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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-22 mars 2011



Cy Jung feuillets — V-01 22 mars 2011

 [47d]

16.

On a oublié de manger la tartine. Ce doit être pour cela que l’on avait faim, à cause de cet oubli. Rien d’autre. Absolument rien d’autre. On ne s’alimente plus depuis que l’on est ici, coincée au milieu de ce tas de chair voué à la dissolution. Est-ce le signe d’un état particulier ? Cela ne peut pas : rien ne nous a jamais empêchée de manger, ni le bonheur, ni le chagrin, ni l’envie de rien, ni autre chose. On doit en convenir : ici, on n’a plus le loisir de se nourrir, de croquer, mâcher, sucer, avaler, et pas uniquement parce que l’estomac a implosé.
On est décidément dans une drôle de posture à tenter de recoller les morceaux de l’histoire d’un corps qui part en charpies avec l’impératif d’en sortir tout en ignorant comment et quand.
Fuir ? Il n’en est pas question.
On doit faire face. Sortir, quand tout sera réglé ; quand le pardon sera acquis.
On a dans l’idée que l’on doit faire un travail de mémoire qui apaise, une sorte de chemin vers soi pour être libre, enfin. Libre de ce que l’on était coupable même si on ne l’était pas. Libre de ce que l’on a porté et dont on n’a jamais su se défaire. Libre de soi, guérie des blessures et des outrages.
Peut-on encore panser les plaies ? Le faut-il ?
On n’a ni sparadrap, ni compresse, même pas un peu d’alcool pour brûler les tourments qui ravivent l’ulcération. On se sent démunie. On n’a jamais su garder les infirmières. On était trop fière, peut-être, ou trop encline à la cavale.
Sortir. Par le souvenir ? Et s’il était trop tard ?
Un pasteur a dit, lors d’une cérémonie commémorative, qu’il n’était plus lieu de se lamenter de ce que l’on n’avait fait ou pas fait quand l’autre était vivant alors que maintenant il est mort. Il invitait alors l’assemblée à s’emparer du souvenir du défunt et à le porter à la mémoire, pour la faire vivre et s’en repentir. Bats les pattes ! Que l’on nous laisse libre de notre chapitre ! Notre empreinte nous appartient. Les plaies sont béantes et les coups vont voler. Pardonner. Le corps se délite. Et l’on assiste à ce spectacle peu ragoutant, impuissante, prête à tout pour en sortir parce que notre place n’y est plus, quoi que l’on ait fait, quoi que l’on ait dit, quoi que l’on ait subi sans avoir la force de se défendre. Sortir.
Comme pour une résurrection ?
Et puis quoi encore, on n’est pas la fille de Dieu. Dieu ne peut pas avoir de fille car il la voudrait aussi courageuse que le Petit Jésus fût tout-puissant. Les filles courbent l’échine face à la violence. Elles n’ont d’autre argument que leurs gros nichons qui alimentent de leur lait les fils, futurs guerriers, futurs pasteurs, pas des pasteurs du genre de celui dont on se souvient, mais du genre des autres, de ceux qui mènent le monde comme un berger ses moutons.
Le chien aboie. On va tous dans la même direction.
Par là.
Ou par ici. On préfère, en général, aller là où l’on n’y est pas.
Penser. Sortir. C’est aussi une méthode. On y songe.
Boum !
C’est quoi qui explose ?
— Le nichon.
Ça peut exploser, un nichon ?
On pourrait aussi déduire des paroles du pasteur qu’il est urgent de faire ce que l’on à faire, aimer ceux que l’on à aimer, se séparer de ceux qui nous méprisent. Il était gentil, le pasteur, mais on fait ce que l’on peut, chacun, quand on est du côté de la vie où Dieu est engraissé par nos prières pour nous bercer de ses illusions. On peut toujours y croire ; cela ne mange pas de pain. Justement, cette tartine. Où est-elle passée ?
Boum ! Encore. C’était bien le nichon : on vient de voir voler le second. On n’a pas pu s’empêcher de sursauter. Ça fait peur, un nichon qui explose et envoie son tétin au Ciel afin de le placer en orbite de la Terre et confier l’humanité à la surveillance d’un mamelon géostationnaire. Pourvu que saint Pierre se le prenne dans l’œil histoire que l’on rigole un peu ! Voyeur ! Goujat ! C’est mauvais pour la concentration le lait maternel qui se transforme en charge explosive. On a perdu le fil. Et mangé la tartine. [36f]
Et la réponse, on l’a lue ? C’est que… On a oublié de dire que l’on avait reçu quelque chose. On n’a pas ouvert l’enveloppe. On était émue. On l’a reçue. On va pouvoir sortir. Enfin. Il était temps. On commençait à se sentir pourrir de l’intérieur à l’instar de la chair alentour.
Sortir.
Ouvrir. La réponse.
Lire. Où a-t-on mis nos lunettes ?
Boum !
Serait-ce le deuxième nichon ?
Non, il a déjà explosé. C’est l’œil cette fois. Ou le cerveau, on ne sait plus. On ne sait pas. On oublie le corps qui part en vrille. On ne pense plus qu’à cette réponse qui est venue. On voudrait la lire. On sait pourtant qu’elle est vaine. Doit-on déchirer l’enveloppe ? Non. Il faut la laisser se défaire d’elle-même. Et puis, il n’est pas question de mettre ces mots-là dans le dictionnaire. Ils seraient foutus de trancher dans le mauvais sens. On doit oublier la réponse. On cherche une issue. On fouille l’endroit. On voudrait retrouver la tartine. On a oublié l’avoir mangé. On y avait mis du beurre. Ça glisse. Ce n’est pas comme la réponse qui elle était amère.
Quelle réponse ?
Ou oublie. On n’a rien reçu, rien d’autre que des tartes aux fraises et des poissons qui pue. Des Bibles. On est là. On passe à autre chose. On doit encore attendre. Sortir. On n’y est pas. On a du chemin à faire. On se gratte un peu les pieds. On grignote une miette tombée sur le pantalon. Le pasteur disait… On vérifie que l’on a bien fait ses lacets. La route est longue, surtout quand elle s’allonge à chaque pas.
Que disait le pasteur, déjà ?
On se souvient qu’il était question de pardon. [15d] Et puis ? On ne sait déjà plus. C’est dommage. Peut-être pas. Il est urgent de n’être sûre de rien. Sortir. Attendre. Le reste va venir.

17.

Ta main quitte mes seins. Elle saute le ventre. Ta paume se soulève. Tes doigts se fraient un chemin dans la foison de mes poils. Ils les frisent au passage, cherchent la peau en dessous puis fusent. Je frémis, du moins je crois. Je me tends vers toi. Ma vulve est impatiente. Elle imagine ces phalanges qui vont l’entr’ouvrir, s’imbiber de son suc, fouir, attiser, venir, prendre. Mon bassin se soulève. Mon clitoris se hisse sous son capuchon. Mon vagin suinte, tranquille. Il sait que tu viendras. Un doigt s’approche plus que les autres. Il effleure l’arrondi des lèvres, frise quelques poils au passage, revient vers le ventre, repart côté cuisses, ouvertes, larges, pleines. Il…
Où est-il ? Il est parti ? C’est impossible. Je le cherche. Je me tords. Ma chair proteste. Elle s’insurge, plus luisante encore. Je suis en manque. Je bous. Je fonds. Je coule. Je réclame tes mots pour racheter ton doigt. Je veux ta voix. Tu caresses ma joue. Tu me regardes, silencieuse. Mes yeux t’implorent. Tu souris. Ton ventre s’est posé de nouveau, une cuisse entre les miennes. Mon sexe se sert. Il s’y frotte. Il s’y excite. Tu approches ta bouche de la mienne. Tes lèvres d’abord. Ma vulve imagine toujours. Une langue ! Le paradis sur chair. Mes bras se referment autour de tes reins. Mes mains dévorent tes fesses. Viens ! Tu m’embrasses encore. Tu n’es pas pressée.
C’est ce que je veux, et pourtant ! je sais. Quand ta main va venir, elle sera hors contrôle. Vas-tu me dire que tu m’aimes pour accompagner ma jouissance ? Mon plaisir y aspire. Tu m’embrasses pendant que ton corps se dégage. Ta main prend la place de ta cuisse. Deux doigts partent tout droit, bien en ligne. Deux ou bien trois ? Je ne sais pas. Je suis à toi, à ta mesure, à ta portée. Viens ! Prends. Donne-moi accès à ma chair, que vibre la moindre fibre en moi et que mon cerveau tremble sous le cataclysme.
Il se cogne contre les parois de mon crâne. Je perds l’équilibre. Tu percutes. J’ingère. Tu sillonnes. Je plie. Je me divise. Ton autre main entoure mes épaules. Tu me souris une dernière fois. J’ai fermé les yeux. Je m’accroche à ce que je trouve de toi. Je veux te mordre. Je veux te manger. Je veux que tu passes par ma bouche. T’avaler. T’engloutir. Te sentir tout au fond de moi, boule de chair vivante qui me nourrit, me comble. Je veux te sentir là, que tu ne bouges plus et que mon corps, à t’entourer, fasse sa part de l’orgasme.
Tu t’appliques. Laisse filer ! Viens ! Partons ensemble. Ma main se glisse entre tes cuisses. Elle cherche l’intimité de ton sexe, s’y coule en douceur. Je la laisse agir. Elle fera ce qu’elle peut. Pourvu qu’elle sache mener ta danse. Nos souffles s’assemblent. Le lit grince. Nos bras s’étreignent. Nos doigts s’exaltent. Nos corps s’imbibent des flaveurs de nos sexes en décomposition. J’arrête ta partition. Je suis pleine. Je m’ancre. Je crie. Tu souffles. La pulpe de mon index rougit ton clitoris. Odeur de feu. Tu cries. Je pars. Je décolle. Tu t’accroches à mon corps pour voler avec moi. Viens ! Viens ! mon amour. Tu t’affales. Je m’affaisse. Ta tête roule au creux de mon cou. Tu me renifles. J’aurais voulu que tu me parles. Je me suis tue. Les mots peuvent-ils dire l’émotion encore intacte ? [<39d>Début-2011:03:08]]
Les mots. En sont-ils capables ? Tu relèves la tête. Tu me souris. Tu poses tes lèvres près de mon oreille. Tu dis « je t’aime » dans un souffle. Quelque chose de très chaud avive ma peau. Je transpire. Tes doigts sont toujours au fond de mon sexe. Il pompe. J’attrape ta nuque. Je plaque ta bouche contre la mienne. Tout mon corps tremble. Tout mon être savoure. Aura-t-il suffi d’un mot d’amour pour que le corps éprouve ? Il aura. Il a. Il est. Je t’aime. Tu m’aimes. Et je suis. [38d] [40d] [41d]

18.

On éternue. On se mouche dans une page froissée de la Bible. Aucun mot ne s’efface. C’est du solide. C’est du lourd. Ça pèse son poids, la culpabilité. Sale affaire. On passe. On en revient à Dieu. On ne sait pas quoi en dire. On attend. On ignore si quelqu’un doit venir. Sortir.
On essaie de se rappeler où l’on a bien pu mettre la tartine. On l’a mangée, à ce qu’il paraît, et les nichons ne sont envolés. On aurait dû les ingérer ; on les retrouverait dans l’estomac, puisqu’il est vide. C’est absurde ; il est percé et aucun nichon ne pourrait s’y loger ce d’autant qu’actuellement, ils ont quitté la poitrine. Sont-ils partis avec la tartine ?
— Salope !
Qui ? La tartine, la Bible ou la poitrine ?
On s’y perd. On s’est toujours un peu égarée dans les souvenirs de petits-déjeuners. Ils nous affectent. On voudrait en oublier certains. C’est impossible. On doit tout prendre de ce qui reste car ici, on n’a plus le loisir de faire le tri entre ce qui était bon et ce qui nous a été désagréable. [38f] Dieu, lui-même, ne nous était pas très agréable. On n’y croyait pas plus que ça, à vrai dire. On croyait en l’amour et il n’a pas forcément été très agréable non plus, d’aimer. C’est un comble. On est là, coincée, et on doit affronter l’impéritie de l’amour. C’est pire que cette foutue chair qui se délite et qui pue. C’est pire que tout, de ne pas y croire, surtout si Dieu ne nous est d’aucun secours !
Dieu. L’amour. D’aucuns disaient que c’était la même chose alors que l’on n’a jamais eu envie d’un petit câlin céleste. C’était pourtant divin, on s’en souvient, les câlins. L’amour. Quel est le rapport ?
Un lien de cause à effet ? Si seulement… Un principe de réalité. Une illusion. Un leurre. Une vérité. Aimer. C’est trop compliqué.
On l’a déjà dit.
On oublie.
Sortir.
On n’y échappera pas. On doit se souvenir. On n’a eu personne à qui confier notre mémoire avant que le corps n’expire. C’est comme ça, une conséquence de l’amour qui n’a pas su se vivre et maintenant, on doit se débrouiller. On se la garde. On se la chérit. C’est la nouvelle loi. La lettre, on ne la lira pas.
Sortir sans s’échapper.
Aimer. Agir. Participer. Allez ! Bravo !
Aimer.
Parfois, on préfère courir. On ne s’est pourtant jamais défilée. On a toujours participé, en souvenir de ceux qui sont morts pour la France.
Plaît-il ?
L’amour. On l’a toujours tenté. [37f] Et on le tente encore.
Peut-être qu’il n’est pas trop tard.
Peut-être parce que cette fois, on saura. Peut-être parce que… Pourquoi pas.
Sortir. On y va. On jette les pensées par delà la chair au fur et à mesure qu’elles jaillissent comme on jette les femmes et les enfants d’abord pour les sauver du naufrage. A-t-on pensé à sortir les canots ? On rit, à l’idée de ces corps qui flottent parce que l’on a négligé d’en assurer la survie. La chair qui se délite inspire au geyser mental. Il l’autorise. Il fermente et ça fuse. On laisse aller. On est tranquille. On imagine que ce sera facile. On espère. Sortir. Laisser faire. Laisser passer. Pour une fois, ne pas retenir, croire que la liberté revient à ne plus rien contrôler.
Foutaise ! On oublie. On a échappé au pire.
L’’amour, ce n’était donc pas le pire ?
Sortir.
C’était le meilleur, chacun le dit. Personne ne sait. Et nous, on dit quoi ? On dit que l’on ne sait pas. On se souvient d’en avoir joui. On se souvient d’avoir été heureuse, d’avoir eu des moments où tout était bon, même les steaks hachés trop cuits et trop salés de la cantine. C’est dire ! Sortir. On a faim soudain. C’est impossible, on le sait. On a faim pourtant, on a soif. Le corps cultive toujours quelque existence. Il pue de plus en plus. On se bouche le nez. Il suinte. Un nouveau mot disparaît du dictionnaire. On se voile la face. Et on reste là, à attendre.
Sortir.
Quoi d’autre ?
Il doit bien avoir quelque chose d’autre, quelque chose d’heureux, de positif, de joyeux, d’essentiel ?
Dieu ? Non, pas lui. Il est temps de lui régler son compte sinon, il est foutu d’envoyer pourrir avec la chair ce qu’il nous reste d’envie. Dieu. On y vient. On y va. Il est solide. Il peut tout endurer. Ne nous en privons pas. [15f] [27d] On est parfois si fragile, même si l’on est bien au chaud du corps en pleine avarie, plus fragile que les os seront friables quand toute humidité les aura quittés.
Aimer.
Aimer qui ? Aimer Dieu ? Aimer quoi ? On préfère qui, sans que Dieu n’y soit.
C’est si compliqué.
On s’en moque. Dieu ou quelqu’un d’autre. Aimer ; c’est tout ce qui nous reste. On a égaré la tarte aux fraises. On doit retrouver la tartine. On la mangera pour le dîner. On avalera aussi le couteau suisse et le tire-bouchon. [42d] On ne veut plus risquer de meurtrir. On ne veut plus souffrir.
Aimer. Sortir.
Une nouvelle partie de football s’impose. Un terrain. Des lignes. Quatre drapeaux. Deux cages. Un ballon. Un sifflet. Aimer. Trois arbitres. Il faut au moins ça. On court dans tous les sens. On découvre un jeu de boules. On récupère l’œil gauche qui émergeait déjà. Cela fera un joli cochonnet. On lance. Il bute sur un caveau. On s’excuse. On récupère l’œil. On le remet en orbite. Il n’était pas temps qu’il tombe.

19.

Je me réveille en sursaut. J’ai froid. Mon tee-shirt est trempé. Je cherche la bouillotte. Je la ramène contre moi. [39f] Je l’étreins. J’ai peur. Une ombre plane, quelque chose, quelqu’un, je ne sais pas. C’était dans mon rêve. Je frissonne. Peut-être que je pleure. La bouillotte est tiède. Ma sueur me glace. Je claque des dents. Je suis hors contrôle. On veut me tuer ; on veut me prendre, m’enlever à moi-même, me dérober. Je voudrais crier à l’aide. Un hoquet secoue mon coeur. Je dois respirer, vite et tranquille, rompre l’arythmie et retourner dans le rêve pour chasser l’intrus.
Je ferme les yeux. J’étends les jambes. J’ouvre les épaules. De l’air afflue. Je prends l’oxygène. Je gonfle le ventre. J’esquisse un sourire. Plus rien.

20.

On a envie de rire. On a envie de jouer. Sortir.
Jouer à sortir ? Ce serait plus drôle de jouer à la poupée même si l’on n’y a jamais vraiment joué. On préférait les cartes, les voitures électriques sur l’anneau de vitesse, ou mettre des pétards sous des conserves et les regarder s’envoler.
On prenait les petites boîtes de champignons, celles qui étaient fines et en hauteur. Elles décollaient mieux que les autres, surtout si on enlevait le papier pour en réduire le poids. Il fallait courir vite ! On plaçait le pétard sur le ciment devant la cuisine, on l’allumait, on le couvrait de la boîte sans couper la mèche et on filait dare-dare se planquer derrière le tronc du mûrier platane.
Boum !
On riait. Le chat avait peur. Mais chut ! c’est un secret. On s’était juré que l’on n’avouerait jamais que l’on tirait la queue du chat, ni que l’on jouait à se battre ou à jeter des pierres chez le voisin. On ne l’aimait pas, le voisin. Il avait mis un mur autour de son jardin. Qu’avait-il à cacher ? On montait sur le figuier, pour observer. On n’y voyait rien mais on montait quand même et on jetait une pierre. Un caillou plutôt. On n’aurait pas osé lancer plus gros. On n’aurait pas aimé blesser quelqu’un.
Ça, jamais.
Même pas pour jouer.
Juré !
Et pour sortir, devra-t-on faire sauter une boîte de champignons avec un pétard mouillé au vu de l’aquosité ambiante ? Ça nous fait rire. C’était le but.
Rire, même si rien ne s’y prête.
Rire. Jouer. Est-ce par là que l’on doit sortir ? [40f] On entend un bruit, un bruit de chambre qui perd son air. On écoute.
On dirait que le foie se dégonfle. Peu nous chaut ! On n’en a plus besoin, du foie. Ni du reste. C’est présomptueux. Gratter une allumette sans les doigts, c’est assez compliqué. C’est comme se placer devant le nez d’un Mig-23 en vol pour l’obliger à se poser. Sans une bonne boîte de champignons qui décollerait à la verticale, c’est inespéré. Il y a aussi la solution de la poupée que l’on propulse à l’aide d’une fronde. Une poupée volante. On l’aurait mise en orbite avec les tétins et l’œil gauche. Ils se seraient tenus par la main pour surveiller la Terre. Dieu aurait eu de la compagnie. Il est parfois si humain. La poupée pourrait lui faire un petit câlin sous l’œil gauche ravi des tétins.
On rit à l’idée d’une érection divine.
On s’amuse.
Ce n’est pas bien. On doit se concentrer. Sortir. Sortir Dieu de nos seins. On rit toujours. On reprend la liste. On retire le tire-bouchon et le couteau suisse. C’est difficile. Une bonne âme nous les plantés dans le dos. Une bonne âme ? Il y a donc quelqu’un ? Non. C’est impossible. On n’a vu personne à part le corps qui se délite. On a dû se faire çà toute seule. On cesse de rire. On respire.
Sortir.
On note de retrouver la tartine. On ajoute une poupée. On la prend dans le poulailler qui nous servait de cabane et où l’on avait installé un lit à poupées, en osier, avec une petite armoire où l’on rangeait leurs vêtements. Elle était tendue d’un tissu à larges rayures jaunes et orangées. On la revoit très bien, cette petite armoire. Et le lit aussi. On montait dans le poulailler par l’échelle posée contre le mur. La porte restait ouverte. On n’aurait pas pu l’ouvrir toute seule. Alors on ne la fermait pas. On n’aurait de toute façon pas pu la fermer seule non plus. On y restait des heures, dans ce poulailler. Est-ce pour cela que l’on a choisi un jour de vendre de la volaille sur les marchés ? On l’ignore. Le destin est affaire si inextricable. Même ici, on ne décode pas bien. Il le faudrait pourtant.
Sortir.
Faut-il au préalable y comprendre quelque chose ? Quoi ? Comment ?
On pourrait descendre avec l’échelle.
Ou glisser sur la peau du poisson qui pue.
Il est plus sûr de jouer avec le destin, à défaut de poupée à propulser dans les airs afin d’offrir un orgasmes à Dieu. On la garde. On aimait tant leur parler, aux poupées, comme on parlait au chat.
Et à Dieu ? Jamais.
Et à la boîte de conserve ? Oui, à elle aussi, on parlait.
Et aux champignons ? Non. Eux, on les mangeait.
On discute avec la tarte aux fraises et on se gratte les pieds. On jongle avec la Bible et le dictionnaire. On balance le tire-bouchons à la barbe du couteau suisse. C’est comme ça, sans doute, que cela a dérapé. On déchire la lettre. On la met à tremper dans la bile. Ça fait des bulles. On a de nouveau faim. On ne mange rien. On n’a que des os à ronger sans avoir de quoi réchauffer la moelle ni de pain pour la poser. Pour le sel, c’est facile : on pleure. On aurait vraiment dû emporter une poupée. Une bouillotte aussi. [43d] Le corps devient froid. On grelotte.
On a tout oublié. On ne savait pas.
Sortir.
On n’a rien préparé.
Et maintenant, on doit faire face, sans poupée, sans bouillotte, sans Dieu, un couteau suisse et un tire-bouchon plantés dans le dos et les mots qui s’effacent du dictionnaire. Cela devient confus. On doit se ressaisir. On pourrait essayer de jouer à y voir plus clair. Quelle drôle d’idée ! Chacun sait que tout se joue avant six ans. On sourit. On oublie. [41f] On a toujours préféré penser que l’on pouvait avancer autant que l’on croit là que l’on va pouvoir sortir.
On nage en pleine illusion à moins qu’il ne s’agisse du flot des humeurs qui suintent. Le courant est fort. Un, deux, trois ; on soigne notre crawl. Un, deux, trois… Soleil !
On pourrait jouer à l’amour.
— Précisez.
On jouerait à lever l’illusion, à se faire peur, à se faire mal, à se faire croire que l’autre est unique et que l’on est en mesure de l’être soi-même. On jouerait à « Donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » C’est Jacques Lacan qui a écrit cela. Ce n’était pas n’importe qui, Jacques Lacan. On n’a pourtant jamais rien compris à cette phrase. On la trouvait belle.
Quelqu’un d’autre ?
On vire Lacan.
Il sort.
C’est mieux ainsi. On balance en même temps la paire de merguez.
L’estomac est vide. Ses récréments ont pollué le reste du corps, jusqu’à l’intérieur des poumons. C’est sans importance ; ils étaient déjà hors service. La chair a expiré. Et ça pue. Pourquoi jouer à l’amour si ça pue ? On confond tout ! On n’a pas de brosse pour peigner la poupée, ni de piles pour faire rouler les voitures sur l’anneau de vitesse, ni de pétard pour faire sauter la boîte de champignons. On pourrait jouer à la marelle. On aurait juste besoin d’une pierre un peu plate et d’une craie. On irait à cloche-pied jusqu’au paradis. Ce n’est pas dit que l’on y trouverait la sortie. [46d]
Mieux vaut jouer à l’élastique, ou au jeu des sept familles.
On a viré Lacan. On n’a plus de famille. [27f] [35d]
Sortir.
C’est à pleurer.
On voulait rire et voilà où cela nous mène. Dans une impasse, une voie sans issue, un corps sans canaux d’évacuation. C’est impossible, impossible que tout soit ainsi bouché alors que l’ensemble se délite. On va trouver. On n’a guère le choix. On refuse de se décomposer sans luter, là, à l’instar de la chair qui se laisse dépouiller d’elle-même. On doit revenir à la vie.
C’est quoi encore que cette histoire, « revenir à la vie » ?
On déraille ; il n’y a que Jésus à qui s’est arrivé, d’après ce que la rumeur dit. Sortir. On va devoir creuser. On réclame un marteau-piqueur. Il faut au moins ça pour fendre la croûte terrestre. Il doit faire si bon à l’intérieur et sans doute que l’odeur est moins nauséabonde. On prend la main de la poupée. On fabrique une fronde avec l’élastique et on envoie valser la tartine. On reprend Lacan. Il peut toujours servir. On récupère aussi les merguez. On ajoute de la moutarde. On en badigeonne l’intérieur du pain. On revient au jeu de l’amour. On doit établir les règles. C’est urgent. [34f] On en a besoin, pour sortir. Attendre. Jouer à la marelle. [44d]
Faut-il fuir ou gagner l’enfer ? On doit y réfléchir. On a le choix entre la Bible et le dictionnaire. À ce stade, on préfère la tarte aux fraises.

21.

On résume.
Sortir.
On est là depuis combien de temps ? L’horloge du téléphone portable ne fonctionne plus. À l’odeur, on pourrait dire… On l’ignore. On n’avait pas fait d’études de thanatologie. On ne sait donc rien de la putréfaction des corps et pourtant, on affronte, la tête haute et les épaules larges, cette chair qui nous quitte. Les muscles n’ont pas l’air très entamés. Les organes se vident, l’estomac, le foie, l’intestin. On dirait que même dégagés de leur cavité les yeux brillent toujours, surtout le gauche, celui qui a vu l’érection divine. Une côte a pris la tangente. Les paumons ont les alvéoles pleines d’une épaisse liqueur. Le reste tient.
Pour celles et ceux que cela intéresse, les seins, après avoir explosé, ont recouvré une certaine plasticité en dépit de la mise en orbite des tétins. Et le clitoris ? On oublie toujours le clitoris. On le néglige. Il proteste et se renfrogne. Il est un peu boudeur, de nature. Là, il semble apaisé. Il flotte sous son capuchon, comme rétracté, rétréci, serein. Il est sous protection. Il se repose. Cela donne envie de lui avancer une chaise longue avec un plaid tricoté main et de lui servir une orangeade. Avec ou sans paille ? Ah ! si on lichait à petites gorgées tous les clitoris du monde plutôt que de se les enfiler cul sec.
On oublie. On se fait du mal. Le clitoris est mort. Le temps de la jouissance a expiré. Feu la vulve. Feu le point G. La nostalgie nous gagne. On ne doit plus y penser. Et à l’amour, on y pense ? Plus tard. À cet instant, on établit le bilan clinique. Mais l’état de l’amour, n’est-ce pas aussi de la clinique ?
Pan !
Cette fois, on a vraiment tué Lacan ; qu’il se taise à jamais. [42f] A-t-on éliminé quelqu’un d’autre ? Un ver de Victor Hugo remonte l’œsophage et sort par l’orbite vacante. « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. » On le préfère en voyeur dans la culotte de Dieu à moins qu’il n’en porte pas ce qui enchâsserait l’œil directement entre les testicules. C’est grotesque ! Dieu n’a rien de tout ça, ni globe oculaire, ni slip, ni génitoires. Dieu n’a rien. Il est. On aime la nuance. On la voudrait pour soi. Le corps nous échappe. L’être gicle et l’on en prend plein les merguez pendant que les oreilles en pissent leur cérumen. On s’essuie le visage avec un pan du linceul. On prend la poupée sur les genoux. On lui demande ce qu’elle en pense de l’être et de l’avoir. Elle répond que tant que l’os n’aura pas libéré la moelle, on ne saura rien de la substance. Sacrée poupée ! On l’embrasse. Elle rougit. On s’arrête là. Il y a plus urgent que de mettre une barrette dorée dans ses cheveux et de lui poudrer le nez.
Sortir. C’est de plus en plus compliqué.
On se concentre.
On passe la rate. On chatouille le pancréas puis on tâte le cœur d’un pied de l’échelle. La texture est bonne, plus élastique que celle du foie. Une bonne purée décorée d’un brin de persil irait bien avec ça. Le cerveau peut faire l’affaire. Il résiste. Il ne veut pas finir en bouillie comme si le corps était mort par choc frontal. Les neurones se tiennent encore par le synapse et, pour le coup, c’est un peu de beurre qu’il nous faudrait pour le passer à la moelle. [47f]


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[47dDébut-2011:03:22

[36fFin-2011:03:02

[15dDébut-2011:01:31

[38dDébut-2011:03:04

[40dDébut-2011:03:10

[41dDébut-2011:03:11

[38fFin-2011:03:04

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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