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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-3 avril 2011



Cy Jung feuillets — V-01 3 avril 2011

 [53d]

29.

On attend. Le silence à l’extérieur est revenu ; pas un pas ; pas une voix ; pas une note ; pas un souffle ; rien. On dirait que c’est la nuit. Il fait un peu froid. Le corps ne goutte plus, ni ne chuinte, ni ne craque. Il fond sans bruit mais on le sent toujours là, mu par sa propre décomposition.
On écouterait volontiers un nouveau morceau de musique, quelque chose de doux et de rythmé à la fois. Cela manquait tout à l’heure ; Lady Gaga. Non ! il ne faudrait pas que la chair se croie autorisée à entamer une danse avec de soit-disants baisers lesbiens en prime ; les lambeaux risqueraient de s’éparpiller au-delà de ce que la putréfaction autorise.
Un peu d’ordre doit régner.
L’ordre ? On a pourtant milité contre, la fleur entre les dents et la plume dans le cul ! On rit. On aurait aimé montrer nos fesses au monde à l’occasion d’une Pride. On savait que cela n’en changerait pas la face. Alors on portait des chemises fripées, sauf si Jeanine les repassait. On aimait croire la révolution possible. Le nichon passe pour la vingtième fois, ou la trentième. On n’a pas compté. On ne compte pas, on l’a dit. On préfère éplucher le dictionnaire. C’est la nuit. On l’a dit aussi. Ou alors, c’est l’hiver. La nuit est parfois douce au printemps. On grelotte. On cherche un souvenir qui réchauffe.
On salive à l’idée d’un gratin de légumes aux crevettes ou d’une pizza aux ingrédients impossibles, spécialités de Jeanine, en plus des crêpes, chacun sait. On en bave. On essuie le coin des lèvres d’un revers de kimono suisse. On tend encore l’oreille. Il n’y a véritablement aucun bruit. Ce n’est pas si désagréable. On avait peur pourtant, avant, quand il n’y avait pas trace sonore d’une présence. On avait peur du vide. On se sentait comme abandonnée, perdue, égarée. Ici, c’est différent. Le silence ne raisonne pas comme un vide qui lui ne résonne pas comme un manque. On éprouvait souvent le manque. Cela nous faisait souffrir. Beaucoup.
On ne veut plus souffrir.
Sortir.
On doit conjurer le mal qui nous ronge.
On doit encourager la chair qui se délite. C’est elle qui porte l’enzyme dévoratrice. C’est elle qui part en vrille. On doit prendre les devants, oser, agir. On jette l’oreille qui n’entend plus rien. Un tendon la ramène contre la tempe. On l’évite de justesse. On relance. Elle revient. On joue au yoyo. On se lasse vite. On retourne au silence.
On monte le chauffage pour accélérer le processus de décomposition.
On branche le fer.
On y verse un peu d’eau riche en calcaire.
On ne craint pas qu’il s’entartre. On s’en sert si peu.
On sort la table.
On repasse la chemise. On évite les faux-plis. On met un pantalon propre. On cire nos chaussures. On se lave les dents. On se coiffe. On vérifie dans le miroir que l’on est prête.
On ressemble à un croque-mort.
On ne change rien. C’est de circonstance.
Sortir.
Qu’est-ce qui nous manque ? On reprend la liste, pour vérifier. Au cas où. On ne sait jamais. Il ne faudrait pas oublier quelque chose. Oublier ? C’est aussi compliqué que d’aimer. On a fait un mauvais rêve. On avait envoyé un texto par erreur. On ne croit pas aux erreurs. On en a sué. On a eu peur. On ouvre la boîte aux lettres. Il pleut. Elle est vide. On attrape Caddie par la poignée. On vérifie que l’on a bien la liste. On n’a pas besoin de lunettes pour la lire. On cherche un bonbon. On laisse le papier.
« Une Bible, un dictionnaire, un poisson qui pue, un couteau suisse, une tartine, un oreiller, une couette et un tire-bouchon. »
Depuis, on a ajouté une échelle, une poupée, une paire de merguez, Jacques Lacan, une tarte aux fraises, un pétard sous une boite de champignons, Dieu, une lettre d’amour et une corde à linge. On thésaurise et le vide augmente. On entasse, et on en oublie la moitié, le quart. La totalité. On n’a rien fait de la couette. On n’a pas même pensé à nous y réchauffer alors qu’il fait si froid, dehors, dedans. Et Dieu, on l’a mis au rancard. C’est sans doute le plus à plaindre, dans cette affaire. Il s’en remettra. [52f]
On a plaint Dieu. On en a deux. On rit. Pas trop, c’est carême.
Aimer. Dieu. Niquer la Samaritaine. Lui piquer sa cruche avant qu’elle ne se casse.
Sortir.
Boire. Manger. Dormir.
Prier. On n’a jamais su.
On attend. On ouvre la bible. On rejoint la Samaritaine. On y trouvait tout. On n’y trouve plus rien. Un grand hôtel a pris la place. Le champagne y coule à flots. On se gratte le nez. On n’a jamais aimé le champagne. On trouvait que ça sentait le poisson qui pue. On préférait les lettres d’amour. À chacune, l’émotion nous tirait une larme et, comme pour le dictionnaire, la larme effaçait les mots alors que les mots n’effacent rien.
C’est trop compliqué.
— C’est comme l’amour.
Et le pardon.
On était en manque d’amour. On aurait voulu… Quoi ?
On aurait voulu quoi ?
C’est comme prier, on n’a jamais su.
Peut-être que l’on aurait voulu une pizza à la place de la tarte aux fraises ? Une pizza avec des merguez, mais sans moutarde. Une pizza pas trop cuite, avec une pâte plutôt épaisse. Une pizza en entrée. Une tarte au fraises pour le dessert. Ça fait beaucoup ! Et ça ne comble pas.
Ça remplit.
Ça écœure.
On vomit.
Non, ça c’est l’estomac qui libère ses dernières humeurs. [53f]


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[53dDébut-2011:04:03

[52fFin-2011:04:01

[53fFin-2011:04:03





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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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