire que dans un sous-marin, le bruit, l’odeur, la promiscuité, la pénombre et ces lumières qui clignotent, la pression sur la chair. Sortir. Encore faudrait-il savoir comment. Encor faudrait-il savoir où aller. Ça a l’air plus compliqué que de faire la vaisselle. Que de faire l’amour. Le défaire.
Au crochet, toutes les mailles sont à l’endroit. On prend un tricot. L’hiver sera rude. Et l’amour, sans issue ?
Sortir.
Vite ! on s’en va. C’est fini. On n’en peut plus.
Partir ? L’entreprise est toujours un peu vaine.
Sortir.
C’est mieux. [10f]

4.

Ta main se pose. Je m’en souviens. Elle est d’emblée sur mon ventre, froide. Je frissonne. Tu la retires. Je la rattrape. Tu as cru que je la refusais. Ce n’était pas le cas ; c’était juste mon corps qui répliquait à la différence de température.
Tu ne dois pas avoir peur.
Viens. Colle ta peau sur la mienne. Tu aimes que l’on soit soudées, au risque de l’étouffement. Je ne crains rien ; tu es une plume. Viens. Viens sur moi. Appuie. Écrase-moi de tout ton poids. J’aime quand tu es là, même si ta peau est froide. Je la réchauffe. J’aime l’effet de ta pesanteur.
Ton ventre épouse le mien. Ta tête fraie dans mon cou. Tes baisers cherchent mon oreille. Ils trouvent ma bouche. Ma langue ouvre tes lèvres. On s’emballe. [1f] Je fixe mes mains sur tes fesses. J’appuie. Nos ventres se marient de quelques millimètres de plus. J’écarte les cuisses. Nos pubis s’épatent. Nos clitoris se rencontrent, presque. On y croit. C’est bon.
C’est bon d’y croire.
C’est bon de jouir. On y va. Partir.
Non ! Je veux rester là, près de toi, toi sur moi, bientôt toi dans moi, ton doigt, tes doigts, ta main, tes mains. Et tes baisers. Ta langue, aussi, qui fouit dans ma bouche. Tes lèvres qui reviennent à mon cou. Viens. Entre. Prends. Fonds. Fends. Fonds-toi. Fends-moi. Imprègne. Éprouve. Viens ! Éprouve ton désir de moi jusqu’à ce que mon plaisir s’en ensuive et que l’amour s’écoule.
Non ! doucement. Attends encore un peu. Caresse-moi sans nous disjoindre. Reste là. J’ai besoin de ta force. J’ai besoin de ta chair qui s’imprègne, qui marque la mienne de son empreinte, qui comprime chaque pore de ma peau. Viens. J’ai besoin de te sentir encore, que notre désir s’inscrive dans le temps. Caresse-moi toujours ; là, partout où ma chair frétille. Viens, je suis à toi. Caresse-moi.
Non ! pas les seins, s’il te plaît. Je n’aime pas ça. [4f]

5.

J’ai mal dans les avant-bras, à l’intérieur, exactement là où l’on se coupe les veines. Du moins, j’imagine que c’est là. Je ne me suis jamais coupé les veines. Je ne pourrais pas. [59f] Tout ce sang ! Rien que d’y penser, j’ai un vertige. Je ne supporte pas la vue du sang. Je ne supporte pas l’idée de la vue du sang. L’idée me suffit ; la vue me fait défaut. Je ne veux pas mourir. Jamais.
Pas maintenant.
J’ai mal. L’intérieur de mes avant-bras est un point de souffrance extrême. C’est la pire des douleurs. [14d] Si je l’évacue, je vais me vider de mon sang.
Pas maintenant. [13d]
Je verrai plus tard pour mourir. Là, ce n’est pas le moment. Mais j’apprécierais que cela cesse de faire mal.
Maintenant.

6.

Sortir. Ce n’est pas le moment. [8d]
Qui en décidera ?
Est-ce que quelqu’un décide ?
On ne sait pas. On doit y réfléchir. La liberté. La marge de manœuvre. Voilà des questions philosophiques qui ont de quoi nous occuper. S’agit-il vraiment de philosophie ? Il nous manque un dictionnaire, pour trancher. Ou une encyclopédie. Des livres. Un dictionnaire, plutôt. Une guillotine. Cela tranche plus sûrement, une guillotine. Ceux qui y sont passés peuvent en attester. On pose la tête sur le billot et hop ! ça tombe dans le panier, celui où l’on rangeait d’ordinaire ses culottes, ses bas ou ses chaussettes. Ou l’ensemble. Ses pelotes de laine.
Qui va décider ?
Penser. S’occuper. [60f] On aimait tricoter pour s’occuper les mains afin de penser sans se ronger les ongles ni se gratter les pieds. Tricoter. Compter. On aurait dû emporter un crochet. On n’a pas eu le temps de faire ses bagages. Tout a été si rapide, imprévu. On aurait pu le prévoir. On savait que cela arrivait à bien des gens, des gens bien, que cela ne pouvait que se produire. On a manqué de sagacité. On s’est voilé la face. On n’a même pas fait son testament. On n’avait pas grand-chose à léguer. Des droits. On n’avait pas grand-monde auprès de qui le faire. On n’aurait pas aimé décider. Et maintenant ?
Du papier. Un stylo. On écrit. On écrit quoi ? Il est trop tard pour tester. Le notaire a déjà pris les choses en main. On a de toute façon plus rien à donner. Plus rien à prendre. On pose le papier. On mâchouille le stylo. On laisse a le regard dans le vague. Et l’âme se monte un bateau. On ne doit pas renoncer à écrire. On cherche toujours quoi. On pourrait établir la liste de ce que l’on aurait emporté avec soi si l’on avait pu prévoir, de ce dont on aurait besoin, là.
Sortir.
De quoi a-t-on besoin pour sortir ? [61f]


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[61dDébut-2011:05:03

[58fFin-2011:04:29

[11fFin-2011:01:21

[2fFin-2011:01:10

[6dDébut-2011:01:15

[10dDébut-2011:01:20

[4dDébut-2011:01:12

[10fFin-2011:01:20

[1fFin-2011:01:03

[4fFin-2011:01:12

[59fFin-2011:04:30

[14dDébut-2011:01:27

[13dDébut-2011:01:26

[8dDébut-2011:01:18

[60fFin-2011:05:02

[61fFin-2011:05:03





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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