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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-29 mars 2011



Cy Jung feuillets — V-01 29 mars 2011

 [50d]

21.

On résume.
Sortir.
On est là depuis combien de temps ? L’horloge du téléphone portable ne fonctionne plus. À l’odeur, on pourrait dire… On l’ignore. On n’avait pas fait d’études de thanatologie. On ne sait donc rien de la putréfaction des corps et pourtant, on affronte, la tête haute et les épaules larges, cette chair qui nous quitte. Les muscles n’ont pas l’air très entamés. Les organes se vident, l’estomac, le foie, l’intestin. On dirait que même dégagés de leur cavité les yeux brillent toujours, surtout le gauche, celui qui a vu l’érection divine. Une côte a pris la tangente. Les poumons ont les alvéoles pleines d’une épaisse liqueur. Le reste tient.
Pour celles et ceux que cela intéresse, les seins, après avoir explosé, ont recouvré une certaine plasticité en dépit de la mise en orbite des tétins. Et le clitoris ? On oublie toujours le clitoris. On le néglige. Il proteste et se renfrogne. Il est un peu boudeur, de nature. Là, il semble apaisé. Il flotte sous son capuchon, comme rétracté, rétréci, serein. Il est sous protection. Il se repose. Cela donne envie de lui avancer une chaise longue avec un plaid tricoté main et de lui servir une orangeade. Avec ou sans paille ? Ah ! si on lichait à petites gorgées tous les clitoris du monde plutôt que de se les enfiler cul sec.
On oublie. On se fait du mal. Le clitoris est mort. Le temps de la jouissance a expiré. Feu la vulve. Feu le point G. La nostalgie nous gagne. On ne doit plus y penser. Et à l’amour, on y pense ? Plus tard. À cet instant, on établit le bilan clinique. Mais l’état de l’amour, n’est-ce pas aussi de la clinique ?
Pan !
Cette fois, on a vraiment tué Lacan ; qu’il se taise à jamais. [42f]
Doit-on éliminer quelqu’un d’autre ? Un ver de Victor Hugo remonte l’œsophage et sort par l’orbite vacante. « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. » On le préfère en voyeur dans la culotte de Dieu à moins qu’il n’en porte pas ce qui enchâsserait l’œil directement entre les testicules. C’est grotesque ! Dieu n’a rien de tout ça, ni globe oculaire, ni slip, ni génitoires. Dieu n’a rien. Il est. On aime la nuance. On la voudrait pour soi. Le corps nous échappe. L’être gicle et l’on en prend plein les merguez pendant que les oreilles en pissent leur cérumen. On s’essuie le visage avec un pan du linceul. On prend la poupée sur les genoux. On lui demande ce qu’elle en pense de l’être et de l’avoir. Elle répond que tant que l’os n’aura pas libéré la moelle, on ne saura rien de la substance. Sacrée poupée ! On l’embrasse. Elle rougit. On s’arrête là. Il y a plus urgent que de mettre une barrette dorée dans ses cheveux et de lui poudrer le nez.
Sortir. C’est de plus en plus compliqué.
On se concentre. [48d]
On passe la rate. On chatouille le pancréas puis on tâte le cœur d’un pied de l’échelle. La texture est bonne, plus élastique que celle du foie. Une purée maison décorée d’un brin de persil irait bien avec ça. Le cerveau peut faire l’affaire. Il résiste. Il ne veut pas finir en bouillie comme si le corps était mort par choc frontal. Les neurones se tiennent encore par le synapse et, pour le coup, c’est un peu de beurre qu’il nous faudrait pour le passer à la moelle. [47f] [49d]

22.

On résume.
Sortir.
Non. Aimer. Sortir viendra quand la chair aura fondu à moins qu’il n’existe une issue dont on ignore encore la voie. Les deux hypothèses se valent bien que l’on ait une préférence pour la seconde, peut-être parce qu’elle est plus volontaire, peut-être parce que marcher nous faisait du bien, peut-être parce qu’il serait temps de rompre avec la contrainte du corps, peut-être parce que l’on obéit à la liberté. Peut-être. Sûrement.
Agir. Bouger. Décider. Penser. Voir.
Aimer, cela reste trop compliqué. On doit s’y appliquer. On le sait. Il nous manque une clé. Elle est là-bas, toujours accrochée au lourd trousseau posé sur l’étagère dans l’entrée. On ne sait pas plus l’attraper. On caresse la joue de la poupée. Cela avive le souvenir. Aimer. On essaie depuis combien de temps ? On l’ignore. On coupe à l’atout. On souffle de la salive dans le logement du jack. La musique revient. Elle nous berce.
Aimer. Et l’on songe à une berceuse.
Ce doit être à cause de la poupée. On doit s’en débarrasser. Grandir. Pourquoi pas, grandir ? Est-ce ce qui nous manque pour aimer ? La poupée n’y est sans doute pas pour grand-chose. Tant pis. On doit faire un sacrifice. On l’embrasse, on l’assoit sur la boîte de champignons et on l’envoie au ciel. Elle fera un bon messager. On bat des mains ! On rit ! On chante ! On danse ! On rit encore. On essaie. Quelque chose cloche. La joie est feinte. [44f] On verse une larme. Une seconde la rejoint. Les deux s’écrasent sur la lettre qui resurgit alors qu’on l’avait soigneusement enfouie dans les viscères. L’avait-on déchirée ? Qu’importe ! On ne doit plus déchirer les lettres d’amour. On en reçoit si peu et le temps est là pour les restaurer dans leur vérité.
La leur.
On n’a jamais su de cette vérité que ce qui nous blessait.
On déglutit. On fait la lippe puis une boule de la lettre. On la planque sous une rotule. Le fémur grince. On l’ignore. On ressort le dictionnaire. On s’assoit dessus en suçant son pouce. L’appareil en métal nous empêche d’épouser le palais avec la pulpe du doigt. N’aurait-on pas dû nous le retirer ? Et la bague ? Au judo, il fallait l’enlever avant de monter sur le tatami. Ne pas blesser. Jamais. On a pourtant tellement envie de cogner.
Toc ! Toc !
Entrer. Non, sortir.
Aimer.
« Hajime ». C’est du japonais. Cela veut dire que le combat commence. On brandit les merguez. À vos marques. Prêt. Partez !
On force sur les appuis et on gicle.
On confond encore. On doit se séparer. Diviser. Fendre. Restituer la bague et le dentier. Aimer. On se coupe avec le tire-bouchon. On s’étrangle avec la corde à linge. On se brûle avec l’amour. On se consume. On forme un petit tas de cendre. Personne ne nous ramasse. On doit se reconstituer. On cherche un tube de colle. On trouve une pâte à pizza. Elle colle. C’est parfait. On s’agglutine. On s’étale. On ajoute de la sauce tomate, des anchois, de la mozzarella et du basilic. On se fait cuire. On ne doit pas se perdre. On ne doit plus.
Aimer.
Sortir.
On coupe la poire en deux et on en nappe les moitiés de chocolat chaud et de quelques amandes grillées. Avec de la chantilly, le foie chancelle. On y renonce. La poupée fait sa première révolution. « Aimer, c’est donner. » On arrête la phrase à cet endroit. [45d] C’est aussi bien. Donner. Et prendre. Compter. On aurait voulu compter, pas les pièces dans le porte-monnaie ; compter, être considérée. On a envie de pleurer. Aimer. C’est maintenant ou jamais. Rire. Pleurer. On aurait voulu vivre sans résister. On aurait voulu… On n’est pas là pour regretter. [43f] [46f] On est là pour quoi, alors ?
Pardonner.
C’est encore plus compliqué que d’aimer.
On oublie.
On résume.
Voilà. On s’est plantée. L’arbre a traversé la route alors que l’on roulait sans permis une main sur le volant, l’autre sur la cuisse de la poupée. On s’est écrasée. Le Samu est arrivé. On a été désincarcérée. Le cerveau était en bouillie. On nous a déclarée morte. On n’a pas protesté. On a sucé son pouce comme un bébé. On a fait caca et le nichon a explosé. On croyait pourtant que le corps savait. Il était impuissant, comme le reste. Maintenant, il se délite. Il s’enfuit. Et on est là, les fesses dans l’herbe mouillée du talus, la poupée déchiquetée et l’œil éteint. L’arbre a été transformé en papier. On y a imprimé une Bible et un dictionnaire. On s’est logé un couteau dans le dos. On a pleuré. Les mots se sont dissous au rythme de la chair qui pourrit. Le silence a couvert l’explosion. On a renoncé.
Aimer.
On aurait dû parler. On l’a fait. Puis, très vite, on n’a plus eu rien d’autre à dire que souffrir. À l’amour, les mots sont parfois étrangers.
Pleurer. On n’est pas là pour regretter. Pardonner. Vivre. Retrouver qui l’on est. S’y ancrer. Pardonner. On doit y arriver. On serre le poing. On regarde passer la poupée. On fronce un sourcil. L’autre est déjà occupé. Il manque un écrou à la tarte aux fraises. [49f]

23.

Les draps sont froids. Je me recroqueville, le coin de la couette serré dans une main, la seconde à plat entre mes cuisses, les pieds emboîtés l’un dans l’autre. Je voudrais grelotter mais mes chairs coagulent. Mon sang circule à peine. Il va du cœur au cerveau, avec un détour de pure nécessité par les poumons. Ils s’essoufflent. Je me crispe. Je me rétracte. Je rétrécis. Il faudrait que je bouge ne serait-ce qu’un orteil pour remettre le radiateur en route. Je ne peux pas. Un vent glacé me recouvrirait, me roulerait dans son tapis et me porterait jusqu’à ces steppes lointaines où le givre règne en maître. Une stalactite me perce le cœur. Il cesse de battre. La douleur est si vive qu’elle le relance sans que ses battements ne soient assez profonds pour que frémissent mes tempes.
Un soupir me secoue. Je bloque l’ondulation. Je suis plongée dans un bain d’azote liquide. Mes ovules surgèlent. Je dois pousser sur les bras pour relever le couvercle de la bonbonne. Je me fige. La chambre froide est suspendue de carcasses bovines éviscérées. Une alarme sonne. Vite ! Ma conscience émerge une fraction de seconde. Mon souffle expire entre matelas et couette ce qu’il lui reste des trente-sept degrés intérieurs. L’air est bloqué par une congère. Je me ratatine. Je suis incapable de bouger. Mon cerveau semble le dernier à fonctionner. Je l’appelle. Je l’implore. Mes sourcils se froncent. Une douleur d’effort barre mon front. Il y a là un désert. Mon parachute est étalé sur le sol. Des militaires courent vers moi. Ils me donnent à boire. Je souris. Elle est là. Elle me guide jusqu’à son hélicoptère et me donne un joli blouson d’aviateur. Elle me prend dans ses bras. Mon corps se brise aussitôt en mille pièces. Elle sort une pelle et une balayette. Trop tard ! Les cristaux ont fondu au soleil ; la vapeur est montée au septième ciel et s’est mue en nuage.
Je suis transie, la chair en miettes réparties dans des milliers de grêlons. Ma superbe n’a pas pensé à me protéger dans une glacière. Elle s’évapore à son tour. Je suis seule. Les draps sont toujours aussi froids. Je dois me rassembler. Ma main vole au secours de ma pensée. Elle remonte entre mes cuisses. Elle peine à les ouvrir. Il lui faudrait un mobile. Un doigt se hisse jusqu’à ma vulve. Il ne rencontre qu’une chair molle, décatie, pourrie, viciée. Il se tire. La main revient se caler plus bas, presque au niveau des genoux. L’autre main serre toujours la couette. Le nez souffle un air tiède. La peau transpire une sueur glacée. Je m’éteins. Mon cœur se serre. Ma gorge l’imite. Je suis raide de toute pensée, percluse, dépossédée. Ma main tente une dernière sortie. Elle se disloque en route. Trou noir. [<38d>Début-2011:03:04]]

24.

On n’oublie pas. Pas question.
On a encore quelques comptes à régler. [48f]
On n’a pourtant dit que l’on n’était pas là pour régler des comptes. Et pourquoi pas ? On a bien le droit de se défouler un peu et puis, là où l’on est, on ne risque plus rien. Ou presque. Qu’importe si l’on risque quelque chose. On aurait de toute façon tort de nous taire.
On s’est trop tue.
On a été lâche à ne pas dire. On en a perdu l’histoire là où l’on voulait la garder. On se retenait. On se blessait. On se froissait. Et on prenait des coups. On en donnait.
Vlan !
Et boum ! Badaboum ! « Dis-moi que l’amour ne s’arrête pas. »
Non, on ne le dit pas. On ne pense pas à l’amour. On pense plutôt à sauver sa peau. On pense à relever la tête. On esquive le coup qui part. Il porte quand même. On lance le poing. On entend un cri. On se débine. L’affrontement nous fait peur. Un croche-pied nous retient. Un coude part. Un doigt qui se tend accuse. Une paume de main rompt l’équilibre. On s’aplatit sur le dictionnaire. On se crève un œil sur un coin du lit. L’évidence apparaît. C’est la guerre. On brandit le poisson qui pue. On met un gilet pare-balles. On creuse une tranchée. On attend que pleuvent les bombes. L’ordre tonne. On s’élance, baïonnette au fusil, peur au ventre. On s’effondre dans un trou d’obus. On appelle sa mère. On pleure. On repart sous les gerbes de terre grasse. On gagne un mètre. On recule. Du sang gicle. De la morve. Et les boyaux se déchirent.
Stop ! Ça suffit !
On doit arrêter la bagarre. Pardonner. Ne pas régler ses compte. Ranger le porte-monnaie. Rompre le silence. Aimer.
Et sortir. On doit. Disons plutôt que ce serait bien. Ce serait gentil. On ne veut plus être gentille. On n’a pas de cadeaux à faire. À personne. On serre le poing. On retient les larmes. On gaine. C’est parti. On ne veut plus que l’on nous néglige. On veut que l’on nous entende. On a encore des choses à dire. On prend la tarte aux fraises et on balance. Ça tache plus profond que les merguez dans le pain. [45f] Ça a la couleur du sang et l’odeur du gaz moutarde. Hardi petit ! Allons-y.
On commence par qui ? On fouille le ventricule gauche où l’on sait la liste planquée. On sort les lunettes. On va pour lire ; on se tait de nouveau. On ne veut pas citer de noms. On n’a pas envie que l’on nous fasse un procès même pas d’intention. On ouvre la Bible. On y cherche un nom. Judas. Il est parfait dans le rôle. On le garde. Quelqu’un d’autre ? Non, Judas suffit et puis, on n’a pas le temps de référencer tous les coupables de la Bible pour trouver d’autres pseudonyme. On n’est pas là non plus pour faire le procès de l’humanité.
On referme la Bible. On arme la tarte aux fraises. On rajoute un peu de crème fouettée. Du purin aussi. De l’acide. On ouvre le couteau suisse. On le plante à travers la tarte, lame côté fruits. Judas ! chéri. Viens par là. On a un petit cadeau pour toi. Allez ! ne sois pas timide.
Mais pourquoi ne bouge-t-il pas.
— Il est déjà mort.
Il ne manquait plus que ça.
On s’approche. On le tâte de l’arbalète. Il bouge. C’était une ruse !
Judas ! Il porte bien son nom, celui-là. On ne va pas le rater. Mais on veut qu’il nous voie. On veut qu’il voit son ignominie en face.
Youhou ! Judas ! Réveille-toi !
Il ouvre un œil. Voilà.
Vlan !
— Salope !
C’était donc lui qui parlait nous interrompait. On attrape la Bible.
Vlan ! On lui colle un coup sur la tête.
On reprend la dictionnaire. On tranche. La tête de Judas roule au fond du panier. Son sange tache l’osier. C’est dommage. On devra en trouver un autre pour porter le linge à l’étendoir. On observe la tête gésir. Elle remue encore, la garce ! On lui colle les merguez dans les trous de nez.
Tu disais quoi, mon Judas ?
— Salope !
Il a du ressort, le bougre. On attrape la corde à linge. On ligote le reste du corps resté en vrac au pied du panier. On lui plante le tire-bouchon dans le… fessier. On a évité la rime. Ouf ! On lui colle le poisson qui pue au milieu de la crème fouettée. Que reste-t-il ? [50f]


--------------

[50dDébut-2011:03:29

[42fFin-2011:03:15

[48dDébut-2011:03:24

[47fFin-2011:03:22

[49dDébut-2011:03:25

[44fFin-2011:03:18

[45dDébut-2011:03:20

[43fFin-2011:03:17

[46fFin-2011:03:21

[49fFin-2011:03:25

[48fFin-2011:03:14

[45fFin-2011:03:20

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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