[

Les Feuillets de Cy Jung

]
Feuillets

V01-24 mars 2011



Cy Jung feuillets — V-01 24 mars 2011

 [48d]

On passe la rate. On chatouille le pancréas puis on tâte le cœur d’un pied de l’échelle. La texture est bonne, plus élastique que celle du foie. Une purée maison décorée d’un brin de persil irait bien avec ça. Le cerveau peut faire l’affaire. Il résiste. Il ne veut pas finir en bouillie comme si le corps était mort par choc frontal. Les neurones se tiennent encore par le synapse et, pour le coup, c’est un peu de beurre qu’il nous faudrait pour le passer à la moelle. [47f]

22.

On résume.
Sortir.
Non. Aimer. Sortir viendra quand la chair aura fondu à moins qu’il n’existe une issue dont on ignore encore la voie. Les deux hypothèses se valent bien que l’on ait une préférence pour la seconde, peut-être parce qu’elle est plus volontaire.
Agir. Bouger. Penser.
Aimer, cela reste trop compliqué. On doit s’y appliquer. On le sait. Il nous manque une clé. On les voit posées, dans l’entrée. Toujours. On ne sait pas les attraper. On caresse la joue de la poupée. Cela avive le souvenir. Aimer. On essaie depuis combien de temps ? On l’ignore. On coupe à l’atout. On souffle de la salive dans le logement du jack. La musique revient. Elle nous berce.
Aimer. Et l’on songe à une berceuse.
Ce doit être à cause de la poupée. On l’assoit sur la boîte de champignons et on l’envoie au ciel. Elle fera un bon messager. On rit ! On chante ! On danse ! On rit encore. On essaie. Quelque chose cloche. La joie est feinte. [44f] On verse une larme. Une seconde la rejoint. Les deux s’écrasent sur la lettre qui resurgit alors qu’on l’avait soigneusement enfouie dans les viscères. L’avait-on déchirée ? On ne doit plus déchirer les lettres d’amour. On en reçoit si peu et le temps est là pour les restaurer dans leur vérité.
On fait la lippe puis une boule de la lettre. On la planque sous une rotule. On ressort le dictionnaire. On s’assoit dessus en suçant son pouce. L’appareil en métal nous empêche d’écraser la pulpe du doigt sur le palais. N’aurait-on pas dû nous la retirer ? Et la bague ? Au judo, il fallait l’enlever avant de monter sur le tatami. Ne pas blesser. Jamais. On a pourtant tellement envie de cogner.
Toc ! Toc !
Entrer. Non, sortir.
Aimer.
« Hajime ». C’est du japonais. Cela veut dire que le combat commence. On brandit les merguez. À vos marques. Prêt. Partez ! On décolle.
On confond encore. On doit se séparer. Diviser. Fendre. Rendre la bague et le dentier. Aimer. On se coupe avec le tire-bouchon. On s’étrangle avec la corde à linge. On se brûle avec l’amour. On se consume. On forme un petit tas de cendre. Personne ne nous ramasse. On doit se reconstituer. On cherche un tube de colle. On trouve une pâte à pizza. Elle colle. C’est parfait. On s’agglutine. On s’étale. On ajoute de la sauce tomate, des anchois, de la mozzarella et du basilic. On se fait cuire. On ne doit pas se perdre. On ne doit plus.
Aimer.
Sortir.
On coupe la poire en deux et on la nappe de chocolat chaud et de quelques amandes grillées. Avec de la chantilly, le foie chancelle. On y renonce. « Aimer, c’est donner. » On arrête la phrase à cet endroit. [45d] C’est aussi bien. Donner. Et prendre. Compter. On aurait voulu compter, pas les pièces dans le porte-monnaie. Être considérée. On a envie de pleurer. Aimer. C’est maintenant ou jamais. Rire. Pleurer. On aurait voulu vivre sans résister. On aurait voulu… On n’est pas là pour regretter. [43f] [46f] On est là pour quoi alors ?
Pardonner.
C’est encore plus difficile que d’aimer.
On résume.
On s’est plantée. L’arbre a traversé la route alors que l’on roulait sans permis une main sur le volant, l’autre sur la cuisse de la poupée. On s’est écrasée. Le Samu est arrivé. On a été désincarcérée. Le cerveau était en bouillie. On nous a déclarée morte. On n’a pas protesté. On a sucé son pouce comme un bébé. On a fait caca et le nichon a explosé. On croyait pourtant que le corps savait. Il était impuissant, comme le reste. Maintenant, il se délite. Il s’enfuit. Et on est là, les fesses dans l’herbe mouillée du talus, la poupée déchiquetée et l’œil éteint. L’arbre a été transformé en papier. On y a imprimé une Bible et un dictionnaire. On s’est planté un couteau dans le dos. On a pleuré. Les mots se sont dissous au rythme de la chair qui pourrit. Le silence a couvert l’explosion. On a renoncé.
Aimer.
On aurait dû parler. On n’avait rien à dire à part souffrir. À l’amour, les mots sont parfois étrangers.
On n’est pas là pour regretter. Pardonner.
On fronce un sourcil. L’autre est déjà occupé. Il manque un écrou à la tarte aux fraises.

23.

Les draps sont froids. Je me recroqueville, le coin de la couette serré dans une main, la seconde à plat entre mes cuisses, les pieds emboîtés l’un dans l’autre. Je voudrais grelotter mais mes chairs coagulent. Mon sang circule à peine. Il va du cœur au cerveau, avec un détour de pure nécessité par les poumons. Ils s’essoufflent. Je me crispe. Je me rétracte. Je rétrécis. Il faudrait que je bouge ne serait-ce qu’un orteil pour remettre le radiateur en route. Je ne peux pas. Un vent glacé me recouvrirait, me roulerait dans son tapis et me porterait jusqu’à ces steppes lointaines où le givre règne en maître. Une stalactite me perce le cœur. Il cesse de battre. La douleur est si vive qu’elle le relance sans que ses battements ne soient assez profonds pour que frémissent mes tempes.
Un soupir me secoue. Je bloque l’ondulation. Je suis plongée dans un bain d’azote liquide. Mes ovules surgèlent. Je dois pousser sur les bras pour relever le couvercle de la bonbonne. Je me fige. La chambre froide est suspendue de carcasses bovines éviscérées. Une alarme sonne. Vite ! Ma conscience émerge une fraction de seconde. Mon souffle expire entre matelas et couette ce qu’il lui reste des trente-sept degrés intérieurs. L’air est bloqué par une congère. Je me ratatine. Je suis incapable de bouger. Mon cerveau semble le dernier à fonctionner. Je l’appelle. Je l’implore. Mes sourcils se froncent. Une douleur d’effort barre mon front. Il y a là un désert. Mon parachute est étalé sur le sol. Des militaires courent vers moi. Ils me donnent à boire. Je souris. Elle est là. Elle me guide jusqu’à son hélicoptère et me donne un joli blouson d’aviateur. Elle me prend dans ses bras. Mon corps se brise aussitôt en mille pièces. Elle sort une pelle et une balayette. Trop tard ! Les cristaux ont fondu au soleil ; la vapeur est montée au septième ciel et s’est mue en nuage.
Je suis transie, la chair en miettes réparties dans des milliers de grêlons. Elle n’a pas pensé à me protéger dans la glacière. Elle s’évapore à son tour. Je suis seule. Les draps sont toujours aussi froids. Je dois me rassembler. Ma main vole au secours de ma pensée. Elle remonte entre mes cuisses. Elle peine à les ouvrir. Il lui faudrait un mobile. Un doigt se hisse jusqu’à ma vulve. Il ne rencontre qu’une chair molle, décatie, pourrie, viciée. Il se tire. La main revient se caler plus bas, presque au niveau des genoux. L’autre main serre toujours la couette. Le nez souffle un air tiède. La peau transpire une sueur glacée. Je m’éteins. Mon cœur se serre. Ma gorge l’imite. Je suis raide de toute pensée, percluse, dépossédée. Ma main tente une dernière sortie. Elle se disloque en route. Trou noir. [<38d>Début-2011:03:04]]

24.

On n’oublie pas. Pas question.
On a encore quelques comptes à régler. [48f]


--------------

[48dDébut-2011:03:24

[47fFin-2011:03:22

[44fFin-2011:03:18

[45dDébut-2011:03:20

[43fFin-2011:03:17

[46fFin-2011:03:21

[48fFin-2011:03:14





Feuillet précédent / Feuillet suivant
Retour à tous les Feuillets


Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Lire le Feuillet du jour.



Si vous êtes éditeur,
découvrez les manuscrits de Cy Jung
ici.