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Les Feuillets de Cy Jung

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Feuillets

V01-15 mars 2011



Cy Jung feuillets — V-01 15 mars 2011

 [42d]

On ne veut plus risquer de meurtrir. On ne veut plus souffrir.
Aimer. Sortir.
Une nouvelle partie de football s’impose. Un terrain. Des lignes. Quatre drapeaux. Deux cages. Un ballon. Un sifflet. Aimer. Trois arbitres. Il faut au moins ça. On court dans tous les sens. On découvre un jeu de boules. On récupère l’œil gauche qui émergeait déjà. Cela fera un joli cochonnet. On lance. Il bute sur un caveau. On s’excuse. On récupère l’œil. On le remet en orbite. Il n’était pas temps qu’il tombe.

19.

Je me réveille en sursaut. J’ai froid. Mon tee-shirt est trempé. Je cherche la bouillotte. Je la ramène contre moi. [39f] Je l’étreins. J’ai peur. Une ombre plane, quelque chose, quelqu’un, je ne sais pas. C’était dans mon rêve. Je frissonne. Peut-être que je pleure. La bouillotte est tiède. Ma sueur me glace. Je claque des dents. Je suis hors contrôle. On veut me tuer ; on veut me prendre, m’enlever à moi-même, me dérober. Je voudrais crier à l’aide. Un hoquet secoue mon coeur. Je dois respirer, vite et tranquille, rompre l’arythmie et retourner dans le rêve pour chasser l’intrus.
Je ferme les yeux. J’étends les jambes. J’ouvre les épaules. De l’air afflue. Je prends l’oxygène. Je gonfle le ventre. J’esquisse un sourire. Plus rien.

20.

On a envie de rire. On a envie de jouer. Sortir.
Jouer à sortir ? Ce serait plus drôle de jouer à la poupée même si l’on n’y a jamais vraiment joué. On préférait les cartes, les voitures électriques sur l’anneau de vitesse, ou mettre des pétards sous des boîtes de conserve et les regarder s’envoler.
On prenait les petites boîtes de champignons, celles qui étaient fines et en hauteur. Elles décollaient mieux que les autres, surtout si on enlevait le papier pour en réduire le poids. Il fallait courir vite ! On plaçait le pétard sur le ciment devant la cuisine, on l’allumait, on le couvrait de la boîte sans couper la mèche et on filait dare-dare se planquer derrière le tronc du mûrier platane.
Boum !
On riait. Le chat avait peur. Mais chut ! c’est un secret. On s’était juré que l’on ne avouerait jamais que l’on tirait la queue du chat, ni que l’on jouait à se battre ou à jeter des pierres chez le voisin. On ne l’aimait pas, le voisin. Il avait mis un mur autour de son jardin. Qu’avait-il à cacher ? On montait sur le figuier, pour observer. On n’y voyait rien mais on montait quand même et on jetait une pierre. Un caillou plutôt. On n’aurait pas osé lancer plus gros. On n’aurait pas aimé blesser quelqu’un.
Ça, jamais.
Même pas pour jouer.
Juré !
Et pour sortir, devra-t-on faire sauter une boîte de champignons avec un pétard mouillé au vu de l’aquosité ambiante ? Ça nous fait rire. C’était le but.
Rire, même si rien ne s’y prête.
Rire. Jouer. Est-ce par là que l’on doit sortir ? [40f]
« Psssss… »
On dirait que le foie se dégonfle. Peu nous chaut ! On n’en a plus besoin, du foie. Ni du reste. C’est présomptueux. Gratter une allumette sans les doigts, c’est assez compliqué. C’est comme se placer devant le nez d’un Mig-23 en vol pour l’obliger à se poser. Sans une bonne boîte de champignons qui décollerait à la verticale, c’est inespéré. Il y a aussi la solution de la poupée que l’on propulse à l’aide d’une fronde. Une poupée volante. On l’aurait mise en orbite avec les tétins et l’œil gauche. Ils se seraient tenus par la main pour surveiller la Terre. Dieu aurait eu de la compagnie. Il est parfois si humain. La poupée pourrait lui faire un petit câlin sous l’œil gauche ravi des tétins.
On rit à l’idée d’une érection divine.
On s’amuse.
Ce n’est pas bien. On doit se concentrer. Sortir. Sortir Dieu de nos seins. On rit toujours. On reprend la liste. On retire le tire-bouchon et le couteau suisse. C’est difficile. Une bonne âme nous les plantés dans le dos. Une bonne âme ? Il y a donc quelqu’un ? Non. C’est impossible. On n’a vu personne à part le corps qui se délite. On a dû se faire çà toute seule. On cesse de rire. On respire.
Sortir.
On note de retrouver la tartine. On ajoute une poupée. On la prend dans le poulailler qui nous servait de cabane et où l’on avait installé un lit à poupées, en osier, avec une petite armoire où l’on rangeait leurs vêtements. Elle était tendue d’un tissu à larges rayures jaunes et orangées. On la revoit très bien, cette petite armoire. Et le lit aussi. On montait dans le poulailler par l’échelle posée contre le mur. La porte restait ouverte. On n’aurait pas pu l’ouvrir toute seule. Alors on ne la fermait pas. On n’aurait de toute façon pas pu la fermer seule non plus. On y restait des heures, dans ce poulailler. Est-ce pour cela que l’on a choisi un jour de vendre de la volaille sur les marchés ? On l’ignore. Le destin est affaire si inextricable. Même ici, on ne décode pas bien. Il le faudrait pourtant.
Sortir.
Faut-il au préalable y comprendre quelque chose ? Quoi ? Comment ?
On pourrait descendre avec l’échelle.
Ou glisser sur la peau du poisson qui pue.
Il est plus sûr de jouer avec le destin, à défaut de poupée à propulser dans les airs afin d’offrir un orgasmes à Dieu. On la garde. On aimait tant leur parler, aux poupées, comme on parlait au chat.
Et à la boîte de conserve ? Oui, à elle aussi, on parlait.
Et aux champignons ? Non. Eux, on les mangeait.
On discute avec la tarte aux fraises et on se gratte les pieds. On jongle avec la Bible et le dictionnaire. On balance le tire-bouchons à la barbe du couteau suisse. C’est comme ça, sans doute, que cela a dérapé. On déchire la lettre. On la met à tremper dans la bile. Ça fait des bulles. On a de nouveau faim. On ne mange rien. On n’a que des os à ronger sans avoir de quoi réchauffer la moelle ni de pain pour la poser. Pour le sel, c’est facile : on pleure. On aurait vraiment dû prendre la poupée. Une bouillotte aussi. Le corps devient froid.
On a tout oublié. On ne savait pas.
Sortir.
On n’a rien préparé.
Et maintenant, on doit faire face, sans poupée, sans bouillotte, sans Dieu, un couteau suisse et un tire-bouchon plantés dans le dos et les mots qui s’effacent du dictionnaire. Cela devient confus. On doit se ressaisir. On pourrait essayer de jouer à y voir plus clair. Quelle drôle d’idée ! Chacun sait que tout se joue avant six ans. On sourit. On oublie. [41f] On a toujours préféré penser que l’on pouvait avancer autant que l’on croit là que l’on va pouvoir sortir.
On nage en pleine illusion à moins qu’il ne s’agisse du flot des humeurs qui suintent. Le courant est fort. Un, deux, trois ; on soigne notre crawl. Un, deux, trois… Soleil !
On pourrait jouer à l’amour.
— Vous pouvez préciser ?
On joue à lever l’illusion. On joue à se faire peur, à se faire mal, à se faire croire que l’autre est unique. On joue à « donner ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » C’est Jacques Lacan qui a écrit cela. Ce n’était pas n’importe qui, Jacques Lacan. On n’a pourtant jamais rien compris à cette phrase. On la trouvait belle.
Quelqu’un d’autre ?
On vire Lacan.
Il sort.
C’est mieux ainsi. On balance en même temps la paire de merguez.
L’estomac est vide. Ses récréments ont pollué le reste du corps, jusqu’à l’intérieur des poumons, on dirait. C’est sans importance. La chair a expiré. Et ça pue. Pourquoi jouer à l’amour si ça pue ? On confond tout ! On n’a pas de brosse pour peigner la poupée, ni de piles pour faire rouler les voitures. On pourrait jouer à la marelle. On aurait juste besoin d’une pierre un peu plate et d’une craie. On irait à cloche-pied jusqu’au paradis. Ce n’est pas dit que l’on y trouverait la sortie.
Mieux vaut jouer à l’élastique, ou au jeu des sept familles.
On a viré Lacan. On n’a plus de famille. [27f]
 [35d]Sortir.
C’est à pleurer.
On voulait rire et voilà où cela nous mène. Dans une impasse, une voie sans issue, un corps sans canaux d’évacuation. C’est impossible, impossible que tout soit ainsi bouché alors que l’ensemble se délite. On va trouver. On n’a guère le choix. On ne va pas pourrir, là, avec la chair. On doit revenir à la vie.
C’est quoi encore que cette affaire ?
Sortir.
On reprend Lacan. Il peut toujours servir. On récupère aussi les merguez. On ajoute de la moutarde. On en badigeonne l’intérieur du pain. On revient au jeu de l’amour. On doit établir les règles. C’est urgent. [34f] On en a besoin, pour sortir. Attendre. Jouer à la marelle.
Doit-on fuir ou gagner l’enfer ? On doit y réfléchir. On a le choix entre la Bible et le dictionnaire. À ce stade, on préfère la tarte aux fraises.

21.

On résume.
Sortir.
On est là depuis combien de temps ? L’horloge du téléphone portable ne fonctionne plus. À l’odeur, on pourrait dire… On l’ignore. On n’avait pas fait d’études de médecine. On ne sait rien de la putréfaction des corps et pourtant, on affronte, la tête haute et les épaules larges, cette chair qui nous quitte. Les muscles n’ont pas l’air très entamés. Les organes se vident, l’estomac, le foie, l’intestin. On dirait que les yeux brillent toujours un peu, surtout le gauche, celui qui a vu l’érection divine. Une côte a pris la tangente. Les paumons ont les alvéoles pleines de morve. Le reste tient.
Pour celles et ceux que cela intéresse, les seins, après avoir explosé, ont recouvré une certaine plasticité en dépit de la mise en orbite des tétins. Et le clitoris ? On oublie toujours le clitoris. On le néglige. Il proteste et se renfrogne. Il est un peu boudeur, de nature. Là, il semble apaisé. Il flotte sous son capuchon, comme rétracté, rétréci. Mais il est bien au chaud. Il se repose. Cela donne envie de lui donner une chaise longue avec un plaid et lui servir une orangeade. Avec ou sans paille ? Ah ! si tous les clitoris du monde se faisaient sucer comme un embout de paille, l’humanité ne pourrait qu’y gagner.
On divague. On se moque de l’humanité, surtout si le clitoris est mort. Le temps de la jouissance a expiré. Feu la vulve. Feu le point G. La nostalgie nous gagne. On ne doit plus y penser. Et à l’amour, on y pense ? Plus tard. Là, on fait un bilan clinique. Mais l’état de l’amour, n’est-ce pas aussi de la clinique ?
Pan !
Cette fois, on a vraiment tué Lacan. Qu’il se taise à jamais. [42f]

[…] [42d]

25.

On a perdu une chaussette. On a froid aux pieds. On a froid partout. Le corps caille, un peu comme du lait, mais en plus glacé, en moins granuleux. Plus rien ne circule. La chair dégage des fumeroles. Ça pue. Les humeurs sont solides. Ça craque. On sursaute à chaque fois, comme on sursautait quand le béton craquait la nuit entre deux rêves. On avait peur que le plafond ne nous tombe sur la tête.
Boum !
Non, ce n’est pas ça. On ne sait pas dire ce qui craque, sauf si l’on est à bout de nerfs. On se mettait en colère. On n’aimait pas ça. On n’a jamais aimé être tributaire de nos impuissances.
Aimer.
Pardonner.
— Hi hi !
Qui rit ?
On aperçoit la chaussette. On la secoue. Ça lui apprendra à se mettre en boule. Elle doit apprendre, elle aussi, à se contrôler. On l’enfile. On n’a guère plus chaud aux pieds. On reprend le dictionnaire. On l’ouvre à la lettre « P ». On vérifie d’un revers de main que le nez ne coule pas. Il est sec. On y va. On tourne les pages. « P-a-r-d… » Une chute d’eau submerge les mots. On jette le dictionnaire loin du larmoiement. C’est trop tard. Pardonner. On ne saura jamais. On tente de revenir à la lettre « A ». Il faudrait des pincettes pour tourner les pages de loin. On ignore jusqu’à la forme que cela a, les pincettes. On rit. Les larmes refluent.
Sortir.
On n’a pas besoin du dictionnaire.
Pardonner.
On pourrait lire la Bible. C’est un trop gros morceau. On préfère se gratter les pieds à travers la chaussette.
Aimer.
C’est trop compliqué.
Jouer.
La poupée s’est envolée.
On est dans une impasse. On caresse la chaussette. On brûle la liste. On tousse. On chasse la fumée. On retrouve l’échelle. On grimpe. La poupée est assise à côté de la petite armoire tendue de jaune et orangé. Elle sourit. On la serre très fort. L’émotion afflue. On disait que l’on ne pouvait pas mourir tant que l’on avait pas pardonné. Quoi ? À qui ?
Tout. À soi.
Sortir. On est tellement loin de ça ! La mort. Le corps n’y suffit pas. Maintenant, on sait. Et après, on fait quoi ? [42f]


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[42dDébut-2011:03:15

[39fFin-2011:03:08

[40fFin-2011:03:10

[41fFin-2011:03:11

[27fFin-2011:02:16

[35dDébut-2011:03:01

[34fFin-2011:02:28

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[42dDébut-2011:03:15

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Tableau de bord

13 novembre 2013

[Petit déroulé : 30:06 ; 3,8 km. Texte en reprise]

Je démarre cette matinée de travail avec l’idée que je vais aller au bout de cette V-06. Il me reste sept pages à relire et, sauf urgence à réécrire la fin (cela arrive), je devrais aller rapidement au bout ce matin. Je remettrai ensuite ce texte en jachère en espérant qu’un jour il sorte de cet ordinateur et rencontre un éditeur qui me le fasse travailler afin de le publier.
Vain espoir ? Je repousse la question à une autre fois et pose ma balise. Mon écran est baigné de soleil. Aimer. Ce n’est pourtant pas si compliqué.

Un « comment » était amputé de son « nt » ; je le lui rends.
Et je suis au bout de mon texte. J’avais oublié qu’il se termine sur la lettre d’amour, celle encore à écrire. Je suis bien aujourd’hui dans cette fin. Surtout les deux dernières phrases. Je m’arrête donc là et m’en vais écrire ma prochaine nouvelle en e-criture. Je suis heureuse d’avoir eu l’idée de relire ces Feuillets. Je n’avais vraiment pas mesuré leur portée ; littéraire, je ne sais pas ; mais personnelle, c’est sûr.
Je vous tiendrai au courant de la suite, ici, ou sur mon site ou ma page Facebook. À très bientôt, donc. L’écriture ne s’arrête jamais… Comme l’amour ? L’amour ? Je ne sais pas. Aimer ?
Aimer.
Ce n’est pourtant pas si compliqué.

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