[

Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V02-30 avril 2011



Cy Jung Feuillets — V-02 30 avril 2011

 [59d]

2.

On nous avait parlé d’un couloir, d’une porte, d’un passage, d’une rivière, d’un désert à traverser, d’une oasis, d’une destination à trouver. On nous avait parlé de paix, de sérénité, d’un silence inconnu. Quel vacarme ! Et vas-y que ça pisse dans un sens, que ça grouille dans l’autre, que ça se dilate, que ça se tord, que ça se fend ; que ça pète.
On attend son tour.
Il fait encore chaud. On se prélasse. On se gratte les pieds. On a toujours préféré les pieds à la tête quand il s’agissait de gratter pour se détendre et réfléchir. Penser. Attendre.
Sortir.
On s’interroge. Les humeurs nous emporteront-elles ou évacuerons-nous le corps emmaillotée dans des lambeaux de chair en décomposition ? On sort les canots. On enfile le gilet de sauvetage. On sert très fort ceux que l’on aime. On n’oublie pas le sifflet pour signaler notre position à d’éventuels sauveteurs. On étend la lessive. On saute. On entend comme une plainte. On tend l’oreille. C’est la roue de quelque chose, qui grince. On se voûte. On se tasse. On guette.
Sortir.
Devrons-nous tarauder muscles et graisse pour ouvrir un corridor, ramper de veines en boyaux, nous couler dans la dernière larme ou forcer le rempart de coups de pieds et de poings jusqu’à ce que la peau cède ? Allons-nous nous évaporer aux premières lueurs du jour ou nous faudra-t-il attendre que l’éternité fasse son office ? Et qu’adviendra-t-il alors, de la vie, du sens, du souvenir ? Perdrons-nous aussi la mémoire ? Garderons-nous l’amour ? Qui donnera l’ordre de départ ? On ne sait pas. On est un peu perdue. Calme mais perdue.
On s’ennuie. Déjà.
On observe, de l’intérieur. On n’y voit pas grand-chose. On évite de trop toucher pour savoir. Ça colle. Et ça pue, aussi, un peu. On lâche le sifflet. On range le canot. On change de pied. On fronce les sourcils. On se concentre. Ça suinte cette fois. Ça enfle. On rentre la tête dans les épaules. On craint une nouvelle déflagration.
Pan !
On sursaute. On voudrait se cacher. Où ? On ignore où l’on est. On ignore tout, ou presque. On cherche un orteil à gratter. On trouve le nez. On s’en contente. On a envie de pleurer. Puis de rire. Pleurer. Rire. Pleurer. C’est pareil.
Sortir.
Se tirer.
Bye-bye, c’est fini, cette vie.
Fini ? Mais on y est encore. On dirait. [57f] On n’a pas tout compris. On le sait. Un acte a été signé, avec d’autres papiers. On s’en souvient autant que l’on se souvient d’avoir entendu parler d’une autre vie qui commencerait alors. On ne savait pas. On ne sait pas plus. On disait, sans savoir. On avait besoin de se rassurer. Cela faisait peur. Peur. Comme les coups de feu.
Pan !
Et les bombes.
Boum !
On ne comprenait pas pourquoi cela explosait, les bombes, et toutes ces autres machines infernales qui subornaient l’espoir. On s’inquiétait. On s’angoissait. Il ne fallait pas. Pas plus qu’ici, c’était inutile. On est bien, là, bien à l’abri de la touffeur de la chair, fut-elle en train de se putréfier. Il faut en profiter. Cela ne va pas durer.
Pourquoi ?
Parce que l’on va sortir et parce que le corps, bientôt, ne sera plus. On sera seule, sans chair, sans os, nue. Est-ce possible ? On frissonne. On n’a pourtant pas le souvenir que dehors il fasse si froid ni que le corps nous tienne si chaud. On mettra un bonnet, une écharpe. On a bien des pulls qui traînent dans un placard, une armoire, le tiroir d’une commode, sous un lit, sur une chaise, dans un panier. Et des gants. Une polaire.
On va sortir. Quand ? Vers où ? Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. Un crochet fait un jeté. Il ramène le fil dans la maille. La boucle se forme. C’est une maille serrée. Pour faire une bride, il aurait fallu faire un second jeté. De quoi parle-t-on ? De sortir le crochet de la maille avec le fil pris au piège. Sortir le poisson de l’eau. Il se débat. Il frétille. Il suffoque. Ses branchies ne sont pas poumons. On lui ouvre le ventre. On retire les entrailles. Cela ne sent pas très bon. On gratte les écailles. Comment va-t-on le faire cuire ?
On l’ignore.
Le poisson.
On ignore le poisson, les écailles, l’air, la ligne et l’hameçon. On ignore tout de ce qui est. On est là dans un autre monde qui est le même que celui que le corps a quitté et dont on doit sortir. C’est assez nouveau. On va devoir faire un effort.
Comprendre. Sortir.
« Bouge de là ! », disait une chanson. « Sortez-vous les doigts du cul ! », braillait un entraîneur sportif. On n’est pas sur un stade. On pourrait y être. On pleure. Non, c’est le corps qui se distille. Ça pue désormais pire que les entrailles du poisson.
Comment le sait-on ?
Comment sentir ? Comment entendre ?
On éprouve.
On ne voit plus. On ne pense plus. On éprouve.
Et on fait cuire le poisson en paillote. On n’oublie pas la rondelle de citron, ni la branche de persil. Prémonition ? On rit. Les mots se cognent contre les émotions. Le dictionnaire part en rafales. Ça s’échappe de partout. On baisse la tête. Ça fuse.
Boum !
Ça passe. Un café. Il est froid. Une minute au micro-ondes va le réchauffer. Il sera moins bon. Tant pis. Un thé. Le thé supporte mieux d’être passé au micro-ondes. La tisane encore plus. Verveine. Et l’amour ? On ne réchauffe pas l’amour ; c’est lui qui nous réchauffe. On le disait. On y croyait. Et le café est de nouveau froid. Comme la vie. On la passe au micro-ondes. Cela ne sert à rien. C’est fini.
Sortir.
On y est. Ou on n’y est pas. C’est compliqué cette affaire. [58f] On n’y comprend pas grand-chose, à la vie, à la mort, à l’amour, à la manière de réchauffer le café et de vider le poisson. [11f]
S’il y a des œufs dans les entrailles, on les mange. On les fume d’abord et on fabrique di tarama, avec des tonnes de crème fraîche et du citron. On avait un ami qui savait faire ça. On l’a perdu, l’ami. Ou égaré. C’est moins triste de dire que l’on égare ses amis plutôt que de penser les avoir perdus ; cela donne l’impression qu’on peut les retrouver même si l’on sait que l’on n’égare jamais personne par hasard, même pas un enfant. Surtout pas un enfant. Ce serait comme dire que le Petit Chaperon rouge ignorait qu’elle avait été désignée par la crémière pour finir dans la gueule du loup quand elle lui avait confié un petit pot de beurre bien frais à exhiber dans la forêt. On sourit. Ça suffit du Petit Poisson rouge. On mélange tout. On doit se taire. On n’a plus rien à dire.
Silence. On éprouve.
On a du mal encore. C’est si nouveau. Si soudain. Et si long, désormais.
Attendre. On n’a jamais aimé ça.
Patienter. Encore moins.
On trépigne.
On pourrait nous prêter quelque chose à lire ? Un journal, par exemple ? On a toujours aimé lire le journal.
Sortir. [2f]
Sortir acheter le journal.
Prendre l’air.
Ce n’est pas encore le moment. Il faut tuer le temps. Pan ! Boum ! Pardonner. On est seule, là. On peut tout se permettre. Dieu, le fameux, n’y est pas. On ne l’a pas encore vu, en tout cas. Ni éprouvé, puisqu’il est bien question de cela. On ne nous a pas donné le mode d’emploi. On a confiance, pourtant. On sait improviser. C’est dans nos gènes, une sorte d’atavisme propre à ce que l’on est. Qu’est-ce que l’on est ? On n’a pas vraiment le mot exact pour le dire. On est de ce qui du corps après la mort doit sortir. L’espace se resserre un peu. Il fait plus chaud encore. On étouffe. On suffoque.
— Atchoum !
Qui a éternué ? [6d] [10d]

3.

Pourquoi pas ? L’amour.
Parce que c’est trop compliqué.
On oublie et on va faire la vaisselle. Il y a toujours une petite cuiller à laver. Elle trempe dans la bassine entre deux bulles de savon, un couteau d’office, un couvercle brûlé par les cuissons et un ramequin en Pyrex. Oh ! la belle éponge. Ça va gratter !
On rit. On se trouve drôle. On passe les assiettes d’un bac à l’autre ; le premier pour laver ; le second pour rincer. On économie l’eau. On est une bonne citoyenne. On sauve la planète. On ferme les yeux. On voudrait une image. Dix bons points sont nécessaires pour y prétendre. On ne les a pas. On n’a pas réussi à les avoir. On n’a pas su. On ne rit plus. L’amour. C’est quoi l’amour ? On cherche ses marques. On oublie encore. On essore l’éponge. On prend une veste. On descend la poubelle [4d] par l’escalier. Et on sort par la porte ?
On ne voit pas de porte. On ne voit pas de sas, pas de cheminée, pas d’éponge qui gratte, ni de ramequin en Pyrex, ni d’assiette à récurer, ni de bulles de savon. Que faire ? C’est pire que dans un sous-marin, le bruit, l’odeur, la promiscuité, la pénombre et ces lumières qui clignotent, la pression sur la chair. Sortir. Encore faudrait-il savoir comment. Ça a l’air plus compliqué que de faire la vaisselle. Que de faire l’amour. Le défaire.
Au crochet, toutes les mailles sont à l’endroit. On sort un tricot. L’hiver sera froid. Et l’amour sera sans issue.
Sortir.
Allez ! on s’en va. C’est fini. Partir ? L’entreprise est toujours un peu vaine.
Sortir. C’est mieux. [10f]

4.

Ta main se pose. Je m’en souviens. Elle est d’emblée sur mon ventre, froide. Je frissonne. Tu la retires. Je la rattrape. Tu as cru que je la refusais. Ce n’était pas le cas ; c’était juste mon corps qui répliquait à la différence de température.
Tu ne dois pas avoir peur.
Viens. Colle ta peau sur la mienne. Tu aimes que l’on soit soudées, au risque de l’étouffement. Je ne crains rien ; tu es une plume. Viens. Viens sur moi. Appuie. Écrase-moi de tout ton poids. J’aime quand tu es là, même si ta peau est froide. Je la réchauffe. J’aime l’effet de ta pesanteur.
Ton ventre épouse le mien. Ta tête fraie dans mon cou. Tes baisers cherchent mon oreille. Ils trouvent ma bouche. Ma langue ouvre tes lèvres. On s’emballe. [1f] Je fixe mes mains sur tes fesses. J’appuie. Nos ventres se marient de quelques millimètres de plus. J’écarte les cuisses. Nos pubis s’épatent. Nos clitoris se rencontrent, presque. On y croit. C’est bon.
C’est bon d’y croire.
C’est bon de jouir. On y va. Partir.
Non ! Je veux rester là, près de toi, toi sur moi, bientôt toi dans moi, ton doigt, tes doigts, ta main, tes mains. Et tes baisers. Ta langue, aussi, qui fouit dans ma bouche. Tes lèvres qui reviennent à mon cou. Viens. Entre. Prends. Fonds. Fends. Fonds-toi. Fends-moi. Imprègne. Éprouve. Viens ! Éprouve ton désir de moi jusqu’à ce que mon plaisir s’en ensuive et que l’amour s’écoule.
Non ! doucement. Attends encore un peu. Caresse-moi sans nous disjoindre. Reste là. J’ai besoin de ta force. J’ai besoin de ta chair qui s’imprègne, qui marque la mienne de son empreinte, qui comprime chaque pore de ma peau. Viens. J’ai besoin de te sentir encore, que ton désir s’inscrive dans le temps. Caresse-moi toujours ; là, partout où mon désir rôde. Viens, je suis à toi. Caresse-moi. Non ! pas les seins, s’il te plaît. Je n’aime pas ça. [4f]

5.

J’ai mal dans les avant-bras, à l’intérieur, exactement là où l’on se coupe les veines. Du moins, j’imagine que c’est là. Je ne me suis jamais coupé les veines. Je ne pourrais pas. [59f]


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[59dDébut-2011:04:30

[57fFin-2011:04:28

[58fFin-2011:04:29

[11fFin-2011:01:21

[2fFin-2011:01:10

[6dDébut-2011:01:15

[10dDébut-2011:01:20

[4dDébut-2011:01:12

[10fFin-2011:01:20

[1fFin-2011:01:03

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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